LXV.

Tant chevauchèrent Galehaut, Lancelot et les barons, qu'ils

arrivèrent à Kamalot. Le roi les reçut avec de grands témoignages

de joie; mais la cour leur eût encore fait plus d'accueil, sans le

souci que tous les amis de la reine ressentaient de la clameur levée

contre elle par la demoiselle de Carmelide. Le lendemain de la grande

fête de Noël, un behourdis à armes courtoises fut disposé dans la

prairie de Kamalot; il fut convenu qu'on n'y emploierait que les

écus et les lances émoussées par le bout. Les chevaliers de Galehaut

tinrent un des partis, ceux du roi Artus furent de l'autre. Comme

étant des compagnons de la Table ronde, Lancelot se mit du côté du

roi. Parmi les deux cents chevaliers de Galehaut, on distinguait le

Roi des cent chevaliers, le Roi premier conquis, le roi Calo, le roi

Clamedas des Hautes Îles, enfin Meléagan de Gorre. Galehaut et le roi

Artus se contentèrent de regarder sans prendre part aux joutes, et la

reine s'assit avec la dame de Malehaut aux créneaux d'une bretèche

avancée, d'où sa présence devait encourager les jouteurs à bien faire.

Lancelot monté sur un fort cheval de première grandeur, mais qui

ne se laissait approcher d'aucun autre, se porta d'abord contre

le roi Calo; les deux lances rompues, il se lança au travers des

rangs opposés, arrachant les écus, frappant, désarçonnant quiconque

essayait de lui fermer la voie. Bientôt chacun lui ouvrit passage,

sauf le Roi des cent chevaliers qui crut de son honneur de

l'arrêter, et de l'attendre de pied ferme. Leurs écus ne furent pas

entamés, ils restèrent sur les arçons: mais les lances éclatèrent, et

le cheval de Lancelot heurtant celui du Roi renversa homme et cheval

l'un sur l'autre. Le roi remonte, redemande une lance, reparaît

et roule à terre une seconde fois. Il n'aurait pu se relever sans

l'aide des écuyers. «Sire,» dit alors Lionel à Lancelot, «changez

de cheval, celui que vous avez est aussi dangereux pour vous que

pour les autres.» Mais Lancelot ne voulait pas prendre le temps de

descendre et remonter: sans écouter Lionel, il poussa de nouveau

et rencontra Meléagan qui, monté sur un aussi grand destrier, armé

d'une lance courte et grosse, comptait bien avoir raison de lui. Ils

s'entre-choquèrent sur les écus, les deux lances éclatèrent. Ils

passent, chacun d'eux furieux de n'avoir pas abattu son adversaire:

mais ils ne se perdent pas de vue, redemandent de nouvelles lances

et fondent de nouveau l'un sur l'autre. Le glaive de Meléagan se

brise, celui de Lancelot pénètre dans le cuir de l'écu, et serre

d'une telle roideur contre la poitrine le bras qui le portait, que

Meléagan en perd l'haleine et tombe presque inanimé sous les pieds de

son destrier. À la rencontre des deux chevaliers succède le choc de

leurs chevaux; celui de Lancelot va attaquer l'autre, le renverse

et le foule à quelques pas de son maître. Pour Lancelot, pendant

que Meléagan se relève à grand'peine, il va et vient, arrête ceux

qu'il rencontre et les désarçonne plus ou moins meurtris. On dirait

que chaque victoire lui donne des forces nouvelles: Lionel a peine

à le suivre pour lui fournir les lances qu'il ne cesse de demander.

Pendant qu'on entend de tous les côtés de nouveaux cris d'admiration,

Meléagan s'était remis sur pied, et avait demandé un autre cheval

non moins vigoureux: «Que je meure, se dit-il, si je ne me venge!»

