Finalement, le foreman apparaît souriant et nous promet que le lendemain
sera la fin de nos ennuis.
En effet, le jour suivant, il s'équipe de la même manière que la veille
et descend encore sous la chute. Puis il se met à scier un billot qui
était réellement la clef de toute l'obstruction.
A chaque craquement sinistre, ceux qui tiennent le câble portant
Jolibois,--c'était le nom du conducteur,--tirent vivement à eux. Le
danger passé, on descend de nouveau le travailleur.
Tout le monde est sur la rive gauche, attendant le dénoûment avec
anxiété. Les vieux disent que Jolibois a le diable au corps, et
craignent beaucoup pour sa vie.
Tout à coup, un craquement terrible se fait entendre. Un effondrement,
d'abord très-lent, puis rapide comme la foudre, fait bientôt disparaître
dans l'abîme les masses mouvantes de l'obstruction.
Les hommes, au câble, essayent d'arracher Jolibois à la mort, mais un
obstacle insurmontable arrête l'ascension.
_Lâchez tout!_ est le cri général.
En effet, l'eau est très-profonde au pied de la cataracte, et l'on
pourra peut-être sauver le foreman en le laissant plonger avec les
billots; mais il y trouverait une mort certaine en résistant à leur
chute.
Tout ceci se passe dans un court espace de temps, à peine concevable à
la pensée.
Pendant quelques minutes, la terre tremble, des milliers de morceaux de
bois s'engouffrent avec un fracas épouvantable, et le pauvre Jolibois a
entièrement disparu dans la débâcle.
Les derniers billots tombés, un certain calme renaît. Le bois, qui au
moment de sa chute disparaissait totalement dans les profondeurs de
l'abîme, revient peu à peu à la surface de l'eau. Le petit lac, formé au
bas de la cataracte, en est bientôt complètement couvert, et nous
croyons tous que Jolibois est perdu.
Quelques bons _habitants,_[9] très-pieux, se mettent à genoux et prient
pour le repos de l'âme de notre brave conducteur.
[Note 9: Nom général donné aux cultivateurs canadiens. Ces braves gens
utilisent les loisirs de la morte saison en allant travailler au
flottage du bois.]
Soudain: _Lâchez l'écluse!_ est le cri vibrant qui frappe les oreilles.
On reconnaît la voix du foreman. Un regard, dans la direction du cri,
nous montre Jolibois, à moitié nu, luttant avec vigueur pour monter sur
les bois flottants.
_Lâchez l'écluse!_ c'est-à-dire, ne vous occupez pas de moi, mais pensez
au devoir, lancez vivement l'eau pour faire flotter le bois pendant
qu'il est libre. Ah! le brave homme!
Des hourras formidables, des cris de joie s'échappent de toutes les
poitrines.
On s'empresse d'exécuter l'ordre du chef. Quelques-uns s'occupent du
sauvetage, et tous félicitent cordialement le foreman, que apparaît en
lambeaux. Une de ses épaules est assez fortement contusionnée, mais, à
part cela, il est sain et sauf. Il sourit de satisfaction et paraît
avoir fait une chose tout à fait ordinaire. Il n'a rempli que son
devoir.
Je dirai ici que l'on choisit toujours le foreman d'un chantier parmi
les plus braves et les plus habiles. Partout où un danger réel existe,
il ne demande jamais à personne d'y aller, il y va lui-même. Il se dit
payé pour cela.
L'habitude donne divers genres de courage. Ce brave Jolibois, qui, dans
son état, affrontait la mort chaque jour, aurait certainement frémi au
premier sifflement d'une balle à ses oreilles. De même, un vieux
guerrier aurait tremblé en face du danger couru par Jolibois. Celui-ci,
cependant, serait vite devenu un brave, dans le vrai sens du mot, car
son âme était bien trempée.
Je m'approchai discrètement du foreman au moment où il sortait de l'eau,
et je le regardai avec admiration. Mes yeux étaient humides d'émotion.
Ah! comme j'enviais la force et le courage de ce beau grand garçon,
découplé en Hercule!
Je le priai de me donner la main. Il le fit en souriant.
--Allons, ce n'est rien, petit, ce que je viens de faire, et toi,--en me
regardant profondément,--tu en feras autant plus tard.
Ces paroles me sont restées gravées dans la mémoire. Il est doux à la
vanité humaine d'entendre de semblables prédictions dans la bouche d'un
pareil homme.
Hélas! non, mon brave, mon bon Jolibois, je n'en au jamais fait autant,
car j'ai quitté tout de suite ton rude métier! J'aurais cependant été si
fier de voir ta prédiction s'accomplir!
La Shwaugan _clairée_, le flottage se fait dans la rivière l'Assomption,
dont les eaux sont presque partout assez profondes pour porter le bois.
A certains endroits cependant, les rapides assez difficiles donnent
parfois de grands travaux.
