MÉLANGES

Je voguais sur le boueux Mississipi, à raison de trois cents milles par

jour.

J'avais payé cinq dollars le droit de m'embarquer sur le pont du

_Grand-Republic_, pour y coucher sur des sacs jusqu'à Saint-Louis.

Cela devait durer six jours.

Les passagers de pont étaient multiples et variés. L'élément nègre y

régnait en majorité, et y apportait comme accessoire un fameux

contingent d'animaux, microscopiques, ou à peu près, comme taille, mais

barbares dans leurs effets.

Je m'en aperçus à Memphis, d'une manière qui éloignait toute discussion.

Quoique habitué aux intempéries des choses, mon épiderme se révolta

contre cette invasion inopportune. Je lâche le _Grand-Republic_ à

Memphis.

D'ailleurs, la navigation commençait à me peser, et je désirais

ardemment être entraîné vers le Canada par le vapeur terrestre.

Mes habits avaient une certaine allure de vétusté, qui éloignait

l'attention. Il m'était impossible de poser en homme élégant. Mes bottes

éculées et rougies par absence de cirage, mon paletot déchiré aux poches

et ma casquette cosmopolite me défendaient d'avoir aucune prétention.

C'est pour cela que je fus profondément touché dans mon amour-propre,

quant un beau monsieur, à longue barbe, portant un élégant pardessus sur

le bras, vint s'asseoir près de moi, dans le compartiment du wagon qui

devait me porter à Cairo.

--Bonjour monsieur.

--Bonjour monsieur.

Cette entrée en scène me fait beaucoup de bien, et il continue:

--Vous allez au Canada, je crois?

--Parfaitement, monsieur, dis-je avec onction.

--Ah! quel heureux hasard me fait vous rencontrer!

Le mot heureux aurait pu être mieux placé, pensai-je à part moi; mais

doucement ému, je réponds:

--Oui, monsieur.

Ces dernières paroles, bien senties, inspirent une bonne idée à mon

compagnon, qui poursuit:

--Vous venez prendre un verre?

Ceci met le comble à ma satisfaction. J'accepte.

Chemin faisant, le beau monsieur me décline son nom, sa profession, sa

nationalité, ses qualités de marchand d'oranges, ayant une cargaison

allant de la Floride à Montréal. Il ajoute que ses bagages sont partis

en avant.

Cette dernière phrase ne m'intéresse d'abord que médiocrement, mais je

prends un bock quand même.

Un autre gentlemen, que nous trouvons dans la buvette, nous sourit

gracieusement et boit avec nous. Nous sortons et j'escorte mon nouvel

ami, qui ne me semble pas reprendre le chemin de la gare. Je le lui fait

observer respectueusement.

--Nous allons payer mon fret aux bureaux du chemin de fer, répondit-il.

Quelques pas plus loin, un autre gentil monsieur, portant aussi un

élégant pardessus sur le bras, avertit mon compagnon que ses oranges

sont emmagasinées, et que le transport se monte à tant.

Howard,--c'était le nom de mon bienveillant ami,--s'empresse d'exhiber

un chèque de mille dollars.

Le directeur des chemins de fer fait un geste significatif: il n'a pas

de monnaie.

Howard se tourne de mon côté, et me prie de vouloir bien lui avancer la

somme nécessaire pour payer son fret, contre son chèque que je pourrai

toucher le lendemain.

Tout fier de pouvoir rendre service à un si digne gentleman, je fouille

dans ma chemise de flanelle, et j'accroche tout ce que j'avais sur moi:

à peu près cent cinquante dollars. Je les donne à Howard, sans un moment

d'hésitation.

Machinalement, je mets le chèque de mille dollars dans ma poche, et nous

voilà en route.

Craignant le départ du train, j'insiste auprès de mon ami pour retourner

à la gare.

--J'irai dans un instant, et, si vous voulez vous y rendre tout de

suite, veillez, je vous prie, sur mes bagages, que j'ai confiés à un de

ces nègres, qui sont si voleurs.

