EN PERMISSION

Nous avions navigué cinq mois à patte, sur les mers d'alfa des

Hauts-Plateaux. Pendant les grandes chaleurs, on mit le cap sur le Tell,

et l'on jeta l'ancre, pour quinze jours à trente-deux kilomètres de

Daya, port le plus voisin.

Un ardent désir d'aller en permission s'empare alors de tout le monde.

Les chefs, indulgents, accordent assez facilement quatre jours de congé.

Chaque matin, c'était une émigration en masse.

D'abord indifférent, je me laissai aller peu à peu au désir de faire

comme tout le monde. Au bout de huit jours, j'en étais malade. D'autant

plus que Bel-Abbès, en liesse, à l'occasion de sa fête patronale,

m'attirait comme le fruit défendu.

J'obtins la permission tant désirée, et le jour même je m'échappais seul

du camp, afin de pouvoir gagner vingt-quatre heures.

C'était imprudent, car avant d'arriver à Daya, il fallait traverser une

forêt fréquentée par des maraudeurs.

Je n'avais pas hésité cependant, et, après cinq heures d'une marche

rapide, j'entrais sans encombre dans le murs de la bonne ville.

Daya, pour une jolie ville, voilà une jolie ville. Deux rues qui se

coupent à angle droit; au bout de la première, l'église, deux faméliques

gamins, un bourriquot fiévreux, un Juif ivre, un tas de fumier où

grouillent plusieurs poules. En tout, dix maisons. L'autre rue court du

nord au sud. On y voit l'école où dorment cinq élèves à longs cheveux,

l'institutrice à lunette qui lit un roman, deux _mercantis_ juifs,--on

en trouve partout,--un troupier qui se promène, une rigole qui charrie

une eau sale, un soleil de feu qui la brûle dans toute sa longueur.

Total: treize maisons.

Touchants rapprochements, mais je décris ce que je vois. Cette

description a une tendance réaliste. N'y croyez en rien, cependant, elle

n'est pas fidèle.

Comme tout me semblait beau quand même, sur l'écorce terrestre!

Quoi! une permission de quatre jours? Et des maisons, des tables, des

femmes, des verres des bourgeois, des chaises, de la bière, un lit.

Toutes ces choses-là existaient?... Ce n'est pas un rêve?... Je puis en

jouir sans remords?...

Et l'on se croit malheureux ici-bas. Merci! oh! merci!

Mais il me fallait encore faire 70 kilomètres le lendemain pour arriver

au terme de mes voyages.

Il y avait une telle affluence de clients pour l'unique diligence, que

je trouvai le cahier rempli de places retenues pour six jours à venir.

J'intriguai puissamment pour déguerpir le lendemain, et, malgré tout mon

habileté, je ne partis pas.

Ainsi fut perdue la journée si péniblement gagnée la veille par une

marche de sept kilomètre à l'heure.

Le jours suivant, nous nous embarquons dix dans une bienveillante

patache de six places.

Ce véhicule mérite description. Il y avait quatre roues et deux essieux,

disparaissant sous de multiples prolonges. Sur cet appareil, un boîte

carrée, avec deux bancs latéraux pour six places, dans le sens de l'axe

de la route. A ajouter le siège du cocher là où l'on sait. Deux croisées

perçaient la boîte, l'une devant, l'autre derrière.

J'obtins la croisée de devant. Si j'avais pu m'y placer à cheval comme

Xavier dans son _Expédition nocturne_, j'aurais été très-mal; mais comme

cela m'était impossible, j'étais encore plus mal.

Tout le monde a vu une grenouille ramassée sur elle-même, prête à

s'élancer dans le vide. Eh bien! c'était moi!

Les jambes recroquevillées jusqu'au menton, les bras enlaçant le châssis

de la croisée, le cou allongé dans une attente anxieuse, j'avais le côté

opposé au ventre enfoncé dans l'ouverture, dont le cadre inférieur me

coupait littéralement les cuisses.

Soixante-dix kilomètres, à raison de huit kilomètres à l'heure, égalent

neuf heures de voyage sur ce candide perchoir.

Perspective:--premier plan: dos arrondi, casquette incroyable du cocher;

second plan: cahots, ornières, montées, descentes.

Nous partons.

J'ai bien réussi. Au lieu d'attendre six jours, je partais le deuxième.

Sans apparat, il est vrai, mais je partais enfin.

