Lancelot et les chevaliers du Val sans retour, en se séparant de
Galeschin et de mess. Yvain, avaient été conduits par les deux
demoiselles jusqu'au défilé appelé le Pas félon. L'ost du roi Artus
s'y trouvait déjà aux prises avec les gens de Karadoc, et sans doute
les Bretons n'auraient pu avancer plus loin, si Lancelot et ses
compagnons n'étaient venus à leur aide et n'avaient attaqué l'ennemi
commun d'un autre côté. Après avoir encore assez longuement combattu,
Karadoc prévit qu'il ne pouvait emporter l'avantage et donna le
signal de la retraite. Pour lui, il s'enfonça dans un chemin couvert
et détourné qui devait le ramener à la Tour douloureuse que les
Bretons n'allaient pas manquer d'assiéger.
Lancelot le vit s'éloigner et brocha des éperons sur ses traces. Il
le rejoignit, et quand il fut à portée: «Lâche géant! lui cria-t-il,
n'aurais-tu pas le coeur d'attendre un seul chevalier?» Karadoc
était alors à l'entrée d'un vallon profond: il se retourne et,
n'apercevant qu'un seul adversaire, il s'arrête et l'attend l'épée
levée. Bientôt s'échangent entre eux les grands coups sur la tête,
les bras et les épaules. Le sang vermeil rougissait déjà les mailles
de leurs blancs hauberts; mais Karadoc craint de ne pouvoir regagner
à temps la Douloureuse tour, il tourne son cheval et laisse Lancelot
le poursuivre. En approchant de son château, il entend un grand
bruit d'armes: c'est l'ost des Bretons poursuivant de près ceux qui
avaient cessé de leur disputer l'entrée du Pas félon, et qui fuyaient
maintenant en désordre. Il n'en a que plus de hâte de rentrer, et la
gaite qui du haut des murs le voit approcher, fait abaisser le pont
pour lui laisser le passage libre.
Mais Lancelot le serrait vivement et ne cessait de le frapper de
sa bonne épée. Pour se garantir, le géant fait couler son écu sur
son dos. Lancelot, désolé de le voir au moment de franchir le pont,
approche assez de lui pour saisir à deux mains l'écu. Il espérait le
faire lâcher; Karadoc, en le retenant, est renversé sur son arçon
de derrière et forcé de quitter les guiches qui restent avec l'écu
aux mains de Lancelot. Lancelot s'en débarrasse et avance sur le
pont avec Karadoc, auquel il ne permet pas de se redresser. Puis il
se lève sur sa selle, passe sur le cou de son cheval et de ses deux
mains va saisir Karadoc à la gorge. Le géant se débat sous la rude
étreinte et parvient à faire tomber à terre Lancelot entre les deux
chevaux: mais notre chevalier n'a pas lâché le bras gauche et, grâce
à cet appui, il remonte, non plus sur son cheval mais sur l'autre
croupe, où il se maintient en passant les bras autour des flancs de
Karadoc. Ainsi le cheval les emporte tous deux au delà des trois
portes d'enceinte, sans que Lancelot ait à craindre les chevaliers
qui les gardaient; car ils avaient tous couru sur les premières
murailles pour les défendre contre l'armée d'Artus.
Arrivés à l'entrée de la Tour douloureuse, le géant, ne pouvant se
délivrer de l'étreinte de Lancelot, fait un grand mouvement et tombe
avec lui sur la grève. Ils sont tous deux meurtris, mais Karadoc
plus encore que Lancelot, en raison de sa pesanteur. Ils restent
d'abord étourdis de la chute: Lancelot se relève le premier; quand
il a dressé son épée, il trouve le géant déjà préparé à le recevoir.
Karadoc n'a plus son écu, il soutient pourtant l'attaque sans trop de
désavantage. Les deux hauberts sont démaillés, les deux heaumes sont
fendus, entr'ouverts, inondés de sang; et cependant ils ne semblent
pas découragés ni disposés à demander merci.
