LXX.

Comme on l'a deviné, personne n'osa disputer à Lancelot l'honneur

de défendre la reine: après ce qu'il avait dit à Keu le sénéchal,

qui pouvait espérer de lui être préféré? De l'autre côté, les trois

chevaliers de Carmelide se déclarèrent prêts à soutenir le jugement

porté contre celle qui se faisait appeler la reine. Lancelot eût

vivement souhaité de les combattre tous trois ensemble: mais Galehaut

ne le voulut pas souffrir, et dressa les conditions de la bataille:

si le premier chevalier était vaincu, le second devait le remplacer

et après lui le troisième.

Les gages mis entre les mains du roi Artus, chacun alla s'armer.

Lancelot fit attacher ses chausses et revêtit son haubert; mess.

Gauvain lui offrit sa bonne épée Escalibur[46]. Quand il ne resta

plus que la tête et les mains à couvrir, il monta son palefroi

et s'en vint aux lices, accompagné de Galehaut, du Roi des cent

chevaliers, de mess. Gauvain et d'autres encore. Devant lui marchait

Lionel portant son heaume et son écu; un second écuyer tenait de la

main droite le cheval de bataille, de l'autre son glaive. Les lices

avaient été disposées entre l'hôtel du roi, la forêt, la grande

rivière et la prairie. Les deux reines s'assirent aux fenêtres, la

fausse Genièvre en haut, la véritable plus bas, mais entourée de

mess. Yvain, de Keu le sénéchal, de Giflet fils-Do[47], de Beduer et

autres chevaliers de sa maison.

[Note 46: Artus avait fait présent de cette fameuse épée à son neveu

Gauvain, après avoir conquis _Marmiadoise_ sur le roi Rion (_Artus_,

p. 193). Les autres romanciers laissent toujours Escalibur aux mains

d'Artus, et je crois qu'ils suivent mieux en cela la tradition

primitive. C'était l'épée qu'Artus avait pu détacher de l'enclume du

Perron (_Merlin_, p. 96).]

[Note 47: Giflet ou Girflet, fils de Do de Carduel. On disait:

_Fils-Do_, apparemment comme _Fitz-Gerald_, _Fitz-James_,

_Fitz-Warin_; toutefois sans prévention de bâtardise.]

Arrivent les trois chevaliers de Carmelide, armés sauf de la tête et

des mains. Ils étaient beaux et de haute taille. Lancelot était allé

d'abord vers la reine: elle le baisa au vu de tous en le recommandant

à Celui qui naquit de la vierge. Ainsi conforté, il couvre ses

mains, lace le heaume et passe l'écu à son cou. Son cheval de combat

richement couvert l'attendait: il monte, prend le glaive de la main

du second écuyer, comme avaient déjà fait les trois chevaliers. Les

fenêtres regorgent de spectateurs, et ceux qui ne peuvent trouver

place montent aux créneaux.

Lancelot impatient d'entendre le cor donner le signal. «Messire

Gauvain, criait-il, que tardez-vous à faire sonner?» Le cor retentit;

Lancelot, le glaive sous l'aisselle et l'écu sur la poitrine, broche

le cheval des éperons. Le premier des trois chevaliers l'attendait;

les glaives se croisent et heurtent contre les écus; le bois du

chevalier de Carmelide éclate, le fer de Lancelot écartant les

mailles et le cuir traverse le coeur, et perce le dos; le chevalier

tombe sur le pré comme un corps mort. Lancelot passe outre, pose son

glaive contre un arbre, descend, attache son cheval aux branches;

puis l'écu sur la tête et la bonne épée en main, il revient sur le

chevalier abattu qu'il avertit de se relever; celui-ci ne répondit

pas: il était mort. Lancelot lui délace le heaume, abat la ventaille,

lui tranche la tête, et essuie son épée sur l'herbe verte avant de la

remettre au fourreau.