Tout est là dans la vie. La fin, la fin, au diable les moyens!

Eh! mon Dieu! si! c'est comme ça dans les grandes affaires du monde.

On a trouvé autrefois qu'il fallait un bateau pour se rendre d'Europe en

Amérique. Depuis cette inquiétante découverte, on se sert d'un bateau

pour traverser l'Océan. Les uns prennent un sabre pour arriver à la

gloire, les autres, une plume, et moi, j'ai pris une croisée de patache

pour arriver au bonheur; et j'ai bien fait.

Avec une goutte de philosophie, les mauvaises choses nous paraissent

plus mauvaises encore, partant, ma croisée me semblait détestable.

Consolation suprême cependant, j'avais le cocher.

Ce brave garçon était un chef-d'oeuvre; ceci soit dit sans trop

d'efforts.

Si chacun apportait dans ses plans l'attention et les connaissances que

ce cocher déployait pour conduire sa voiture jusqu'à destination, ce

chacun deviendrait certainement un grand homme.

Cet automédon classique nous la faisait en artiste.

Contournant savamment les ornières dangereuses, il profitait de chaque

mètre de bon chemin pour trotter ne perdant pas un pouce de terrain.

Toujours souriant et plein de bonhomie, il rassurait d'un petit rire

protecteur et bon enfant le voyageur qui lui criait sa terreur, à la vue

d'un passage scabreux.

L'événement donnait toujours raison au rire du cocher, et, après

d'anxieux craquements, le véhicule reprenait son train-train, pour

traverser bientôt de plus vilains endroits encore.

Maintes et maintes émotions poignantes envahirent les âmes timorées des

passagers, pendant ce mémorable voyage.

Enfin Bel-Abbès se montre aux regards avides.

Dans un lointain rapproché, apparaissent ses cheminées, ses dômes, ses

minarets orientaux, construits par les Occidentaux. Un rouge soleil

couchant colore la masse inerte de ses constructions bariolées, et les

grands platanes, qui enlacent cette charmante ville, jettent, dans les

feux du soleil, la note chatoyante de leur verdure de bon aloi.

Le chemin était empierré à cet endroit. Le cocher en profita, et nous

filions un train d'enfer.

A la nuit tombante, la ville promise nous ouvrait ses portes.

Un moraliste estimable a dit: «La frugalité aiguise les appétits», et je

dis comme lui.

Un homme qui vient de se nourrir de la misère de la plaine, pendant de

longs mois, trouve tout beau: maisons, arbres, enfants, réverbères et

chiens d'aveugle. Et comme un idiot, il s'étonne de ne s'en être pas

aperçu plus tôt.

Je respirais avec joie la poussière civilisée, je m'extasiais devant

l'étalage d'un marchand de bibelots indigènes, fabriqués à Paris; je

m'arrêtais, ébahi, au passage d'une nourrice avec son poupart; je

soupirais, doucement charmé, à la vue d'un charlatan décrochant son

boniment sur un certain remède empirique, panacée à tous les maux.

Tout à coup, boum! un coup de canon. C'est le feu d'artifice.

J'y cours.

A ce spectacle, je perds toute retenue. Comme Américain, j'avais juré,

en quittant mon pays, de ne m'épater jamais de rien. Eh bien! si mes

compatriotes, en ce moment-là, avaient vu ma bouche en gueule de four,

mes yeux en billes de billard, j'aurais été flambé dans leur estime.

Après, le bal public, sur la place, au grand air.

Naturellement, je m'y amène.

Surcroît d'émotions. Que de femmes! palsambleu! que de femmes!

La guerre est réellement un grand malheur. Elle accapare les hommes,

dans la force de l'âge, et les livre ensuite à la vie, après avoir tiré

d'eux les plus belles années de leur jeunesse.

Et puis après?... Si la guerre était une chose intelligente, est-ce que

les hommes la cultiveraient comme un art?

Bon, voilà que je blasphème, maintenant.

Décidément ce voyage de Bel-Abbès me fait perdre toute conscience de mes

paroles. Moi, le soldat quand même, médire de la guerre! C'est plus fort

que jouer au bilboquet.

Le lendemain, je m'ennuyais.

Cette effrayante assertion, de ma part, n'étonnera pas le lecteur. Eh

bien! oui, je regrettais mes calmes passe-temps de Ras-el-Ma.

