PANDARE, UN VALET.

PANDARE.--Ami! je vous prie, un mot, n'êtes-vous pas de la suite du

jeune seigneur Pâris?

LE VALET.--Oui, monsieur, quand il marche devant moi.

PANDARE.--Vous dépendez de lui, veux-je dire?

LE VALET.--Monsieur, je dépends de mon seigneur.

PANDARE.--Vous dépendez d'un noble seigneur, il faut que je fasse son

éloge.

LE VALET.--Le seigneur soit loué!

PANDARE.--Vous me connaissez: n'est-ce pas?

LE VALET.--Ma foi, monsieur, très-superficiellement.

PANDARE.--Ami, connaissez-moi mieux, je suis le seigneur Pandare.

LE VALET.--J'espère que je connaîtrai mieux votre honneur.

PANDARE.--C'est ce que je désire.

LE VALET.--Êtes-vous en état de grâce?

PANDARE.--_Grâce_[34]? Non, mon ami, honneur, seigneurie, voilà mes

titres.--Quelle est cette musique?

(On entend une musique dans l'intérieur.)

[Note 34: Jeu de mots sur _grâce_, titre que prennent les ducs en

Angleterre.]

LE VALET.--Je ne la connais qu'en _partie_, seigneur, c'est une musique

en parties.

PANDARE.--Connaissez-vous les musiciens?

LE VALET.--En entier, monsieur.

PANDARE.--Pour qui jouent-ils?

LE VALET.--Pour ceux qui les écoutent, monsieur.

PANDARE.--Pour le _plaisir_ de qui, ami?

LE VALET.--Pour le mien, monsieur, et celui des amateurs de musique.

PANDARE.--Par les ordres de qui, veux-je dire, ami?

LE VALET.--A qui donnerais-je des ordres, seigneur[35]?

[Note 35: Équivoque sur le verbe _command_, commander et

commandement, si _command_ est substantif.]

PANDARE.--Ami, nous ne nous entendons pas l'un l'autre; je suis trop

poli, et toi trop malin; à la requête de qui les musiciens jouent-ils?

LE VALET.--Voilà une question qui va droit au but, celle-là; ma foi,

monsieur, à la requête de Pâris mon maître, qui est là en personne; et

avec lui, la Vénus mortelle, le coeur de la beauté, l'âme invisible de

l'amour.

PANDARE.--Qui, ma nièce Cressida?

LE VALET.--Non, monsieur:--Hélène, n'avez-vous donc pu la reconnaître à

ses attributs?

PANDARE.--Il me paraît, l'ami, que tu n'as pas vu la belle Cressida.--Je

viens pour parler à Pâris de la part du prince Troïlus; je lui ferai un

assaut de politesses et de compliments; car mon affaire bout.

LE VALET.--Une affaire bouillie! C'est une phrase à l'étuvée, ma foi!

(Entrent Pâris et Hélène. Suite.)

PANDARE.--Bel avenir à vous, seigneur et à toute cette belle compagnie!

Que de beaux désirs, dans une belle mesure, les accompagnent tous! et

surtout vous, belle reine! Que de beaux songes soient le doux oreiller

de votre sommeil!

HÉLÈNE.--Cher seigneur, vous êtes plein de belles paroles.

PANDARE.--C'est votre beau plaisir de le dire, aimable princesse.--Beau

prince, voilà de la bonne musique interrompue.

PARIS.--C'est vous qui l'avez interrompue, cousin, et sur ma vie, vous

en renouerez le fil de nouveau; vous la raccommoderez avec une pièce de

votre invention.--Hélène, il a une voix pleine d'harmonie.

PANDARE.--Non, madame, en vérité.

HÉLÈNE.--Oh! seigneur...

PANDARE.--Rauque, en vérité; rauque, vraiment.

PARIS.--Bien dit, seigneur.--Oui, je sais que c'est là votre excuse de

temps en temps.

PANDARE.--Chère princesse, j'aurais affaire au seigneur Pâris.--(_A

Pâris_.) Seigneur, voulez-vous m'accorder la faveur de vous dire un mot?

HÉLÈNE.--Non; cette défaite ne nous éconduira pas: nous vous entendrons

chanter, certainement.

PANDARE.--Allons, belle princesse, vous me raillez.--(A Pâris.) Mais

vraiment, comme je vous le dis, seigneur,--mon cher seigneur, mon

estimable ami, votre frère Troïlus...

HÉLÈNE.--Seigneur Pandare, mon doux seigneur...

PANDARE.--Allons, poursuivez, charmante princesse, poursuivez.--(_A

Pâris_)...se recommande à vous dans les termes les plus affectueux.

HÉLÈNE.--Vous ne nous priverez pas de notre mélodie.--Si vous le faites,

que notre mélancolie retombe sur votre tête.

PANDARE.--Douce princesse, chère princesse; oh! c'est une charmante

princesse, en vérité!

HÉLÈNE.--...Et rendre triste une douce princesse, c'est une grande

insulte. Non, vous aurez beau faire, cela est inutile; vous n'y gagnerez

rien, en vérité; oh! je ne m'embarrasse pas de ces propos. Non, non.

PANDARE, _à Pâris_.--...Et, seigneur, il vous prie, si le roi l'invite

au souper, de vous charger de l'excuser.

HÉLÈNE.--Seigneur Pandare...

