CHAPITRE V.

A peine le petit chevrier eut-il perdu de vue la vieille Barbara, qu'il

ralentit le pas et s'arrêta pour délibérer avec lui-même. L'amour lui

tenait au coeur, bien plus que la vengeance, et son envie était de

revoir sa maîtresse avant de quitter son pays. Il chercha donc un

endroit couvert de ronces où il pût cacher sa carabine, et il se mit à

l'ombre dans le tombeau d'Archimède pour y attendre le soir. Les églises

sonnaient l'Angélus et on allait fermer les portes de la ville, lorsque

Cicio entra dans Syracuse. La boutique du notaire était close; mais on

voyait de la lumière à la fenêtre d'Angélica. Cicio s'arrêta au pied de

cette fenêtre et chanta les deux premiers vers de la chanson populaire:

«_N'es-tu donc née, ô Philis, que pour me briser le coeur_?» Aussitôt la

belle Cangia, devinant que ces paroles s'adressaient à elle, parut sur

son balcon; et, malgré l'obscurité, elle reconnut celui qu'elle aimait,

à ses haillons et à son air d'empereur romain.

--Alerte! lui dit-elle à voix basse; il ne faut pas rester là.

--Alerte! vous aussi, répondit Cicio; car je vais pénétrer dans la

maison.

Et il partit comme un trait. Une petite ruelle qu'il trouva sur sa

droite le conduisit derrière les jardins. Il grimpa sans peine sur les

murs délabrés; le myrte centenaire lui servant d'indice, il entra dans

le domicile de Mast'-André par le chemin des amants et des voleurs. La

servante, occupée à laver la vaisselle, ne le vit point passer devant la

porte de la cuisine. Cicio franchit lestement l'escalier, se jeta dans

un grenier et monta sur le toit de la maison. Angélica était encore sur

le balcon, rassemblant ses idées pour trouver un moyen d'introduire près

d'elle son amoureux, lorsqu'une branche de giroflée, qui lui tomba sur

la main, vint l'avertir que le problème était résolu. Au printemps,

les toits de Syracuse ressemblent à des parterres, tant il y pousse de

fleurs entre les pierres et le ciment. La belle Cangia ne fit qu'un bond

de sa chambre au grenier; Cicio lui tendit la main pour l'aider à monter

sur le toit; et, le plus pressé pour des amants malheureux étant de se

témoigner leur tendresse, ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre;

après quoi ils s'assirent sur les tuiles comme dans un boudoir, pour y

causer de leurs affaires.

--Ne nous le dissimulons pas, dit la jeune fille: les obstacles qui nous

séparent sont plus grands que je ne l'avais supposé d'abord.

--Je m'en aperçois, répondit Cicio, puisque votre père me fait

poursuivre par les bonnets carrés et les gendarmes.

--De quel crime es-tu donc accusé?

--Ils ne peuvent pas seulement le dire.

--Je ne connais point les lois, mais il me semble impossible qu'elles

ordonnent d'arrêter un homme parce qu'il est amoureux.

--Que sais-je? je suis seul et je ne possède rien. Mes ennemis sont

puissants et nombreux; ils m'accableront si Dieu ne vient à mon secours.

--Il y viendra. Notre plus grand malheur, c'est ta pauvreté. Fais

fortune et tout ira bien.

--Sans doute: si j'avais un habit noir et si j'étais notaire, votre papa

s'adoucirait; mais comment devenir notaire et avoir un habit noir?

--Apprends à lire et à écrire.

--Ce serait trop long; je mourrai cent fois d'impatience. J'avais bien

songé à me faire domestique de quelque Anglais.

--Il t'emmènerait dans son pays: cela ne vaut rien.

--Si j'en croyais ma mère, j'irais sur la route de Palerme ou celle de

Messine dévaliser les voyageurs, et dans leurs bagages je trouverais des

habits et de l'argent.

--Fi! Cicio, je ne veux pas que tu sois brigand.

--Je pensais encore à m'installer devant l'auberge _Del Sole_ avec une

boîte en carton, pour vendre aux étrangers des médailles, des morceaux

de mosaïques, du corail et de l'ambre vert.

--Tu gagnerais peu de chose à ce commerce-là.

--Si je m'embarquais sur le navire d'un pirate?

--On te pendrait.

--Si j'allais de porte en porte avec la robe de capucin?

--On te donnerait plus de croûtes de pain que de monnaie.