Ce dernier mot, sur lequel Howard appuie la bouche en O, m'ouvre de

riants horizons. Un éclair m'illumine. Je me rappelle subitement que les

bagages de mon ami étaient partis en avant.

Je suis floué! m'écriai-je, et, prenant un revolver que je portais

toujours sur moi, comme tout bon Yankee, je prie Howard de me rendre mes

fonds alléguant l'impossibilité de toucher le chèque avant le départ du

train.

--Comment, monsieur, vous doutez, je crois de ma véracité!

Ceci est dit avec une telle dignité, que j'en suis tout ébranlé. Je ne

me rappelle pas avoir vu un autre visage exprimer aussi douloureusement

l'honneur offensé, que celui de Howard en cet instant.

Je me roidis cependant contre ma mollesse, et j'insiste avec plus

d'énergie encore pour être remboursé de mon argent.

Le revolver aidant, mon ami se met à compter ma petite fortune. Il fait

cependant disparaître vingt dollars, et je suis bienheureux d'en être

quitte à si bon marché.

Essoufflé, j'arrive à la gare à temps pour sauter dans mon wagon. Je

respire avec bonheur, et, prenant mon calepin, j'écris: «Je viens de

l'échapper belle. Un malin a failli me la faire à l'américaine. Il s'en

retire avec vingt dollars seulement.»

C'est en voyant aujourd'hui ce bon vieux carnet que je consigne ici ce

souvenir. J'en trouve bien d'autres dans ce calepin des temps passés.

Le train qui me portait vers le Canada se conduisit comme tous les

trains.

Un pont avait été enlevé à quelques milles de Memphis, et il fallut

transborder passagers et bagages. C'était d'autant plus ennuyeux qu'il y

avait beaucoup de boue. A part ce retard, nous n'eûmes aucun arrêt

important jusqu'à Montréal, et la nappe d'air qui me séparait de cette

ville fut déchirée avec un entrain remarquable.

Quand le sifflet de la locomotive m'annonça ma ville natale, je faillis

être suffoqué par l'ouragan de soupirs qui me gonfla la poitrine. Il y

avait trois ans que je voyageais.

Trois ans! je trouvais cela bien long, et maintenant il y aura bientôt

dix ans que je n'ai pas revu mon beau Canada.

Alphonse Kart a bien raison de dire que le plus pur patriotisme réside

chez les exilés. Plus les années de séparation s'accumulent, plus

grandit chez eux cet amour que ressent tout individu pour le pays qui

l'a vu naître.

La patrie pour moi, c'est le petit village qui se mire dans la rivière

des Prairies.

Je vois encore, debout dans la plaine Germain, le cher collège, où

j'appris à épeler les premiers mots.

J'évoque, dans mon esprit, le souvenir de tous mes camarades d'enfance,

avec lesquels je me flanquais de fameuse tripotées: les Barrette, les

Bazinet, les Bisson, les Terriens, et surtout les Caier. Ces derniers,

deux frères, me détestaient cordialement. Ah! ça, par exemple, je le

leur rendais bien. C'étaient toujours entre nous, des duels à mort où le

sang n'était qu'un accessoire très-rare.

Le haut et le bas du village formaient deux camps. Malheur à celui qui

osait s'aventurer seul chez l'ennemi. Il était sûr de recevoir une

maîtresse raclée.

Ces jeux de guerre ont peut-être contribué à me donner le goût pour la

boxe.

Tout cela est déjà bien loin. Et si mes petits adversaires d'alors

daignent me lire aujourd'hui, je les prie de me pardonner les coups de

poing d'antan. Car autant je détestais mes ennemis de l'enfance, autant

je les aime maintenant.

Je revois encore le beau couvent de mon village. Son deuxième étage

était paré,--l'est-il encore?--d'une immense galerie, sur toute sa

longueur.