PANDARE.--Que dit mon aimable reine, ma très-aimable reine?

PARIS.--Quel projet a-t-il en tête? Où soupe-t-il ce soir?

HÉLÈNE.--Non; mais, seigneur...

PANDARE.--Que dit ma belle reine? Mon cousin se brouillera avec vous; il

ne faut pas que vous sachiez où il soupe.

HÉLÈNE.--Je gagerais ma vie que c'est avec Cressida l'usurpatrice.

PANDARE.--Oh! non, non, vous n'y êtes pas; vous en êtes bien loin;

allez, l'usurpatrice est malade[36].

[Note 36: Hélène appelle Cressida l'usurpatrice, parce que sa beauté

lui fait tort.]

PARIS.--Eh bien! je ferai ses excuses au roi.

PANDARE.--Oui, mon noble seigneur.--_(A Hélène_.) Pourquoi disiez-vous

Cressida? Oh! non, la pauvre usurpatrice est malade.

PARIS.--Ah! je devine.

PANDARE.--Vous devinez? eh! que devinez-vous? Donnez-moi un

instrument.--Allons, voyons, belle princesse.

HÉLÈNE.--Oh! cela est bien bon de votre part.

PANDARE.--Ma nièce est horriblement amoureuse d'une chose que vous

possédez, belle reine.

HÉLÈNE.--Elle est à elle, seigneur, pourvu que ce ne soit pas mon

seigneur Pâris.

PANDARE.--Lui? non, elle ne veut pas de lui. Elle et lui font deux[37].

[Note 37: C'est-à-dire ils sont brouillés.]

HÉLÈNE.--Une réconciliation, après une brouillerie, pourrait des deux en

faire trois.

PANDARE.--Allons, allons, je ne veux pas en entendre davantage

là-dessus; je vais vous chanter une chanson.

HÉLÈNE.--Oui, oui, je vous en prie; sur mon honneur, mon digne seigneur,

vous préludez bien.

PANDARE.--Oui, oui, vous pouvez, vous pouvez...

HÉLÈNE.--Que l'amour soit le sujet de votre chanson. Ah! l'amour nous

perdra tous. O Cupidon! Cupidon! Cupidon!

PANDARE.--L'amour! oui, ce sera lui, d'honneur.

PARIS.--Oh! oui, bon; l'amour, l'amour, rien que l'amour.

PANDARE.--En vérité, cela commence ainsi...

L'amour, l'amour, rien que l'amour, toujours l'amour,

Car, oh! l'arc de l'amour

Perce chevreuils et chevrettes;

Le trait tue

Lorsqu'il blesse;

Mais il chatouille toujours la blessure.

Ces amants s'écrient: Oh! oh! Ils meurent;

Mais ce qui semble blesser à mort

Se change en oh! oh! en ah! ah! eh!

De sorte que l'amour mourant vit toujours,

Oh! oh! un moment; mais ah! ah! ah!

Oh! oh! on gémit en disant: Ah! ah! ah!

Eh! oh!

HÉLÈNE.--De l'amour, vraiment jusqu'au bout du nez.

PARIS.--Il ne se nourrit que de colombes, l'Amour; et cela échauffe

le sang, et le sang chaud engendre de brûlants désirs, et les brûlants

désirs produisent de brûlants effets, et ces brûlants effets sont

l'amour.

PANDARE.--Est-ce là la génération de l'Amour? Un sang chaud, de chauds

désirs, de chauds effets; comment donc? ce sont des vipères; l'amour

est-il une génération de vipères?--Mon cher seigneur, qui est-ce qui est

en campagne aujourd'hui?

PARIS.--Hector, Déiphobe, Hélénus, Anténor, et tous les braves de Troie.

J'aurais bien désiré m'armer aussi aujourd'hui; mais mon Hélène ne l'a

pas voulu.--Comment se fait-il que mon frère Troïlus n'y ait pas été?

HÉLÈNE.--Il y a quelque chose qui lui fait faire la moue.--Vous savez

tout, seigneur Pandare.

PANDARE.--Non, ma tendre et douce reine.--Je brûle de savoir quel succès

ils ont eu aujourd'hui.--_(A Pâris.)_ Vous vous rappellerez les excuses

de votre frère.

PARIS.--Ponctuellement.

PANDARE.--Adieu, belle princesse.

(Il sort.)

(On sonne la retraite.)

HÉLÈNE.--Ne m'oubliez pas auprès de votre nièce.

PANDARE.--Je m'en souviendrai, belle princesse.

PARIS.--Ils sont revenus du champ de bataille: allons au palais de

Priam complimenter les guerriers. Chère Hélène, il faut que je vous prie

d'aider à désarmer notre Hector; les boucles rebelles de son armure, une

fois touchées de cette charmante main blanche, obéiront plus vite qu'au

tranchant de l'acier, ou à la force des muscles grecs. Vous serez plus

puissante que tous ces rois insulaires pour désarmer le grand Hector.

HÉLÈNE.--Je serai fière, Pâris, de le servir: oui, ce qu'il recevra de

moi en hommages me donnera plus de droits au prix de la beauté que ce

que j'en possède, et même m'embellira encore.

PARIS.--O ma chère, je t'aime au delà de toute idée.

(Ils sortent.)

Troïlus et Cressida · 第 20 / 51 题