LI.

Sagremor avait d'étranges habitudes d'esprit et de corps. Quand il

était échauffé, il aurait affronté une armée entière; mais, une fois

l'heure du combat passée, il devenait inquiet, timide; une douleur

lui montait à la tête; il enrageait de faim, et s'il ne trouvait

pas à manger, on le voyait en danger de mourir. Ce dérangement,

ce trouble dans les humeurs avait justifié le surnom de _desréé_

(démesuré) que lui avait donné la reine Genièvre, un jour que s'étant

jeté au milieu des Saisnes et des Irois, il avait occis, l'un après

l'autre, Quinquenart un roi d'Irlande, et Brandaigne un roi des

Saisnes. De son côté, Keu voulant lui faire un reproche de ses

défaillances maladives, l'avait surnommé le mort-de-jeun[9].

[Note 9: On conte cela dans la partie inédite de l'_Artus_. Mais

voici le passage du Lancelot, que j'ai rendu comme j'ai pu: «Si l'i

mist ce nom de desréé la reine, très devant Estrechères; le jor que

li xxx chevaliers desconfirent l'ost des Saisnes et des Irois et

chacierent jusqu'à l'arc de Vargairice; là où Sagremor trencha la

teste à Branduagne li roi des Saisnes et Magrant le roi d'Illande.

Et par la maladie qui si sovent li avenoit, li mist à non Keus li

senechaus Sagremor le mort-jeun.»

Dans l'_Artus_ (ms. 337, fº 146), comme Sagremor venait de tuer les

rois Quinquenart et Brandaigne, une douleur aiguë le saisit; il en

serait mort si Gauvain ne se fût hâté de lui apporter à manger. On

parla beaucoup de ses prouesses et de son infirmité; et la reine

remarqua qu'on ne lui pouvait rien reprocher, sinon d'être trop

_desréé_, surnom qui ne lui déplaisait pas. Keu ajouta en raillant

qu'on aurait aussi bien raison de l'appeler _Mort-géun_ (mort de

jeune), et ce mot devint l'occasion d'une grande querelle. Gauvain

ayant en vain essayé de faire taire Keu, Gaheriet avait donné une

_buffe_ au mauvais railleur, et le roi Artus avait demandé une

réparation pour son sénéchal. Mess. Gauvain voulut alors quitter la

cour et renoncer à servir un roi qui laissait insulter les preux par

un mauvais bouffon. Il fallut pour l'apaiser que le roi Artus et la

reine Genièvre vinssent s'agenouiller devant lui, et que le sénéchal

fît amende honorable.]

«Ah! dit tout à coup Sagremor, je me sens mourir. Donnez-moi à

manger ou faites approcher un prêtre.--Il ne sera pas facile à

trouver, dit mess. Gauvain, ni d'apaiser votre faim.--Ne soyez pas

inquiet, reprit la demoiselle, nous ne tarderons guère à arriver.»

Mais Sagremor se maintenait à cheval à grand'peine; il chancelait et

risquait de tomber d'un moment à l'autre. Mess. Gauvain descendit

alors, confia la bride de son cheval à la demoiselle, et se mettant

en croupe derrière Sagremor, il le retint dans ses bras. On était à

l'heure du premier somme, quand il fallut passer un courant d'eau

sur une planche large de trois pieds. Par bonheur la lune luisait.

La demoiselle passa d'abord en tenant, du haut de son palefroi,

les rênes du second cheval. Sagremor et Gauvain suivirent. À peu

de distance de l'autre rive s'élevait une grande et superbe maison

où l'on arrivait en passant par un beau verger. La demoiselle les

introduisit par une poterne ou porte secrète, en poussant devant elle

les deux chevaux; mess. Gauvain et Sagremor passèrent. «Maintenant,

dit-elle, descendez; voici une étable, laissez-y vos chevaux.»

Puis elle les conduit en silence dans une salle haute: «N'oubliez

pas, lui dit mess. Gauvain, que Sagremor n'en peut mais.--Un peu de

patience, répond la demoiselle, avancez avec moi jusqu'à cette autre

chambre; c'est la mienne.» La lune qui brillait de tout son éclat

y pénétrait par plus de vingt fenêtres. Elle les fait asseoir, les

quitte un instant, puis revient avec plusieurs plats couverts et un

flacon d'excellent vin.