Les pensionnaires y prenaient leurs ébats à certaines heures. Je ne

manquais pas alors de me rendre aux environs, et de lorgner une certaine

brune, aux yeux bleus, qui me répondait de son mieux. Quelle joie quand

nous pouvions échanger un sourire, et quelle tristesse quand je

constatais son absence!

Elle est bonne mère de famille maintenant, et elle a, j'en suis sûr,

oublié son amoureux de douze ans.

En face de l'église, le terrain descend en pente roide.

L'hiver, c'était le rendez-vous des gamins pour les glissades. Nous

faisions le désespoirs des passants.

Un de nos grands camarades s'avise un jour d'y amener une longue

_traîne_ [1]. Nous nous fourrons une quinzaine dedans. Nous partons

comme une flèche, et le conducteur, n'ayant pas la force de diriger un

projectile pareil, nous lance sur la clôture du député.

[Note 1: Sorte de grand traîneau.]

Deux gamins se font des blessures assez graves. Un rassemblement se

forme à l'instant. Les coupables disparaissent tout de suite, comme par

enchantement laissant dans la brèche la pièce conviction. Quelle terreur

pour la bande!

Le député sort de chez lui, s'emporte violemment et menace les coupables

de la prison de Réforme.

Diable! briser la haie d'un député, c'était terrible, et nous, dans

notre ignorance, nous n'avions pas attaché assez d'importance à cette

grave affaire.

On ne glissait plus devant l'église depuis cet événement. Et chaque fois

que je rencontrais le député, je rougissait de mon mieux. M'a-t-il

pardonné le trou dans sa haie?

Le moyen de voler les pommes sans être pincé fut inventé, je crois, par

un de mes compatriotes. Il prenait une longue gaule, à l'extrémité de

laquelle il attachait un crin à noeud coulant.

Sous prétexte d'attraper des oiseaux, il contournait les vergers,

fouillait les arbres, et, choisissant le plus beau fruit, il le

décrochait vivement.

J'avais ma part dans l'opération, et, quoique laissant mon camarade agir

comme plus adroit, je lui désignais les pommes à saisir. Elle étaient

toujours d'un savoureux exquis.

Le temps des noix amères amenait un autre genre d'occupation: la chasse

aux _suisses_. C'est un petit rongeur, genre écureuil, qui se loge dans

les clôtures de pierre.

Le point de rassemblement était toujours la maison d'un ami, dont le

père était bon pour les petits compagnons. Les pères ne sont pas

toujours bons. Témoin quelques-uns qui nous recevaient à coups de fouet;

ce qui manquait d'encouragement. Le père de mon ami Lozeau était

très-complaisant et ne se servait jamais du fouet. Nous nous réunissions

donc chez lui, et de là partions en chasse, par un jour de congé.

Arrivés aux champs, chacun ouvrait l'oeil, et, le premier suisse

découvert, nous chargions en fourrageurs.

L'un guettait une passe avec une pierre énorme; l'autre fouillait un

trou avec un bâton. Celui-ci, les manche retroussées, attendait le

gibier pour le frapper au passage; celui-là surveillait les environs.

Le voilà! et tout le monde de courir, de crier à tue-tête.

On en pinçait quelques-uns, le plus souvent on les manquait.

Ensuite nous allions aux noix.

Nous devenions à l'instant mystérieux. Le propriétaire ne badinait pas

et défendait l'entrée de sa propriété aux amateurs de noix. Grimpant sur

les arbres quand même, nous bourrions consciencieusement nos poches, nos

chemises, nos casquettes.

Voilà M. Désormeaux!

A ce cri, des bruits de branches qui se cassent d'habits qui craquent,

de culottes qui se déchirent, se faisaient entendre; quelques-uns se

laissaient tomber de l'extrémité des branches. Et quelle fuite! quelle

panique!

Pendant les grandes chaleurs, c'étaient des baignades à n'en plus finir.

D'immenses radeaux étaient attachés au rivage, et nous y organisions nos

plaisirs. Prenant un grande rame, que l'on plaçait en équilibre, un bout

sous un _plançon_,[2] on s'en servait comme tremplin d'où l'on piquait

des têtes splendides.