Mess. Gauvain donne pour la seconde fois du cor: le second champion

arrive de toute la force de son coursier. Ils s'entre-frappent sur le

haut des écus: le chevalier rompt son glaive, Lancelot fend l'écu,

mais n'entame pas le haubert; il prend alors au corps son adversaire,

l'enlève de la selle, le jette par-dessus la croupe de son cheval, et

piquant son glaive à terre, revient au chevalier de Carmelide déjà

relevé et déjà la tête couverte de son écu fendu: «Rassurez-vous,

crie Lancelot, j'aurais honte de combattre à cheval quand vous êtes

à pied.» Il descend, attache son coursier à un arbre et revient

l'épée en main sur son adversaire. Il tranche d'abord la guiche qui

retenait l'écu du chevalier, puis il frappe fort et menu: on voit

le chevalier inondé de sang, hésiter, reculer avec épouvante, et

quoique vaincu, ne se décidant pas à prononcer le mot de recréance.

Après avoir çà et là jeté les yeux, il se traîne péniblement à la

rive, comme pour y trouver un refuge; puis il semble honteux de

mourir ainsi, et revenait sur ses pas, quand il voit Lancelot lever

de nouveau Escalibur: «Ah! Lancelot, s'écrie-t-il, gentil chevalier,

de qui pourra-t-on espérer merci, sinon du meilleur des bons?--Tu ne

l'obtiendras, fait Lancelot, qu'après avoir reconnu à haute voix que

le jugement prononcé contre madame la reine est faux, et que ceux qui

l'ont porté sont traîtres et déloyaux.--Certes, dit le chevalier,

je ne veux pas sauver ma vie en accusant les juges: ils ont fait

ce qu'ils devaient.--Dis plutôt qu'ils seront à jamais honnis par

tous les prud'hommes du monde; et toi qui soutiens leur félonie tu

recevras la mort.» Il hausse l'épée, l'autre ne l'attend pas et fuit

à travers prés; quand l'haleine lui manque il crie de nouveau merci.

«Mauvais chevalier, dit Lancelot, laisse plutôt faire cette bonne

épée: ne vaut-il pas mieux mourir que prononcer le honteux mot de

recréance?--Si m'aist Dieu, vous dites vrai: j'attendrai la mort de

votre main, ne pouvant la recevoir de meilleur chevalier.» Alors il

se tient immobile, la tête à peine couverte de la coiffe du haubert

et des derniers lambeaux de son écu. Lancelot lui fait voler l'épée

de la main; tous ceux qui les regardent sont émus de compassion. Mais

emporté par une ardeur de vengeance encore irritée par la vue de la

reine, le vainqueur tranche d'un coup furieux heaume et ventaille,

plonge Escalibur dans le crâne, et le corps s'étend devenu masse

inanimée. «Ah! belle et bonne épée, dit Lancelot en la remettant au

fourreau, qui vous tient ne peut manquer de prouesse.» Il revient

à son cheval et témoigne déjà de son impatience d'entendre une

troisième fois sonner le cor.

Mais les barons de Carmelide étaient allés se jeter aux pieds du

roi: «Sire, nous avons eu tort de laisser engager le combat avant

d'avoir fait jurer aux champions qu'ils défendaient une juste cause.

Il conviendrait donc de leur demander en ce moment s'ils veulent

faire serment, les uns que le jugement fut équitable, l'autre

qu'il est entaché de félonie[48].» Le roi allait satisfaire à la

réclamation des barons, quand Galehaut, qui ne démêlait pas bien

encore de quel côté était la bonne cause, se hâta de faire sonner

le cor. Le troisième combat commença. Le chevalier, nommé Guifrey

de Lamballe[49] avait un grand renom de prouesse. Bien que les deux

chevaux parussent de force égale, il crut qu'en obligeant Lancelot

à combattre à pied, la victoire lui serait plus facile. Dès la

première rencontre, il ouvrit le poitrail du cheval de Lancelot.