Non content d'empoigner la plus forte lance, il en fait aiguiser

la pointe et attend Lancelot, comme il passait rapidement près de

lui: avant d'en être vu, il enfonce le glaive effilé dans la cuisse

gauche de l'invincible chevalier. Le bois pénètre profondément, la

pointe détachée de la hante reste fichée dans la plaie qu'elle avait

ouverte. Lancelot eut le temps de répondre par un furieux coup de

lance et de jeter Meléagan hors des arçons. Puis il se détourne pour

arracher le tronçon demeuré dans sa cuisse; le sang en jaillit à

gros bouillons. On vient à lui, on l'entoure, on l'aide à descendre,

et les chevaliers du parti de Galehaut justement indignés contre le

déloyal béhourdeur, jettent leurs lances et refusent de continuer les

joutes. Pour Galehaut, il n'était plus dans la prairie, il tenait

conseil avec ses barons et ne fut pas averti de ce qui causait

l'émotion générale. Mais la reine avait vu du haut de la bretèche

Meléagan frapper Lancelot, le coeur lui avait manqué; elle était

tombée, et son front avait heurté contre les barreaux de la fenêtre,

avant que la dame de Malehaut eût le temps de la retenir.

Le roi, inquiet de la blessure de Lancelot, vint des premiers le

visiter; il se rendit ensuite près de la reine qu'il trouva la tête

cachée sous un bandeau: «Qu'avez-vous, dame, lui dit-il, et que vous

est-il arrivé?--Sire, quand on vint me dire que Lancelot était navré,

j'avançai la tête en dehors de la fenêtre, et je me suis blessée en

me retirant.--Lancelot, reprit Artus, désire que Galehaut ignore

ce qui est arrivé; les mires lui recommandent un repos absolu. Le

meilleur moyen serait de le garder dans votre chambre où vous le

feriez bien panser; le voulez-vous?--Assurément, Sire, puisque vous

le désirez.»

Lancelot fut transporté près de la reine, et nous devinons qu'il y

fut assez bien traité pour ne pas trop regretter sa blessure. Les

mires avaient reconnu la plaie profonde; elle ne se ferma qu'au bout

de vingt et un jours. Galehaut croyait que son ami avait fait courir

le faux bruit d'une blessure, pour avoir un moyen de demeurer près

de sa dame. D'ailleurs il n'était plus question de fêtes; la clameur

de la demoiselle de Carmelide rendait soucieux les barons, le roi

Artus plus que les autres; et pour la reine elle n'était inquiète

que de la blessure de Lancelot. Artus, en donnant congé à ses barons

leur recommanda de se trouver, à la prochaine Chandeleur, à Caradigan

en Irlande[40]. Galehaut permit également à ses hommes de quitter la

cour, en les avertissant de ne pas manquer au rendez-vous.

[Note 40: _Var._: «A un sien chasteau qui avoit nom Vicebrog; si

estoit en la fin de son royaume ès lointaines isles par devers

Yrlande.» (Édition de Rouen, 1488.)]

Or la demoiselle qui avait levé cette clameur contre la reine était

bien la fille du roi Léodagan; seulement elle n'était pas née en

loyal mariage. Sa mère était la femme de Cléodalis, sénéchal de

Carmelide, comme on l'a vu dans le livre d'Artus[41]. Née le même

jour, elle avait reçu le même nom et possédait presque autant de

beauté que la véritable reine.

[Note 41: _Table ronde_, t. II, p. 153.]

Dès qu'on avait parlé de marier la première Genièvre au roi Artus,

l'autre avait conçu l'espoir de lui être substituée. Le roi Léodagan,

indigné de ses odieux projets, l'avait reléguée dans une maison de

religion. Là, elle avait fait amitié avec un vieux chevalier nommé

Bertolais,[42] banni du royaume pour cause d'homicide. Bertolais

offrit de l'aider dans ses prétentions criminelles. Après la mort du

roi Léodagan, il l'avait ramenée à Carmelide et présentée hardiment

aux barons de la terre comme la véritable épouse du roi Artus, droite

et seule héritière du roi son père. Les barons, l'avaient reconnue

pour leur dame en lui promettant de l'aider à désabuser le roi Artus,

et de réclamer pour elle le rang et les honneurs qui semblaient lui

appartenir.

[Note 42: _Artus_, p. 241.]

Les Romans de la Table Ronde (4/ 5) Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l'origine et le caractère de ces grandes compositions · 第 38 / 68 题