[Note 2: Tronc d'arbre équarri servant à la construction des navires.]

Quand il faisait trop froid, on se chauffait au soleil, sans se

rhabiller, et l'arrivée d'une autre bande de gamins donnait le signal de

nouveaux plongeons. Cela se renouvelait quinze fois par jour.

Le moyen de ne pas succomber à la canicule avec une vie pareille!

Aussi, un été, j'avais en même temps quatre clous dans le dos, deux plus

bas, trois sur le genou gauche, un dans la tête et cinq sur la poitrine.

Mais je me baignais toujours, et la canicule n'eut jamais raison de mon

amour pour les plongeons.

Les bonnes petites histoires que l'on se racontait le soir, quand,

mollement enfouis dans l'herbe, chacun couché sur le dos, regardait les

étoiles!

Un grand garçon dont le père était guide de _cage_, [3] avait le

monopole de ces choses.

[Note 3: radeau.]

«Mon père revenait de la ville par une nuit bien noire. Sa jument

trottinait doucement dans la grande montée, quand minuit sonna. Il se

trouvait, en ce moment-là, dans un endroit écarté, entièrement entouré

de bois. Soudain, il s'aperçoit qu'on le poursuit avec persistance. Se

retournant, il voit un grand cheval noir qui le regarde d'un oeil

brillant.

«Prenant peur, mon père fouette sa jument, qui part comme un trait.

«Le cheval noir suit sans effort et paraît, à chaque instant, vouloir

mettre ses pieds de devant dans la charrette.

«Mon père sent ses cheveux soulever son bonnet de castor, et il fouette

sa bête avec une ardeur nouvelle.

«Le cheval noir n'est nullement ébranlé de cette vitesse insensée, et,

choisissant probablement l'endroit propice, il met ses pieds de devant

dans la charrette, qui s'arrête court. Puis, regardant mon père d'un air

suppliant, il semble lui demander un service.

«Mon pauvre papa, presque mort de frayeur, croit voir des cornes à la

tête du cheval et des fourches à ses pieds. Recommandant son âme à saint

Jean-Baptiste, son patron, il prend son couteau et frappe légèrement le

loup-garou derrière l'oreille. Une goutte de sang s'échappe de la

blessure, et, à l'instant, le cheval devient un homme.

«Ce loup-garou était un malheureux pécheur que ne s'était pas confessé

depuis sept ans, et le bon Dieu, pour le punir, l'avait changé en

cheval. Chaque nuit le voyait, infatigable, courir partout jusqu'au

matin, pour recommencer la nuit suivante.

«Remerciant mon père de l'avoir délivré des griffes du démon, il promit

de faire à l'avenir ses devoirs religieux et disparut dans les bois.»

Là-dessus le camarade se tait, et nous nous serrons tous les uns contre

les autres.

Le silence règne pendant quelques instants, et chacun réfléchit au

trajet qu'il a à faire pour arriver chez lui. Certains doivent traverser

une grande distance sans maison, et craignent qu'un loup-garou

quelconque leur demande délivrance.

Un brave se hasarde cependant à demander une autre histoire.

Faisons bien la différence entre histoire et conte. Le dernier n'est

jamais vrai, mais l'autre l'est toujours. Malheur au sceptique qui

oserait en douter. Il serait honni, conspué de toute la jeune

génération, et de beaucoup de vieux, qui, pour le plus grand nombre,

croient aussi à ces choses effrayantes.

Notre grand camarade se fait un peu prier, mais, finalement, devant

l'insistance générale, il se décide à nous raconter une autre

fantastique aventure de son père.

Il réclame une attention soutenue,--chose bien inutile,--car, dit-il,

c'est une histoire de feux follets.

Il commence.

«Mon père descendait la rivière, en _canot_, par une nuit sombre.

Mettant son aviron en travers, il se laissait aller au courant de l'eau

et faisait sa prière du soir.

«Tout à coup, trois feux follets, en trépied, lui apparaissent et se

mettent à danser sur la _pince_[4] du canot.