--Je ne vois plus qu'une ressource; c'est de parcourir les grandes

villes et d'y montrer ma chèvre savante sur les places publiques pour de

l'argent.

--Ceci vaut mieux; c'est un moyen sûr et honnête de faire fortune. Gheta

est un prodige. Ne cherche pas autre chose; tu as trouvé le chemin du

bonheur. On dit qu'il y a quarante mille habitants à Catane et quatre

fois davantage à Palerme; si chacun d'eux te donnait un _grano_, je

ne sais pas combien cela ferait; mais assurément ce serait une somme

considérable. Or, tout le monde à Catane et à Palerme voudra voir ta

chèvre savante.

--Et combien de temps me faut-il pour montrer ma chèvre à tant de gens?

--Peut-être trois mois.

--Grand Dieu! ne peut-on faire fortune en moins de trois mois? Ce seront

trois siècles; et que deviendra votre amour pour moi?

--Il se fortifiera dans l'attente et l'espérance.

--Et comment allez-vous rassurer mon pauvre coeur?

--Je jure de te rester fidèle par ce ciel et ces étoiles qui nous

regardent, par ces fleurs et ces herbes qui vivent sur ce toit, où je

reviendrai tous les jours m'asseoir pendant ton absence. Va, ne perds

pas une minute. Fais fortune, et dans trois mois, Cicio transformé se

présentera chez mon père, vêtu comme un prince et suivi d'un mulet

chargé d'or et de pierres précieuses.

--Mais, si l'ordinateur m'accuse de quelque nouveau crime?

--Y penses-tu? Lorsqu'il te verra riche, il voudra te marier avec sa

fille, et ce sera mon tour d'avoir peur que tu ne m'oublies.

--Vous avez raison. Mon plan est fait: dans trois mois je serai ici avec

le mulet chargé d'or et de bijoux. Votre père m'accueillera bien, et on

nous mariera.

Les deux enfants, bercés par leurs illusions, se mirent à faire des

châteaux en Espagne. Ils y seraient encore si la cuisinière ne se fût

avisée de crier à tue-tête que le souper était servi, et que le patron

attendait la signorina. Le petit chevrier reçut de son amie le baiser

d'adieu, et tous deux descendirent à pas de loup du toit dans le

grenier, et du grenier dans la cour. Cicio, ayant escaladé les murs, se

retrouva ensuite dans la ruelle déserte, où il chanta encore, en manière

de salut, l'air populaire:

Dunca nascisti, ô Fillidi, Pii divideri stu eori?

Et il s'éloigna plein de confiance en sa fortune, sans autre souci que

la longueur insupportable du délai de trois mois. Comme les portes de

la place étaient fermées, Cicio, qui ne voulait pas attendre le jour à

Syracuse, se rendit à la pointe de la presqu'île d'Ortigia. Un vieux

puits desséché, duquel on avait jadis tiré de l'eau par le moyen d'une

poutre, lui fournit un expédient pour descendre au pied des remparts;

il posa l'_as'a_ du puits du haut des murailles sur un terrassement, et

parvint, en se laissant glisser le long de la poutre, jusqu'au rivage

delà mer. Afin de ni point gâter sa veste et son caleçon de toile, il

fit du tout un turban qu'il posa sur sa tête, et, traversant à la nage

le Petit-Port, il n'eut pas soixante brasses à faire pour aborder sur

la rive d'Acradine, plage désolée, dont les fondrières représentent la

chaussée d'Antin de l'antique Syracuse.

Le carillon de minuit n'était pas sonné quand notre chevrier tira des

ronces sa carabine, et se mit en marche pour Priolo. La route n'avait

pas été restaurée depuis le voyage en Sicile de Cicéron; mais elle

n'est point encore méconnaissable à cette heure, tant les ingénieurs

d'autrefois étaient d'habiles gens. En arrivant au village, Cicio trouva

sa mère assise au pied d'un chêne vert, et Gheta endormie sous un

buisson de grenadiers. Il était aisé de voir, à la mine de Barbara,

quelles sinistres pensées elle roulait dans sa tête, car elle avait

enfoncé son chapeau jusqu'à moitié de son long nez. La vieille se leva

impétueusement et courut vers son fils.

--Tu es un homme! lui dit-elle. Puissent tous les Carthaginois qui

dévorent cette terre opprimée finir comme celui dont tu viens de régler

les comptes. Embrasse-moi, et partons pour Cutané.

