Mon ami Z... était amoureux, et,--ce qui est plus grave,--au point de
vouloir se marier.
Juvénal du moment, je lui répétais: Quoi! mon bon, tu veux te marier? Et
il y a tant de maisons qui ont cinq étages, tant de fenêtres béantes
ouvertes, tant de cordes inoccupées! Et des ponts, des revolvers, des
poisons!
Mais que peut obtenir le sain raisonnement sur un homme pincé par le
dieu de la jeunesse? Tous mes conseils tombaient dans l'eau, ou plutôt
ne faisaient qu'aggraver le mal.
Se marier paraît être assez facile à quiconque n'attache qu'une
superficielle importance aux choses pratiques de la vie.
Mais dans le mariage entrent plusieurs facteurs. D'abord il faut un
homme et une femme. L'expérience des siècles nous enseigne qu'aucun
mariage n'a pu réussir sans ces deux données.
L'homme qui veut se marier possède bien le premier facteur, mais il lui
faut trouver le second. On y arrive assez souvent, et là ensuite
commencent les vrais ennuis.
N'allons pas croire que ces ennuis proviennent de la valeur intrinsèque
des futurs. Fi donc! il proviennent des convenances. Et les
convenances?...
Un jeune homme a une position, et il aspire à l'hymen. Il adresse une
circulaire au ban et l'arrière-ban de ses parents, amis, connaissance.
Il a de beaux appointements, il appartient à une bonne famille, il jouit
de tant de milliers de francs de rente. De l'âge, du physique, des
qualités morales du postulant, rien. Les rentes, la position, les
appointements suffisent amplement à une jeune fille élevée dans une
saine morale.
Enfin on trouve la fiancée. Elle convient sous tous les rapports: elle a
une belle dot.
On ménage une entrevue. Gracieusetés extérieures sur toute la ligne,
grimaces intimes des deux futurs. Ça ne fait rien. On s'aime par
convention, on s'adore à 25,000 francs par an, et l'on ira devant M. le
maire, d'autant plus tôt que les revenus des candidats sont plus gros.
Si l'on allait manquer cette bonne affaire!
Quatre-vingt-dix-neuf mariages sur cent se font de cette manière.
Ce qui m'étonne, c'est que beaucoup de ces unions sont malheureuses. A
voir les soins qui accompagnent les pourparlers, j'aurais cru le
contraire, mais je me trompe en ceci comme en bien d'autres choses.
Il faut voir les bonnes amies, rongées de jalousie, raconter avec force
commentaires le succès d'une jeune mariée. Peu jolie, presque pas de
dot, elle a intrigué pour avoir M. X..., qui a 100,000 francs de rente.
Pendant que les bonnes âmes sèchent sur pattes, la pauvrette se meurt
d'ennui et cache ses larmes à son riche époux.
Que le monde est donc beau! Pauvre Pangloss! que tu serais heureux si tu
vivais au dix-neuvième siècle! Tu chercherais peut-être ton Candide
comme Diogène son homme. Mais c'est égal, tu aurais lieu d'être
satisfait. Je vois ici ta vieille bouche édentée crier, avec une suave
satisfaction: Plus ça change, moins ça change: donc, tout est pour le
mieux, C. Q. F. D.
Quatre-vingt-dix-neuf mariages sur cent se font dans d'aussi bonnes
conditions, oui, mais le centième?
Celui-là se fait par amour.
Un garçon voit une jeune fille, l'apprécie, l'aime, cherche à l'épouser.
La fiancée répond aux sentiments de son amant. Les parents, bonnes et
braves gens, facilitent leur union.
Tout ça, c'est incroyable, et d'un rococo! Mais que voulez-vous, on ne
peut être parfait. Notre aimable siècle des inventions, des arts, des
sciences, doit bien avoir aussi quelques taches. Oui, malgré les efforts
de la vraie morale, des doctrines pratiques et intelligentes, il se
trouve encore de nos jours des gens assez naïfs pour se marier par
amour.
C'est moi qui plains ces pauvres diables. Mais d'où sortent-ils donc?
Qui les a élevés? Où vivent-ils Demandons cela à qui le sait; moi, je
l'ignore.