[Note 4: Proue.]

«Faisant un signe de croix, mon père prend son aviron et vire de bord.

«Les feux follets s'éloignent et continuent leur danse sur le milieu de

la rivière. Quelques moments après, ils reviennent de nouveau sur

l'avant de l'embarcation.

«Mon père se sent devenir fou de peur. Il rame avec une vigueur

surhumaine, mais sans résultat; car, cette fois, les apparitions

maintiennent le canot immobile. Épuisé, il recommande son âme à Dieu et

interroge les feux follets. Silence terrible.

Peu à peu, la rivière se couvre de nombreuses lumières. Dans toutes les

directions apparaissent quantités de feux fantastiques, qui achèvent de

faire perdre la tête à mon pauvre père, qui reste comme pétrifié dans le

fond du canot immobile.

«Soudain, il se rappelle ne pas avoir payé une messe, qu'il avait

promise pour le repos de l'âme de sa mère. Il jure tout de suite d'en

commander deux le lendemain matin.

«A l'instant, tout s'évanouit. La nuit redevient noire, et le courant

entraîne de nouveau le canot.

«Mon père tint parole et fit chanter deux messe. Les feux follets ne lui

apparurent jamais depuis.»

Cette histoire terminée, personne ne tient en place. On essaye de se

rassurer en se pressant davantage les uns contre les autres. Les yeux se

ferment, crainte d'apercevoir quelques feux follets dans le noir

horizon. L'oeil brûlant du grand cheval noir loup-garou perce les

ténèbres, et sème une indicible terreur dans nos jeunes âmes.

Pour ma part, je me figure être en canot entouré de sinistres

compagnons: feux follets en trépied, luques blancs, cercueils rangés en

quantités innombrables, plusieurs antéchrists de sept ans chacun, qui me

brûlent de leurs yeux de flammes, revenants par milliers, démons

fourchus et cornus annonçant la fin du monde, chaînes se traînant

bruyamment dans les masures abandonnées, fées terribles, et encore, et

encore.

Nous n'avons plus, personne, la force de demander à notre ami de

continuer, mais lui, un fois lancé, ne tarit plus.

C'est étonnant comme ce garçon-là était érudit. En y réfléchissant

maintenant, je me demande encore où diable il avait pu apprendre tout ce

qu'il nous racontait.

Il aborde la venue prochaine de l'Antéchrist, prédit la fin des siècles,

parle du purgatoire, cause du miroir des âmes,--livre effrayant qui

peint l'horreur d'une âme en péché mortel.--Enfin notre camarade est

inépuisable.

Quand l'heure nous force, malgré nous, à regagner le logis, c'est en

tremblant, l'oeil sur le qui-vive, que nous arrivons chacun chez nous.

Aussitôt couché, je nage dans un bain de sueur. Je n'en persiste pas

moins à me couvrir complètement, et mon imagination de travailler.

Je vois une grande fosse; au fond, un cercueil où m'attire un cadavre

qui lance des flammes par les yeux, le nez, la bouche, les oreilles.

J'essaye de fuir ces visions effroyables. Vains efforts. Une corde, que

je coupe et qui se rattache sans cesse, s'enroule autour de moi et

m'attire dans la fosse. Je veux crier; ma voix s'éteint sur mes lèvres.

J'étouffe et je perds connaissance.

Le lendemain soir, je prie mon grand camarade de nous raconter encore

des histoires, et en me couchant, je recommence un autre cauchemar.

Quelles franches et terribles peurs nous avions en cet heureux temps!

Ce qu'il y a d'étonnant cependant, c'est qu'actuellement je n'approuve

pas du tout l'habitude qu'ont les personnes âgées d'effrayer les

enfants. Ces braves vieilles gens choisissent de préférence un endroit

solitaire pour y faire surgir toute une kyrielle de sorcier, fées,

revenants. Ah! comme c'est épouvantable pour le gamin de passer près de

ces endroits, quant le hasard le force de fréquenter ces dangereux

passages!