Peu à peu Sagremor reprend ses forces; et quand ils eurent tous trois

bien bu et mangé, la demoiselle dit: «Messire Gauvain, laissez-moi

le soin de Sagremor, vous avez ici mieux à faire. Cette maison

appartient au roi de Norgalles dont votre amie est la fille; elle ne

désire rien tant que votre venue; mais sa chambre est assez éloignée

de celle-ci, et pour y arriver, vous aurez à braver bien des dangers;

mais à coeur vaillant rien n'est impossible.»

Ce disant, elle prend plein son poing de chandelles et fait d'abord

passer mess. Gauvain par une étable où se trouvaient jusqu'à vingt

palefrois noirs.

Au milieu de la chambre suivante perchaient vingt oiseaux de proie.

Dans l'autre encore vingt beaux destriers. «Ces chevaux, dit-elle,

sont à vingt chevaliers qui chaque nuit viennent près de cette salle

reposer sur des lits, sans quitter leurs armes. Ils ont la garde de

ma demoiselle; car le roi, averti de l'amour que sa fille vous a

voué, prévoit que l'aventure pourra vous amener ici. Elle m'avait

envoyée à votre recherche, après avoir su ce que vous aviez dit chez

votre frère Agravain, que, si l'occasion de la voir se présentait,

vous ne la laisseriez pas échapper. Avancez jusqu'à l'entrée de la

salle des vingt chevaliers: ils sont là; les voyez-vous? Maintenant,

faites comme vous entendrez: je retourne à Sagremor.»

Mess. Gauvain avance le heaume lacé, l'épée nue. Il prête l'oreille

et n'entend rien. Il avance encore, et dans les angles de la

chambre voûtée et carrée, il aperçoit dix lits occupés par autant

de chevaliers armés, les écus sur la poitrine, les heaumes posés

sur le chevet. Il marche avec précaution; aucun ne se réveille. Il

éteint un grand cierge, gagne l'autre porte et la ferme après lui. Au

milieu de cette seconde chambre était un lit magnifique, et sous la

couverture d'hermine reposait une jeune fille dont la beauté était

facile à reconnaître, grâce à quatre cierges allumés dans la salle.

Il les éteint, ôte son heaume, abat sa ventaille, détache son épée

et vient au lit. Ses baisers réveillent la demoiselle qui d'abord

se plaint comme femme dont on vient à troubler le sommeil; puis en

ouvrant les yeux: «Sainte Marie! s'écrie-t-elle, qu'est-ce donc?

et qui êtes-vous?--Celui qui vous aime et que vous aimez, belle et

douce amie. N'éveillez personne.--Êtes-vous un des chevaliers de mon

père?--Non, belle douce amie; je suis Gauvain, le neveu du roi Artus,

auquel vous avez promis votre amour.--Allumez, je verrai bien.» Les

cierges rallumés, la pucelle regarde le visage de celui qui venait

la surprendre; elle aperçoit l'anneau qu'il avait au doigt. «Plus

de doute, c'est bien messire Gauvain.» Alors d'un visage radieux de

bonheur, elle se lève à demi et lui ouvre les bras, tout armé qu'il

était encore. «Ôtez, bel ami, votre haubert, et laissez-moi bien voir

celui que j'ai tant désiré.» Mess. Gauvain quitte ses armes, revient

au lit et se place à ses côtés. Après en avoir fait sa volonté, il

raconte comment il est venu, et sur la minuit ils s'endorment dans

les bras l'un de l'autre.

Or la partie de la maison réservée à la demoiselle et aux chevaliers

qui la gardaient donnait sur une cour, en face des chambres du roi

de Norgalles. Le malheur voulut que Tradelinan eut besoin de se

lever: en revenant, il ouvre la fenêtre, et comme les cierges étaient

allumés, il voit à n'en pas douter les bras de la jeune fille passés

autour du cou d'un chevalier. «Voilà! dit-il, un beau profit de ma

garde!» Il referme doucement la fenêtre et revient conter à la reine

ce qu'il a vu. «Ne pleurez pas, dit-il, ne faites pas de bruit,

je sais un moyen de nous venger sans que le monde sache rien de

l'aventure.» Il va réveiller deux chambellans. «Voulez-vous gagner de

grandes seigneuries?--Sire, il n'est rien que nous ne soyons prêts

à faire pour vous.--Sachez qu'un chevalier félon est entré dans la

chambre de ma fille: prenez, vous une épée, vous un gros mail. Vous

approcherez du lit doucement; vous qui tiendrez l'épée avancerez la

pointe sous la couverture, juste vers le coeur du chevalier; vous qui

tiendrez le mail donnerez un grand coup sur le pommeau de l'épée; le

traître sera mort avant d'avoir dit un mot. Nul autre que vous et moi

ne saura jamais rien de la honte de ma fille et du châtiment de celui

qui l'aura vengée.»