Mais en fléchissant, Lancelot le saisit, le souleva, et le força de

vuider également les arçons. Ils tirèrent alors en même temps l'épée,

frappèrent sur les heaumes comme sur enclume. Les mailles détachées

volent çà et là; le sang vermeil jaillit et rougit le haubert: les

meilleurs coups sont pourtant donnés par Lancelot, et ceux-là mêmes

qui connaissaient le mieux la prouesse de Guifrey ne doutent pas de

sa défaite.

[Note 48: Gauvain et Galehaut, juges du camp, n'avaient pas fait

jurer Lancelot, contre toutes les règles du combat judiciaire, parce

qu'ils n'étaient pas assurés de l'innocence de Genièvre. Lancelot

eût défendu la reine, même si l'accusation de substitution eût été

fondée; mais ils ne voulaient pas l'exposer à commettre un parjure.]

[Note 49: _Var._: Karadoc de la Maille.]

La furieuse bataille se prolongea jusqu'aux Nones. Guifrey épuisé

de sang sentait l'haleine lui manquer; Lancelot le pressait, le

poursuivait le long des barrières, mais ne se hâtait pas de lui

donner le coup décisif. L'autre levait encore le bras, mais ne

frappait plus. Enfin Lancelot le jette à terre, lui arrache son

heaume et levant les yeux vers la tour où Keu se trouvait près de la

reine: «Sire Keu, crie-t-il, voici le troisième; voulez-vous être

le quatrième?» Keu baisse la tête et ne répond rien. Guifrey, se

voyant sans défense, s'étend aux pieds de Lancelot. «Preux chevalier,

dit-il, je vous crie merci!--Pas de merci, pour si grande injure!» Le

vaincu fait un dernier effort et retient le bras droit de Lancelot

qui, de l'autre, le saisit par le milieu du corps, le renverse de

nouveau, pose un genou sur sa poitrine et le frappe du pommeau de

son épée sur la ventaille et sur la coiffe du haubert. Les barons

et les dames, qui avaient admiré la belle défense du chevalier de

Carmelide, prient alors le roi de donner le signal de la fin du

combat: «Volontiers, dit Artus; mais Lancelot est tellement enflammé

que mes ordres ne l'arrêteront pas.--Sire, dit Galehaut, il est

peut-être un moyen de le fléchir. Allez prier la dame pour laquelle

il combat de demander la vie de Guifrey; Assurément, elle fera ce que

vous souhaiterez.--Je le veux bien, car rien ne saurait me coûter

pour sauver la vie d'un si bon chevalier.»

Artus va donc trouver la reine: quand elle le voit arriver, elle se

lève à sa rencontre: «Dame, lui dit-il, la sentence des juges est

comme non avenue; vous êtes rachetée: mais ce chevalier que Lancelot

a vaincu va mourir si vous ne demandez qu'il vive; ce serait grand

dommage, car il est de grande prouesse.--Sire, s'il vous plaît ainsi,

j'y ferai ce que je puis.» Elle descend de la tour, avance dans le

pré et se jetant aux genoux de Lancelot: «Beau doux ami, dit-elle,

je vous crie merci pour ce chevalier.» Lancelot la voyant dans cette

humble posture a grande peine à se contenir: «Dame, ne craignez rien

pour lui: si vous le désirez, je lui rendrai mon épée, loin de lui

refuser la vie. N'êtes-vous pas la dame que je dois le plus écouter,

celle qui m'a recueilli et guéri, quand j'étais hors de sens? Vous,

Guifrey, je vous tiens quitte, je n'ai plus rien à réclamer de vous.»

Alors on se presse autour de Guifrey; on le relève, on le soutient,

on le ramène au milieu des siens. Et croyez que si l'une des deux

reines eut à se réjouir, il en fut bien autrement de l'autre, ainsi

que des barons de Carmelide, rendus indignes, par l'effet du jugement

faussé, de jamais siéger en cour.

Les Romans de la Table Ronde (4/ 5) Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l'origine et le caractère de ces grandes compositions · 第 43 / 68 题