Tant chevauchèrent Galehaut, Lancelot et les barons, qu'ils
arrivèrent à Kamalot. Le roi les reçut avec de grands témoignages
de joie; mais la cour leur eût encore fait plus d'accueil, sans le
souci que tous les amis de la reine ressentaient de la clameur levée
contre elle par la demoiselle de Carmelide. Le lendemain de la grande
fête de Noël, un behourdis à armes courtoises fut disposé dans la
prairie de Kamalot; il fut convenu qu'on n'y emploierait que les
écus et les lances émoussées par le bout. Les chevaliers de Galehaut
tinrent un des partis, ceux du roi Artus furent de l'autre. Comme
étant des compagnons de la Table ronde, Lancelot se mit du côté du
roi. Parmi les deux cents chevaliers de Galehaut, on distinguait le
Roi des cent chevaliers, le Roi premier conquis, le roi Calo, le roi
Clamedas des Hautes Îles, enfin Meléagan de Gorre. Galehaut et le roi
Artus se contentèrent de regarder sans prendre part aux joutes, et la
reine s'assit avec la dame de Malehaut aux créneaux d'une bretèche
avancée, d'où sa présence devait encourager les jouteurs à bien faire.
Lancelot monté sur un fort cheval de première grandeur, mais qui
ne se laissait approcher d'aucun autre, se porta d'abord contre
le roi Calo; les deux lances rompues, il se lança au travers des
rangs opposés, arrachant les écus, frappant, désarçonnant quiconque
essayait de lui fermer la voie. Bientôt chacun lui ouvrit passage,
sauf le Roi des cent chevaliers qui crut de son honneur de
l'arrêter, et de l'attendre de pied ferme. Leurs écus ne furent pas
entamés, ils restèrent sur les arçons: mais les lances éclatèrent, et
le cheval de Lancelot heurtant celui du Roi renversa homme et cheval
l'un sur l'autre. Le roi remonte, redemande une lance, reparaît
et roule à terre une seconde fois. Il n'aurait pu se relever sans
l'aide des écuyers. «Sire,» dit alors Lionel à Lancelot, «changez
de cheval, celui que vous avez est aussi dangereux pour vous que
pour les autres.» Mais Lancelot ne voulait pas prendre le temps de
descendre et remonter: sans écouter Lionel, il poussa de nouveau
et rencontra Meléagan qui, monté sur un aussi grand destrier, armé
d'une lance courte et grosse, comptait bien avoir raison de lui. Ils
s'entre-choquèrent sur les écus, les deux lances éclatèrent. Ils
passent, chacun d'eux furieux de n'avoir pas abattu son adversaire:
mais ils ne se perdent pas de vue, redemandent de nouvelles lances
et fondent de nouveau l'un sur l'autre. Le glaive de Meléagan se
brise, celui de Lancelot pénètre dans le cuir de l'écu, et serre
d'une telle roideur contre la poitrine le bras qui le portait, que
Meléagan en perd l'haleine et tombe presque inanimé sous les pieds de
son destrier. À la rencontre des deux chevaliers succède le choc de
leurs chevaux; celui de Lancelot va attaquer l'autre, le renverse
et le foule à quelques pas de son maître. Pour Lancelot, pendant
que Meléagan se relève à grand'peine, il va et vient, arrête ceux
qu'il rencontre et les désarçonne plus ou moins meurtris. On dirait
que chaque victoire lui donne des forces nouvelles: Lionel a peine
à le suivre pour lui fournir les lances qu'il ne cesse de demander.
Pendant qu'on entend de tous les côtés de nouveaux cris d'admiration,
Meléagan s'était remis sur pied, et avait demandé un autre cheval
non moins vigoureux: «Que je meure, se dit-il, si je ne me venge!»