Dona Barbara traça une croix dans la poussière avec le bout de son

bâton, pour indiquer aux passants qu'à cette place on avait parlé

de mort. Cicio se garda bien de dire que l'ordinateur se portait à

merveille; il appela sa chèvre, qui accourut en bondissant d'un air

espiègle, et on reprit en silence le chemin de Catane.

Au-delà de Priolo, la rente, qui est presque achevée aujourd'hui, n'était

pas même commencée en 1842. Les trois voyageurs suivirent le bord de la

mer sans remarquer la beauté des sites, la fraîcheur des bois, le charme

et la variété d'une nature vivace excitée par la fièvre du printemps;

ils troublèrent des rossignols qui donnaient un concert dans un ravin où

coulait un ruisseau; ils traversèrent des champs de blé, des bataillons

de cactus, des lits pierreux de torrents et des bosquets d'orangers en

fleurs. Quand le soleil sortit tout nu de la mer, ils le saluèrent en

faisant leur prière du matin; mais sans songer qu'ils jouissaient du

plus beau spectacle du monde. Derrière eux étaient les regrets, leur vie

passée, et devant, l'inquiétude et l'inconnu. La chèvre jaune elle-même,

comprenant la situation, avait cessé ses gambades matinales et cheminait

à pas comptés le museau penché sur les talons de son jeune maître.

A dix heures, la chaleur devenant intolérable, nos aventuriers se

couchèrent sous le feuillage noir d'un bois de citronniers et de

figuiers sauvages, pour manger de la citrouille grillée, avec un peu de

pain que dona Barbara portait dans une besace. Ils dormirent jusqu'à

l'heure des vêpres. La nuit tombait lorsqu'ils entrèrent dans le village

de Lagnone, composé d'une douzaine de maisons qui n'avaient, pour la

plupart, que trois murs au lieu de quatre. L'hospitalité ne se refuse

pas dans ces pays-là; il y a si peu de différence entre la belle étoile

et l'intérieur d'une habitation, que la misère vous invite à entrer

comme chez vous par la brèche, qui tient lieu de porte. Cicio, sa

mère, et la chèvre Gheta, s'installèrent chez de bons paysans, et

ils occupèrent un coin dans une chambre, à l'autre bout de laquelle

reposaient le maître de la maison, sa femme, ses enfants, des chiens et

des pourceaux. Quelques poules, grimpées sur un perchoir complétaient

ce tableau domestique. Le lendemain, au point du jour, on se remit en

route, et, avant le soir, on arriva dans la riche cité de Catane.