Mon ami appartenait à cette dernière catégorie. Il aimais sa future, et
celle-ci le lui rendait bien. Mais la maman de la jeune fille
connaissait la valeur des gros sous, justement ce qui manquait à Z...
De là, oppositions, tracasseries, entraves de toutes sortes qui
centuplaient les désirs des jeunes gens. Finalement, défense formelle de
se voir. Pleurs, soupirs, rien n'y faisait, la matrone était inflexible.
Mon ami, garçon de moyens, savait se tirer d'un mauvais pas, mais il lui
fallait un tiers.
A cette époque, j'étudiais le métier difficile de vendre des paletots.
Mes travaux prenaient fin le soir, à six heures. Je fumais
tranquillement la pipe des réflexions, quand Z... l'oeil à l'orage, les
cheveux en coup de vent, s'écroule, comme une avalanche, dans mon
modeste logement.
--Ah! mon pauvre vieux, toi seul peux me rappeler à la vie.
--Fichtre! ça me flatte, mais tu ne me parais pas trop malade.
Le sort m'est fatal. Si mon état se continue, je me fais sauter la
cervelle.
--Veux-tu que je t'ausculte? Sont-ce les poumons qui gémissent ou la
moelle épinière que déménage?
--Allons! allons! pas de blagues, j'aime à la folie et je suis aimé;
mais une mère cruelle s'oppose à mes voeux. Ah! je me meurs.
--Diable! ceci est tragique et très-grave. Il me semble difficile de te
guérir. Si je pouvais aimer à ta place, hein?
--Assez. Tu parles bien l'anglais. Ta binette a une certaine allure
américaine. Tu vas te faire passer pour un citoyen de la grande
République, et tu iras comme tel chercher ma fiancée.
--Ah! ça, je le veux, mais comment?
--Habille toi sur ton trente et un.
--Très-bien.
--Mets tes chaussures à talons plats et à becs de canard.
--Parfait.
Prends un chapeau de feutre mou et gris, mais gris, tu entends.
--Compris
--Tu portes moustaches et barbe au menton. Rase tes moustaches, et tu
sera un _Yankee tschock_.
--Aie! ça, ça m'ennuie. Pour toi cependant, je mettrais ma main au feu;
ça serait dur, mais enfin... Après?
--Ma fiancée parle l'anglais comme un cockney,--sa mère n'en sait pas un
mot.--Elle est avertie de ta venue. Tu dois te présenter, sous le nom de
Scudder, à neuf heures ce soir, dans la rue Amherst, pour la conduire à
une _surprise party_. La mère est au courant de la chose, sa fille l'a
préparée. Vous sortirez tous deux, je vous guetterai et je pourrai une
fois encore, avant de mourir, embrasser ma chère Philomène. Donc, en
route, et souviens-toi que tu tiens ma vie entre tes mains.
--Compte sur mon amitié.
Cette expédition me plaisait assez. Depuis longtemps je vivais dans un
marasme malséant. Rien à faire. Puis, ne s'agissait-il pas de flouer une
marâtre, qui s'opposait aux amours pures et honnêtes de deux aspirants à
l'hymen?
A l'heure fixée, j'arrive à la maison de Philomène, l'air suffisamment
Yankee.
On m'introduit. Je fais une question en anglais, la domestique reste
tout baba. On me fait entrer au salon, et Philomène, que ne n'avais
jamais vue, entre et me dit tout de suite: «Je suis celle que vous venez
chercher.»
Elle était tellement belle que je faillis perdre mon sang-froid
britannique.
Elle me présente à sa maman, qui se courbe en angle droit. J'en fais
autant et me redresse, comme un ressort qui reprend sa roideur
primitive.
--C'est étonnant, dit la bonne femme, comme monsieur a l'air Canadien.
On ne dirait pas du tout qu'il est Américain.
Je riais dans mon ventre, mais ma figure était sombre et inconsciente.
Z..., accompagné d'un camarade, avait eu la curiosité de me suivre de
loin, pour voir comment je m'acquitterais de mon ambassade.
C'était en été. La croisée était ouverte, les volets fermés. Et
l'appartement, au rez-de-chaussée, permettait aux deux amis de se rendre
compte des événements de l'intérieur.