Non content d'empoigner la plus forte lance, il en fait aiguiser
la pointe et attend Lancelot, comme il passait rapidement près de
lui: avant d'en être vu, il enfonce le glaive effilé dans la cuisse
gauche de l'invincible chevalier. Le bois pénètre profondément, la
pointe détachée de la hante reste fichée dans la plaie qu'elle avait
ouverte. Lancelot eut le temps de répondre par un furieux coup de
lance et de jeter Meléagan hors des arçons. Puis il se détourne pour
arracher le tronçon demeuré dans sa cuisse; le sang en jaillit à
gros bouillons. On vient à lui, on l'entoure, on l'aide à descendre,
et les chevaliers du parti de Galehaut justement indignés contre le
déloyal béhourdeur, jettent leurs lances et refusent de continuer les
joutes. Pour Galehaut, il n'était plus dans la prairie, il tenait
conseil avec ses barons et ne fut pas averti de ce qui causait
l'émotion générale. Mais la reine avait vu du haut de la bretèche
Meléagan frapper Lancelot, le coeur lui avait manqué; elle était
tombée, et son front avait heurté contre les barreaux de la fenêtre,
avant que la dame de Malehaut eût le temps de la retenir.
Le roi, inquiet de la blessure de Lancelot, vint des premiers le
visiter; il se rendit ensuite près de la reine qu'il trouva la tête
cachée sous un bandeau: «Qu'avez-vous, dame, lui dit-il, et que vous
est-il arrivé?--Sire, quand on vint me dire que Lancelot était navré,
j'avançai la tête en dehors de la fenêtre, et je me suis blessée en
me retirant.--Lancelot, reprit Artus, désire que Galehaut ignore
ce qui est arrivé; les mires lui recommandent un repos absolu. Le
meilleur moyen serait de le garder dans votre chambre où vous le
feriez bien panser; le voulez-vous?--Assurément, Sire, puisque vous
le désirez.»
Lancelot fut transporté près de la reine, et nous devinons qu'il y
fut assez bien traité pour ne pas trop regretter sa blessure. Les
mires avaient reconnu la plaie profonde; elle ne se ferma qu'au bout
de vingt et un jours. Galehaut croyait que son ami avait fait courir
le faux bruit d'une blessure, pour avoir un moyen de demeurer près
de sa dame. D'ailleurs il n'était plus question de fêtes; la clameur
de la demoiselle de Carmelide rendait soucieux les barons, le roi
Artus plus que les autres; et pour la reine elle n'était inquiète
que de la blessure de Lancelot. Artus, en donnant congé à ses barons
leur recommanda de se trouver, à la prochaine Chandeleur, à Caradigan
en Irlande[40]. Galehaut permit également à ses hommes de quitter la
cour, en les avertissant de ne pas manquer au rendez-vous.
[Note 40: _Var._: «A un sien chasteau qui avoit nom Vicebrog; si
estoit en la fin de son royaume ès lointaines isles par devers
Yrlande.» (Édition de Rouen, 1488.)]
Or la demoiselle qui avait levé cette clameur contre la reine était
bien la fille du roi Léodagan; seulement elle n'était pas née en
loyal mariage. Sa mère était la femme de Cléodalis, sénéchal de
Carmelide, comme on l'a vu dans le livre d'Artus[41]. Née le même
jour, elle avait reçu le même nom et possédait presque autant de
beauté que la véritable reine.
[Note 41: _Table ronde_, t. II, p. 153.]
Dès qu'on avait parlé de marier la première Genièvre au roi Artus,
l'autre avait conçu l'espoir de lui être substituée. Le roi Léodagan,
indigné de ses odieux projets, l'avait reléguée dans une maison de
religion. Là, elle avait fait amitié avec un vieux chevalier nommé
Bertolais,[42] banni du royaume pour cause d'homicide. Bertolais
offrit de l'aider dans ses prétentions criminelles. Après la mort du
roi Léodagan, il l'avait ramenée à Carmelide et présentée hardiment
aux barons de la terre comme la véritable épouse du roi Artus, droite
et seule héritière du roi son père. Les barons, l'avaient reconnue
pour leur dame en lui promettant de l'aider à désabuser le roi Artus,
et de réclamer pour elle le rang et les honneurs qui semblaient lui
appartenir.
[Note 42: _Artus_, p. 241.]