Je me demande comment il se fait que je ne sois pas mort de frayeur.

Les voyages de l'intelligence, aidée de l'instruction, dépouillent

l'homme de ces sottes peurs. Cependant, j'ai vu des garçons sains et

vigoureux de corps et d'esprit,--des _voyageurs_[5] par

exemple--conserver, jusqu'à leur dernier soupir, les craintes

superstitieuses de leur enfance.

[Note 5: Flotteurs de bois.]

Dans les chantiers de la rivière d'Ottawa et du nord de Montréal, les

principaux amusements des hommes, après le repas du soir, consistent à

écouter les histoires de deux ou trois de leurs camarades, qui excellent

dans ce genre de récits.

Chaque chantier possède généralement quelques sceptiques qui affichent

de ne croire à rien. Il blasphèment avec une ardeur admirable, chaque

fois qu'une occasion futile se présente. Ils finissent ainsi de faire

croire à leurs cédules compagnons tout ce qui leur passe par

l'imagination. Ils affirment même avoir des relations directes avec le

diable en personne. Pour cela, ils s'arrangent de manière à amener les

événements dans lesquels ils s'entourent, comme héros, de circonstances

voulues et préparées d'avance.

Bientôt la renommée diabolique de ces soi-disant suppôts de l'enfer

s'étend sur toute la région où hivernent les voyageurs, et cette

renommée fait la gloire de ces ambitieux.

Ces pauvres diables sont bien inoffensifs cependant, et quand un

accident les amènent trop près de la mort, ils se mettent tout de suite

à faire des signes de croix répétés, accompagnés d'actes de contrition

suprême.

Ce que je dis de la vie des chantiers au pays m'est dicté par mon

expérience personnelle, car j'ai fait moi-même une campagne de printemps

à la _drave_.[6] Mais avant de vous la raconter, il me faut revenir à la

gare Bonaventure, où je venais d'arriver, à ma rentrée des États-Unis,

dont un des malins habitants avait failli me soulager de mon

porte-monnaie à Memphis.

[Note 6: Flottage du bois.]

J'ai déjà dit que mes vêtements laissaient quelque peu à désirer, sous

le rapport de l'élégance.

Il me fallait faire peau neuve pour me présenter à ma famille. On ne

revient pas d'un voyage de trois ans aux États-Unis sans avoir fait

fortune. C'était alors l'idée qui me hantait.

Pour prouver ma richesse, j'entrai dans un magasin de confection de la

rue Saint-Joseph et j'y achetai un complet galbeux.

Comme complément d'élégance, je me procurai une chaîne en plaqué pour

attacher une vieille montre, que je cachais dans mon gousset. Il est

bien entendu que cette chaîne ne se trahit jamais, et eut toujours

l'honneur d'être en or le plus pur.

Ainsi affublé, je pris le tramway et courus chez mon père.

Mon retour inattendu fut une grande réjouissance. On assomma le vaillant

veau gras pour me recevoir. Ce ne furent que noces et festins pendant au

moins quinze jours.

Ensuite il fallut songer à une occupation.

Je n'avais qu'à faire le choix d'un état, car mes travaux multiples et

variés aux États-Unis me permettaient de me présenter partout comme

très-expert dans toutes sortes de métiers.

En conséquence, je débutai chez un marchand tailleur que je lâchai

bientôt pour un épicier, auquel succéda une agence d'assurances. Cette

dernière position ne me sourit pas longtemps, et j'entrai à l'École

militaire, où j'eus l'honneur des deux certificats gagnés sans trop

d'efforts.

Puis je devins comptable d'un entrepreneur de la municipalité.

Quinze jours après, j'étais conducteur de tramways. Un jour de mauvaise

humeur, le flanquai sur le pavé de la rue Notre-Dame un inspecteur qui

m'embêtait, et, après une histoire orageuse, conséquence de la culbute

du susdit inspecteur, je m'engageai dans une briqueterie.