Nous avons déjà parlé de la demoiselle que Karadoc avait enlevée
à un chevalier qu'elle aimait et qu'il avait mis à mort. Elle en
conservait un furieux ressentiment, mais le géant avait conçu pour
la pucelle une passion tellement aveugle qu'il ne pouvait plus rien
lui cacher de ce qu'il aurait eu le plus grand intérêt de tenir
secret. Or, sa mère, la vieille magicienne, avait conjuré pour lui
une épée qui devait seule avoir la vertu de lui donner le coup
mortel; et, pour son malheur, Karadoc en avait confié la garde à la
discrétion de sa plus cruelle ennemie. D'une fenêtre de la tour, la
pucelle suivait avec intérêt la lutte terrible de Karadoc contre
celui qu'elle croyait le duc de Clarence. Le géant, tout affaibli
qu'il était, cherchait à saisir son adversaire pour l'étouffer
entre ses bras; mais Lancelot devinait son intention et se gardait
bien de lui donner prise. Enfin, non moins accablé de lassitude,
il avait laissé le géant approcher des degrés de la tour et ramper
sur le dos pour arriver aux dernières marches. En le voyant prêt
de rentrer dans la tour, Lancelot veut lui asséner un dernier coup
d'épée; mais la lame tourne, va frapper la pierre du degré et vole
en éclats. Heureusement, Karadoc n'avait plus la force de profiter
de cet accident. Pour la demoiselle, effrayée du danger que courait
celui pour lequel elle faisait des voeux, elle va chercher l'épée
fée, la fait briller aux yeux de Lancelot, et quand elle est bien
certaine d'avoir été comprise, elle la dépose sur la haute marche
du degré. Lancelot va la prendre, et retenant le géant sur le seuil
de l'entrée, fait voler à terre le poing qui tenait l'épée. Karadoc
pousse un horrible cri qui retentit au loin: les hommes d'armes, qui
sur les murs du château résistaient aux Bretons, veulent répondre
à cette espèce d'appel; mais la demoiselle avait eu le temps de
refermer les portes derrière eux, si bien que nul ne put arriver à
temps et lui venir en aide.
Karadoc, en reconnaissant l'épée enchantée aux mains de Lancelot,
comprit que sa dernière heure était venue. «Ah Dieu! s'écria-t-il,
devais-je être trahi par celle que j'aimais plus que moi-même!»
Cependant, pour essayer de retarder l'instant de sa mort, il
rassemble ses forces et s'enfuit jusqu'à l'entrée d'une porte secrète
à lui connue, laquelle donnait sur un fossé de deux toises de
profondeur. Dans ce fossé était l'entrée de la chartre où se trouvait
mess. Gauvain. Au risque de se briser le cou, et dans l'espoir de
vivre assez pour immoler son prisonnier, il se laisse tomber dans
la fosse, et malgré la douleur qu'il ressent de sa chute et de ses
nombreuses blessures, la rage lui donne une dernière énergie; il
tâtonne, touche la porte de la chartre, prend à sa ceinture, de la
main qui lui reste, les clefs qu'il ne quittait jamais, et ouvre le
cachot. Mais au même moment il sent tomber sur ses épaules Lancelot,
qui, après s'être recommandé à Dieu, n'a pas voulu le laisser
échapper. Il jette un sourd gémissement, Lancelot lui arrache le
heaume, abat sa ventaille et lui tranche la tête. Comme il poussait
le cadavre à l'entrée de la chartre entr'ouverte, il entend une voix
plaintive: «Qui est là? demande Lancelot.--Un malheureux bien digne
de pitié.» À cette voix il reconnaît le neveu du roi. «Cher seigneur
et compain, s'écrie-t-il, comment vous est-il?--Je vis encore: mais
pourquoi m'appelez-vous seigneur et compain?--C'est que je suis
Lancelot.--Ah! j'aurais dû le deviner: quel autre pouvait arriver
jusqu'à moi! La Table ronde peut se vanter de posséder en vous la
réunion de toutes les prouesses.»