Ma première nuit de Bel-Abbès avait été houleuse, fantastique,

phénoménale de mouvement et de péripéties. Le séjour de ma tente à

Ras-el-Ma faisais contraste.

Le changement, trop brusque, avait bouleversé mes facultés vacillantes.

Là-bas, j'avais quelques livres, mes journaux, et le courrier, chaque

matin, à heure fixe, m'apportait une petite provision d'émotions, à dose

minime, qui suffisait à remplir doucement les vingt-quatre heures.

Ici, tourmenté comme une épave, je me heurte à chaque instant aux

écueils multiples de trop nombreux bonheurs.

A Ras-el-Ma, je m'entretenais avec l'univers entier, à l'aide de mes

chères gazettes.

Je conseille à ceux qui voudraient apprécier franchement les journaux de

leur pays de faire un petit voyage de dix ans à quinze cents lieues du

village natal. Qu'il essayent ensuite de la lecture des papiers

compatriotes, et ils m'en diront des nouvelles.

Tout semble beau, jusqu'aux annonces, dont le style pur et simple prend

parfois une tournure presque ampoulée, dans l'âme attendrie du lecteur.

Et puis ensuite, quelles excellentes nouvelles!

Un cher ami, que l'on aime comme soi-même, de notaire est devenu scieur

de long; ainsi le dit le journal. Quelle satisfaction pour une âme bien

née, d'apprendre cette capricieuse fugue de tante Fortune!

Dans un autre genre, on a l'amère satisfaction de savoir qu'un paltoquet

quelconque, connu comme idiot au collège, est devenu gros comme un

tonneau et riche comme l'or.

Ces espèces de nouvelles amènent chez tous, diverses sensations qui se

conçoivent facilement, mais qui s'expriment mal.

Essayons un exemple cependant.

Ainsi, les succès qui gorgent un ami retentissent dans le coeur par deux

sons. Le premier son veut dire un certain plaisir de voir l'objet aimé

arriver à ses fins; le second est un léger dépit, naturel à l'homme,

qui, de tout temps, n'a pu se débarrasser tout à fait d'une certaine

aigreur devant les succès de l'ami. Ces deux sensations, arrivant

simultanément, fraternisent ensemble, de telle sorte qu'il est difficile

d'établir entre elles une ligne de démarcation.

Ouf! mes jambes! saperlipopette! mes jambes! Sauvons-nous devant cette

obscure et lourde morale.

Oui, ami lecteur, ferme ce livre, mais ne me maudis pas. Car, sache le

bien, le soleil brûlant d'Afrique, la misère, les fatigues...

Avant ma permission, j'exécrais Ras-el-Ma, j'adorais Bel-Abbès; après ma

permission, j'exécrais Bel-Abbès, j'adorais Ras-el-Ma.

Donc, l'homme désire ce qu'il n'a pas, est ennuyé de ce qu'il possède.

La Palisse aurait crevé avant de trouver celle-là.

Avec un peu de bonne volonté, j'aurais pu me contenter de mon existence

au pays. J'avais assez d'argent pour satisfaire mes petites fantaisies,

une bonne table pour dîner, un bon lit, une chambre confortable.

J'ai quitté cela. Qu'ai-je gagné au change? une position à vingt sous

par jour, une tente pour abri, une gamelle pour table, la voûte des

cieux pour protection contre la température, des fatigues, de la misère.

Chez moi, j'étais rongé de spleen et de satisfaction; ici, je souffre.

Les gens raisonnables me donnent tort, et ils ont raison; les illuminés

me donnent raison, et ils ont tort.

Enfin, pourquoi, diable, êtes-vous allé vous fourrer dans cette galère?

Pourquoi?

Parce que je suis Canadien-Français.

Pourquoi?

Parce que j'aime la France.

Pourquoi?

Parce que je me ferai certainement tuer pour elle, si je le puis.

Je me vante en disant cela. Parbleu, je le sais bien, que l'honneur de

se faire tuer pour son ancienne mère patrie n'appartient pas à tous. Et

comme je suis fier d'être un des élus!

Aussi je lui ai prouvé, je lui prouve et je lui prouverai, Dieu aidant,

à cette belle et glorieuse France, que ma reconnaissance pour cette

suprême faveur vivra jusqu'à ma mort.

Expéditions autour de ma tente: Boutades militaires · 第 65 / 72 题