Je montrai de réelles aptitudes dans le discernement des briques de

front, de refente, d'intérieur, de cheminée, et, en peu de temps, je fus

contrôleur. Heureux de cet avancement exceptionnel, j'étudiai davantage

l'art de prendre le plus de briques possible dans les mains et de les

lancer à une distance incroyable. Je chargeais un tombereau avec une

gracieuse élégance.

Ces grandes qualités, aidées de dispositions commerciales inédites, me

casèrent fort avant dans la confiance des patrons, qui m'envoyèrent dans

Ontario, pour vendre une machine à mouler le plus grand nombre de tuiles

dans le plus court espace de temps possible. Cette machine brevetée

était due au génie inventeur de mes bourgeois.

Je parcourus toutes les principales villes d'Ontario. Je faisais

beaucoup d'argent et j'étais très-heureux. En conséquence, je m'ennuyais

beaucoup, et j'abandonnai un jour tuiles, briques, machines, etc., pour

m'embarquer pour le Manitoba, que je visitai comme militaire.

De retours au pays, quinze mois après, autre veau gras assommé,

réjouissances, nouvelle édition, puis marasme et enfin recherche d'une

occupation.

Pour varier et faire du neuf, j'entrai en campagne, à la drave des bois,

sur le lac Ouareau.

Notre chantier était construit sur les bords de la petite rivière

Shwaugan.

J'étais ce qu'on appelle un novice, et, maintenant que j'ai fait le tour

du monde, je jure ici n'avoir jamais vu d'individus risquer aussi

vaillamment leur vie que les voyageurs de nos chantiers.

Il est vraiment admirable de voir ces gaillards diriger une embarcation

dans les plus dangereux rapides. Une _jam_ se forme-t-elle, tout de

suite les hommes partent avec des leviers, et se mettent en train de la

briser.

Une jam est un amoncellement de bois qui se forme dans les rapides, les

chutes, les passages étroits, les bas-fonds. La circulation est ainsi

arrêtée, et il s'agit coûte que coûte de briser ce barrage accidentel.

Les hommes sont chaussés de fortes bottes, garnies aux talons de clous

solides et pointus, qui empêchent le travailleur de glisser sur le bois

lisse et gluant, suite d'un séjour prolongé dans la rivière. Ces bottes

sont en outre percées de trous qui permettent aux eaux de s'échapper.

Le _foreman_[7] examine d'abord la jam d'un oeil connaisseur, et, ayant

trouvé la pièce de bois, cause du barrage, il la désigne à ses hommes,

qui se lancent hardiment sur le pont vacillant. Un ou deux restent en

observation et avertissent les autres d'un mouvement quelconque de la

masse, qui souvent part comme la foudre.

[Note 7: Conducteur.]

Il n'est pas rare de voir quelques uns de ces malheureux voyageurs

perdre la vie, entraînés par les bois. Chaque printemps, on enregistre

des pertes d'existences assez nombreuses.

Pendant ma campagne, on opérait sur le lac Ouareau, comme je l'ai dit

plus haut. Voici la manière de procéder pour la descente des bois. On

entasse les billots l'hiver sur la glace d'un lac quelconque qui a son

débouché sur une grande rivière, par le moyen d'un petit cours d'eau,

souvent accidenté ci et là de rapides et de chutes assez élevées.

Près de la source de cette petite rivière, s'élève un barrage solide qui

retient les eaux au printemps, à la fonte des neiges. Ce barrage est

interrompu au milieu par une écluse qui s'ouvre, non-seulement pour

donner passage aux eaux, mais encore pour laisser sortir les bois que le

courant charrie comme une avalanche, à travers les rapides.

Telles sont à peu près les dispositions générales pour la drave du

printemps. Cependant, quelquefois les bois peuvent être amenés

directement à une grande rivière, quand les chantiers d'hiver n'en sont

pas trop éloignés.

A notre arrivée au lac Ouareau, nous constations que la surface en était

encore gelée. Il fallut scier un passage à travers ce pont artificiel.