Pendant cette heureuse reconnaissance, la demoiselle de la Tour
faisait apporter et glisser dans la fosse une échelle et avertissait
Lancelot de s'en servir. Il remonte donc et rejette l'échelle par la
lucarne à messire Gauvain qui remonte à son tour. À la voix, messire
Gauvain avait reconnu la demoiselle qui l'avait secouru: il va
d'abord embrasser ses genoux. Elle fait apporter des armes pour l'en
revêtir elle-même. Lancelot, pendant ce temps, allait montrer la tête
de Karadoc aux chevaliers et autres défenseurs du château. Quand ils
ne peuvent plus douter de la mort de leur seigneur, ils s'humilient
et se mettent en la merci du vainqueur. Lancelot les reçoit avec
bonté et se fait aussitôt conduire à la prison de messire Yvain et du
duc de Clarence. Les deux chevaliers ne peuvent, en le revoyant, se
défendre d'un peu de honte; mais leur délivrance et celle de messire
Gauvain les décide aisément à prendre part à la commune allégresse.
Lancelot ayant fait ouvrir la porte du château va trouver le roi
Artus qui avait pris hôtel dans le bourg. Il lui présente d'abord
mess. Gauvain, puis il découvre la tête de l'odieux Karadoc. Viennent
ensuite mess. Yvain, Galeschin, Keu d'Estrans et tous les chevaliers
sortis du Val des faux amants. Dieu sait combien on s'émerveilla des
nouvelles prouesses de Lancelot, et si Galehaut, Lionel, Bohor, la
demoiselle de la Tour douloureuse et la demoiselle de Morgain furent
transportés de joie et chantèrent les louanges du meilleur des bons.
Après avoir raconté les différents incidents de leur quête commune,
Lancelot pria le roi d'accorder un don à la demoiselle qui avait si
bien mérité de mess. Gauvain et de lui-même. «Sans elle, dit-il,
nous n'aurions pas mis à fin l'aventure; veuillez l'investir du
château dans lequel elle fut si longtemps retenue.» Le roi l'accorda
de grand coeur; et cette nuit-là même, Melian le Gai, qui depuis
longtemps avait convoité la possession du château de son ennemi
mortel, demanda et obtint la main de la demoiselle. À partir de ce
moment, la Tour douloureuse ne fut plus appelée que le _Château de la
belle prise_.
Comme le roi Artus, après avoir soupé, pensait à se mettre au lit,
la demoiselle de Morgain tira Lancelot à part et lui dit: «Sire
chevalier, je vous rappelle votre promesse envers ma dame.» Il
écoute avec tristesse et répond sans hésiter qu'il ne se parjurera
pas. «Je retournerai au point du jour, si vous n'aimez mieux que
je parte cette nuit même.--Vous savez les conventions; vous devez
partir aussitôt que vous en êtes requis.» Il ne répond pas, entre
dans la chambre où la demoiselle de la Tour avait déposé ses armes,
et prie celle-ci de faire approcher le meilleur cheval des étables;
voulant, dit-il, faire un tour dans la forêt. Dès qu'il fut sorti, il
chargea la demoiselle de Morgain d'aller prier mess. Gauvain de venir
secrètement le trouver.
Messire Gauvain arrive. «Sire, lui dit Lancelot, je suis contraint,
pour acquitter un engagement, de me séparer de vous, et je ne
dois dire à personne, même à vous que j'aime autant qu'on peut
aimer chevalier, où je vais et qui me fait partir. J'espère ne
pas demeurer longtemps: mais je vous prie de n'avertir le roi ni
Galehaut de mon départ, avant que je ne sois éloigné.--Ah! Lancelot!
dit mess. Gauvain, si vous avez à courir un danger, laissez-moi le
partager.--Non, je n'ai rien à craindre et je m'en vais en lieu
sûr. À Dieu soyez recommandé!» Cela dit, il s'en va rejoindre
la demoiselle et les sergents de Morgain qui emportent le riche
pavillon. Laissons-le tristement regagner sa prison, et revenons
au roi Artus et à Galehaut, auxquels messire Gauvain apprend le
lendemain le départ inattendu de Lancelot. Ils en ressentent un
vif chagrin: Galehaut surtout ne pouvait comprendre que son ami
eût confié à un autre que lui ce qu'il avait en pensée. De là, une
profonde mélancolie qui ne le quitta plus jusqu'à sa mort. Rien
n'aurait pu distraire la cour du roi de la nouvelle inquiétude causée
par l'éloignement du vainqueur de la Tour douloureuse, sans le
fâcheux incident dont il nous faut maintenant parler.