Les chambellans munis du mail et de l'épée, entrent dans la chambre

de la pucelle, par la porte opposée à celle des chevaliers. Ils

restent un instant en admiration de la beauté de l'amoureux couple:

puis le premier avance la lame de l'épée, l'autre recule d'un pas

pour mieux frapper de long. Mais mess. Gauvain, dont le bras était

hors de la couverture, sent le froid de l'acier; il s'éveille, il

relève le bras et détourne par ce mouvement la lame, et le mail

frappe de telle force sur le pommeau de l'épée que la pointe, qui

venait de remonter et changer la visée, va se ficher dans le mur où

elle pénètre d'un demi-pied. Mess. Gauvain en ouvrant les yeux voit

devant lui un homme armé: il s'élance du lit, arrache l'épée de la

paroi murale, et perce d'outre en outre celui qui l'avait tenue.

L'autre chambellan gagnait la porte; mais il est devancé; mess.

Gauvain d'un coup d'épée lui met à jour la cervelle. Cela fait, il

soulève et rapproche les deux corps, puis les pousse hors de la

chambre. Au bruit de leur chute, le roi, la reine arrivent et crient

alarme: les chevaliers de l'autre chambre se réveillent. «Ouvrez,

demoiselle, ouvrez!» Pas de réponse. Ils frappent à coups redoublés,

ils menacent de briser la porte. «Tant qu'il vous plaira, dit la

pucelle; elle est forte et ne craint rien de vous.» Cependant elle

aidait mess. Gauvain à revêtir ses armes. Il voulait aller sur les

chevaliers qui frappaient toujours; il conjurait son amie de lui

permettre d'ouvrir. «Je m'en garderai bien, dit-elle.--Ah! douce

amie, ne faites pas dire que j'aie craint de sortir par où j'étais

entré.--Au moins attendez un peu. Vous allez prendre cette autre

porte et vous tiendrez sous l'arc de la voûte[10], où l'on ne vous

verra pas. J'ouvrirai aux chevaliers qui, ne vous trouvant plus ici,

vous poursuivront jusqu'à la chambre de mon père où cette porte

conduit; quand ils auront inutilement cherché, ils reviendront par

la première porte. Et comme le couloir est étroit, vous en aurez

facilement raison, l'un après l'autre. Ainsi pourrez-vous sortir

comme vous le souhaitez.»

[Note 10: «Et vous serez de ça, dessous cet arc volu.» (Ms. 751, p.

131.)]

Nous épargnerons au lecteur le récit assez compliqué des luttes

que mess. Gauvain eut à soutenir. Il suffira de dire qu'il eut

grand'peine à triompher non-seulement des vingt chevaliers de garde,

mais de tous ceux qui se trouvaient dans les chambres du roi et

dans le verger qu'il lui fallut traverser de nouveau. Heureusement

Sagremor par sa prouesse, la demoiselle par ses ruses, le secondèrent

à merveille.

Un des chevaliers du roi, plus hardi que les autres, avait arrêté

Sagremor comme il rentrait dans le verger. Après un long combat,

il demanda et obtint merci, à condition de les aider à regagner la

planche sur laquelle ils avaient passé dans le verger. Ce chevalier

les conduisit, et en prenant congé il obtint de Sagremor la

permission d'être à jamais son chevalier.

La nièce de Manassès qui les avait amenés semblait craindre de rester

après eux: «Que va devenir, lui demanda mess. Gauvain, ma douce

amie, si nous l'abandonnons au ressentiment du roi son père?--Ne

tremblez pas pour elle; le roi et la reine l'aiment trop pour ne pas

lui pardonner. Depuis le départ de sa soeur, l'amie de votre frère

Agravain, elle est leur seul enfant. Pour moi, s'ils viennent à me

prendre, rien ne me sauvera de leur ressentiment.»

Sagremor, son nouvel ami, offrit de l'accompagner jusqu'au château

d'Agravain. Elle y consentit, et chargea un valet qui l'avait suivie

de conduire mess. Gauvain jusqu'à l'entrée du Sorelois, où nous

saurons comment il arriva, après avoir appris ce que devient un autre

de nos amis, le bon Hector des Mares.

Les Romans de la Table Ronde (4/ 5) Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l'origine et le caractère de ces grandes compositions · 第 23 / 68 题