Cinq fois victime des brutalités de l'Etna, Catane est habituée

à renaître, comme le phénix, toujours plus belle à chacun de ses

désastres. En 1669, deux fleuves de lave en fusion descendirent sur la

ville et en brûlèrent la moitié. Quatre ans après, un tremblement de

terre engloutit le reste, et, au bout de dix ans, Catane ressuscitée

comptait cinquante mille habitants. Lorsque Cicio et sa mère virent ces

rues symétriquement alignées, ces vastes palais en belles pierres, ces

places publiques ornées par l'art antique et le moderne, ces églises,

les unes vieilles, les autres toutes neuves, élevées en moins de deux

siècles, ils se crurent transportés au temps de leurs traditions

populaires. Le brillant siècle de Hiéron se montrait avec les agréments

de la civilisation nouvelle. Cicio ouvrait de grands yeux lorsqu'un

fiacre venait à passer; les cafés lui semblaient des salons remplis de

gens de cour, et il évaluait à vol d'oiseau les richesses de cette cité

par le nombre prodigieux des sybarites qui allaient sur des ânes afin de

ménager leurs jambes. Il couvait du regard sa chèvre jaune, et tremblait

qu'un accident ne lui enlevât cette précieuse amie. Nos trois voyageurs

eurent quelque peine à trouver une maison où l'on voulût bien recevoir

des hôtes aussi pauvres qu'eux. Ils se logèrent dans un faubourg,

derrière le couvent des Bénédictins, en payant d'avance une quinzaine

de leur loyer. Cicio, pressé de tenter la fortune, se décida enfin à

communiquer à sa mère ses vastes desseins. Dona Barbara ayant approuvé

l'ambition du jeune homme, tint conseil avec lui pour aviser aux moyens

de l'aider dans son entreprise. Il fut résolu qu'afin de frapper les

imaginations et de lancer Gheta dans le grand monde avec tous ses

avantages, on lui ferait des cornes d'or, et qu'on chercherait à étendre

le répertoire de ses gentillesses. Une feuille de papier doré et un peu

de colle suffirent pour changer la chèvre montagnarde en bête coquette

et citadine. Un collier de grelots qu'on lui mit au cou compléta sa

parure et servit d'accompagnement à ses espiègleries. Dona Barbara,

pourvue d'un tambour de basque, se transforma en orchestre. Cicio lava

ses mains, sépara ses cheveux sur le milieu du front, acheta de belles

boucles d'oreilles en argent, et posa sur sa tête une couronne

de feuilles de myrte. Tant de luxe avait exigé une mise de fonds

considérable; deux piastres y avaient été absorbées en un tour de main.

Ou descendit donc dans la rue en grand équipage pour demander à la

curiosité publique la juste indemnité de ces frais de toilette.

Aussitôt, que les passants virent nos trois aventuriers, ils comprirent

à leur accoutrement que c'étaient des acteurs de la place publique. Le

Sicilien est spectateur ardent, précisément à cause de l'extrême rareté

des spectacles. Une bande de polissons, suivit la troupe ambulante

dans le plus profond recueillement. La vieille Barbara n'excita pas un

sourire, et les polissons regardaient ses bottes et son chapeau d'homme

avec respect, tant ils craignaient d'indisposer ou de troubler ces

artistes, qui se vouaient au plaisir de leurs contemporains! Arrivé

sur la place du Dôme, Cicio fit un signe à sa mère pour lui indiquer

l'emplacement favorable à une représentation. Il s'arrêta près du grand

perron de l'église, et un cercle de curieux se forma autour de lui. Les

hommes cédèrent le premier rang aux _toppatelles_ (c'est le nom des

jeunes filles catanaises enveloppées de leurs dominos noirs), et Cicio

ayant fait d'une voix émue l'annonce du spectacle, le tambour de Barbara

donna le signal de la danse. La saltarelle accommodée à l'usage de

la chèvre excita un enthousiasme général. Les grâces de Gheta furent

appréciées, et une triple salve d'applaudissements éclata dès les

premiers pas de la danseuse. Les épithètes _divine_, _chère_,

_adorable_, furent répétées cent fois avec l'accent passionné du Midi.

Une belle dame qui passait en calèche de place, fit arrêter le fiacre et

regarda le spectacle du haut de sa voiture. Des moines souriaient d'un

air paterne, et les gens du peuple bénissaient la chèvre, le jeune

danseur et l'heureuse mère qui avait mis au monde un garçon si

intelligent. Quand on eut bien admiré la bravoure de la Taglioni aux

cornes d'or, Cicio, pour battre le fer chaud, dit à sa mère de faire la

collecte, et la vieille Barbara présenta son tambour aux assistants.

Chacun porta la main à sa poche, bien disposé à en tirer ce qu'il y

trouverait; mais le plus grand nombre n'y trouva rien. Cependant les

plus riches payèrent pour les pauvres, et une pluie sonore vint tomber

dans le tambour de basque. La belle dame ouvrit sa bourse de joie et

jeta de loin une pièce de deux carlins, que Cicio reçut au vol. Gheta

fit une révérence à cette beauté généreuse, et on passa des danses aux

tours de divination et de magie blanche. Quand Cicio demanda où était la

personne la plus amoureuse de la compagnie, la chèvre marcha tout droit

vers une toppatelle jeune et charmante, qui se voila en rougissant

sous son capuchon noir; une explosion de gros rires partit des larges

poitrines des muletiers et des matelots. Cicio demanda quel était le

plus riche seigneur, et Gheta vint saluer un bourgeois portant un

parasol et monté sur un âne. Le cavalier, flatté du compliment, fouilla

dans sa poche et jeta une pièce de cuivre large comme la main, de la

valeur de cinq _grani_. Après divers autres tours non moins subtils que

les précédents, la recette commençant à baisser, la vieille Barbara mit

le tambour sous son bras en s'écriant:

--C'est assez pour aujourd'hui, mon fils. Il ne faut pas tout montrer en

un jour. Demain la chèvre savante en dira davantage, car elle en sait

plus long qu'un docteur.

Cicio appela sa chèvre, que les toppatelles accabliaient de caresses

et les artistes ambulants retournèrent chez eux, emportant des sous à

remuer à la pelle et des bénédictions à ne savoir qu'en faire.

La Chèvre Jaune · 第 9 / 21 题