Le système de flottage change beaucoup dans les eaux profondes.
Les hommes sont répartis en trois groupes: un sur chaque rive et le
troisième dans des chaloupes.
Chaque chaloupe est montée par quatre flotteurs, dont deux sont armés de
perches ferrées, longues et fortes, et les deux autres, de leviers à
crochets. A ces hommes incombent la besogne de faire dégringoler les
billots arrêtés par les rochers.
Si un barrage se forme, une chaloupe s'y dirige tout de suite. Les
porteurs de leviers travaillent alors, pendant que les deux autres,
armés de perches s'arc-boutent, chacun à une extrémité de l'embarcation,
la maintenant immobile dans les endroits les plus dangereux.
L'adresse et la force de ces hommes ne souffrent pas de comparaison. Ils
ont une telle solidité dans les muscles, qu'il peuvent conduire une
chaloupe d'une rive à l'autre, dans les plus puissants rapides, sans
céder un pouce au courant.
A joliette, une jam s'était formée sur le barrage d'un moulin, en amont
de la ville.
Un équipage arrive immédiatement sur les lieux. En quelques instants, la
circulation est rétablie, mais menace d'être de nouveau embarrassée par
un amas de billots qui se forme au pied de la digue. Celle-ci domine le
niveau de l'aval de la rivière de sept à huit pieds. Son déversoir livre
passage à une nappe d'eau de trois pieds de profondeur.
Il est facile de concevoir la force d'attraction engendrée par cette
masse énorme, attirée par une chute de huit pieds. Les hommes n'hésitent
aucunement.
Laissant leurs perches gratter obliquement le fond de la rivière, ils
permettent à la chaloupe de glisser avec précaution et lentement jusqu'à
la chute.
Arrivé au barrage, l'homme de l'avant qui tient sa perche en arrêt la
fiche solidement dans le bois de la digue, se campe sur le pont de
l'embarcation, et, d'un effort surhumain, arrête net la chaloupe. Son
camarade de l'arrière se cramponne à son tour.
Une bonne assise de fond, trouvée pour la perche, leur permet de laisser
encore l'embarcation suivre le fil de l'eau, de manière que la
demi-partie antérieure de la chaloupe arrive à surplomber, dans le vide,
le gouffre liquide; et plus rien ne bouge.
Les deux hommes armés de leviers, se penchent alors en dehors de la
barque et travaillent à leur aise à déloger les billots.
Ceci dure un bon quart d'heure, pendant lequel une seule défaillance de
la part des deux autres hommes peut les précipiter tous dans l'abîme.
Mais ils en ont vu bien d'autres.
Les pieds cloués sur le pont de la chaloupe, le corps roide et dur comme
le roc, les muscles d'une sûreté d'acier, les deux hommes attachés aux
perches, attendent patiemment que la besogne des camarades soit
terminée.
Le travail fini, il s'agit de remonter le courant.
Un surcroît d'efforts prodigieux, alternant d'un homme à l'autre, a
bientôt fait avancer la chaloupe, qui se dirige vers une autre jam comme
si de rien n'était.
Je remercie le sort de m'avoir convié à ces scènes magnifiques, et
j'affirme que je n'ai jamais vu nulle part de travail plus herculéen que
celui que fait si simplement le voyageur canadien.
Quelques-uns de ces hommes sont en outre doués d'une adresse qui tient
du prodige, dans le maniement des bois flottant librement.
Un homme fatigué de marcher sur la rive pour suivre les billots, en
attire un à lui et, aidé de sa longue perche qui lui sert de balancier,
il saute sur la pièce de bois et se laisse aller à la dérive.
Il s'amuse quelquefois à faire de brillants exercices. Se mettant en
travers du billot, qui descend longitudinalement le courant, le voyageur
fait face à une des rives, et piétinant sur la pièce de bois, il la fait
rouler sous ses pieds avec une vitesse vertigineuse.
Ces évolutions précipitées impriment un mouvement de propulsion au
billot que traverse ainsi la rivière.
L'homme courant toujours sur place, donne quelquefois au morceau de bois
une impulsion de rotation si violente, que l'eau, soulevée par l'action,
vole en l'air par-dessus la tête du flotteur, qui apparaît comme nageant
dans un éblouissant arc-en-ciel, quand le soleil brille.
Un novice, non habitué à ce genre d'exercice, ne pourrait tenir un
instant en équilibre sur le véhicule cylindrique du voyageur. En mettant
un pied dessus, il serait tout de suite lancé à l'eau.
Ces légers aperçus de la vie accidentée de nos voyageurs canadiens me
sont dictés par mes souvenirs. Mais je promets ici à ces vaillants
garçons, qui forment une si grande partie de notre robuste population,
de les étudier à fond quand je retournerai au Canada.
Si je ne contribue pas à agrandir leur gloire, j'essayerai au moins de
les faire connaître davantage.