Rieurs constitutionnels tous deux, ils étouffaient dans leur mouchoirs
les bouffées bienfaisantes occasionnées par ma face rasée aux lèvres. A
la remarque de la maman sur ma parfaite ressemblance avec tous les
Canadiens du Pays, ils n'y tiennent plus. Z... roule dans le fossé de la
rue, se fourrant un mouchoir dans la bouche, s'enfonçant les côtes.
L'autre, faisant un saut de carpe, s'affaisse comme un paquet, dans des
étouffements épileptiques.
La dame, entendant quelque bruit, ouvre brusquement les volets. Puis ne
laissant rien paraître sur sa figure, elle ferme tout.
--Ah! ces gamins! fait-elle.
Toujours impassible, je prévoyais le moment où l'on me flanquerait à la
porte, ne doutant plus que l'on ne fût au courant de l'affaire.
Je soutiens mon rôle jusqu'au bout cependant, et, quelques minutes
après, je sortais, grave comme un diplomate, Philomène au bras.
J'envoyais Z... à tous les diables; mais devant le succès de mon
entreprise, je commençais à croire qu'il n'y avait rien de cassé.
Ah! ouais! la vieille était rusée. Elle avait parfaitement bien entendu
les rires des deux camarades, et, comprenant l'affaire, elle voulait
voir la fin de l'aventure.
A peine étions-nous sortis, qu'elle se met à nous suivre.
Trois ou quatre cents pas plus loin, je livre Philomène à Z..., à qui je
fais de violents reproches sur sa curiosité. Il m'assure qu'il n'a pas
été vu.
Reprenant tous courage, nous nous dirigeons vers la demeure d'une amie
commune. La soirée fut splendide d'entrain. Musique, danse, chant, rien
n'y manqua. Et sur le tard, à l'heure convenable pour la fin d'une
_surprise party_, nous reprenions allègrement le chemin de la rue
Amherst.
Je dépose Philomène chez elle, et, rejoignant Z..., nous nous livrons
tous deux au bonheur divin de nos succès. Mon ami sautait, gambadait. Je
l'imitais, avec moins d'entrain pourtant car je regrettais mes
moustaches.
Enfin, chacun entre chez soi pour se livrer à un sommeil bien acquis.
La journée du lendemain se passe tranquille pour moi; mais, le soir, je
vois arriver Z..., la tête entre les jambes. Il faisait un nez long
comme ça................
--Oh! mon cher, tout est perdu.
--Encore!
--Imagine-toi que la mère de Philomène a tout compris, tout vu.
--Ah! diable!
--Elle nous a entendus rire.
--Je te le disais bien.
--Et puis elle nous a suivis, et, passant la soirée à la porte de la
maison où nous étions, elle s'est amplement repue de nos accès de
gaieté.
--Ça se corse.
--Ce matin, elle tombe chez moi, et me fait une scène épouvantable.
--Ça devient épique.
--Elle me qualifie de toutes sortes de noms malsonnants.
--Tu les mérites.
--Mais ce n'est pas tout.
--Continue.
--C'est toi, mon pauvre vieux, qui fus salé.
--Parbleu.
--Comment, monsieur, criait-elle, avec une sainte colère, vous m'envoyez
un homme qui a l'air respectable, à qui l'on donnerait le bon Dieu sans
confession, une sainte nitouche enfin!
--Ça, c'est très-flatteur pour moi, merci.
--Il se fait passer pour un Américain, continuait-elle. C'est une vraie
fraude, ça, monsieur, oui, une vraie fraude, et j'en verrai la fin.
--Me voilà propre. Comment faire?
--Je viens exprès pour réfléchir, avec toi, aux moyens de te tirer de
là.
--Réfléchissons...
Nous faisons deux mines longues à perte de vue.
Mon parti est vite pris.
--Laisse cette bonne dame agir comme elle l'entendra; après tout, ça
m'est indifférent.
Mon ami se range à mon opinion, et nous sortons prendre le verre de
l'amitié.
Jamais plus je n'entendis parler de cette affaire.
Et ces deux intéressants jeunes gens se marièrent peut-être?
Hélas! je m'arrête ici, car je pourrais rendre sombre un chapitre que
j'ai voulu faire gai.