Quinze jours entiers furent employés à cette besogne, extrêmement

fatigante. Voici la manière de procéder.

Calculant la largeur nécessaire, on scie la glace sur toute la surface à

canaliser. Les morceaux sont ensuite saisis et plongés sous les bords du

canal au moyen de gaffes, le passage se trouve ainsi libre.

Une fois cette importante opérations terminée, il s'agit de pousser avec

des perches les billots dans le couloir ainsi obtenu après tant de

peines.

Chaque flotteur fait rouler à l'eau une dizaine de morceaux de bois et

les pousse devant lui jusqu'au barrage.

Lorsque tous les billots sont amassés près de l'écluse, deux hommes

adroits se postent, un de chaque côté du passage. Ils n'ont pas une

mince besogne, car il s'agit d'empêcher toute pièce de bois de se

présenter en travers à la sortie.

Pour cela, il faut avoir bon pied, bon oeil, une grande vigueur

corporelle, et surtout un longue habitude de ce travail, car il est

facile de se figurer la force, l'impétuosité des eaux s'écoulant par

l'étroite écluse. Le niveau du lac dépasse souvent de dix pieds celui de

la petite rivière. Si par malheur un morceau de bois arrivait en

travers, il occasionnerait une jam dans l'écluse; ce qui amènerait de

graves retards et souvent de sérieux accidents.

Deux hommes restent donc près du déversoir du barrage.

Les autres sont échelonnés de distance en distance sur tout le parcours

de la petite rivière,--deux ou trois milles.--jusqu'au grand cours

d'eau, dans lequel flottent librement les bois, que d'immenses _booms_

[8] reçoivent à destination, où les propriétaires font faire le triage.

[Note 8: Sortes de grands cadres flottants qui retiennent les bois.]

Près des passages difficiles, tels que rapides, chutes, points

resserrés, on met plusieurs hommes, pris parmi les plus habiles. Ils ont

pour mission d'empêcher toute pièce de bois de stationner contre un roc.

Si, malgré leurs efforts, il se forme une jam, on avertit le poste

suivant, qui passe la consigne à son voisin, et ainsi de suite jusqu'à

l'écluse, qui est immédiatement fermée.

Puis on procède à la rupture du barrage près duquel tout le monde est

appelé.

Pendant ma campagne de 1874, je fus témoin,--d'après le dire de vieux

flotteurs,--de la la plus grosse jam qui ne se soit jamais produite sur

la rivière Shwaugan.

L'amoncellement de billots s'était formé dans une chute, haute d'une

quarantaine de pieds. Il provenait d'un seul morceau de bois, qui

s'était fiché dans une fente du rocher. Impossible de le déloger, car

son point d'appui était à mi-hauteur de la chute.

On crie à l'instant de fermer l'écluse. Mais avant que cet ordre pût

être exécuté, des milliers de pièces de bois étaient venues se masser

sur la jam.

L'eau interrompue, tout le monde se met à la besogne. On essaye les

divers moyens dictés par l'expérience.

Le _foreman_ désigne maintes pièces qui, pensait-il, devraient être la

clef du barrage, mais toujours sans résultat.

Comme cette jam était par trop dangereuse pour travailler dessus

librement, on employait un autre moyen pour arracher les billots du tas.

Voici en quoi il consistait. Un croc énorme, portant sur le dos un petit

anneau auquel s'attachait une cordelle, était solidement lié par un

grand câble.

Deux hommes, placés sur une rive attiraient le croc à eux au moyen de la

cordelle, et le laissait ensuite tomber sur la pièce de bois désignée

par le conducteur.

Une fois le crochet fiché dans le bois, les autres hommes, postés sur la

rive opposée, tirait au câble, forçant le croc à s'enfoncer d'avantage

dans le billot.

Puis c'étaient des Ha! hi!... Ha! ho!... pendant de longs moments.

Tout à coup l'obstacle cédait et roulait dans l'abîme avec un fracas

terrible. Les hommes de la cordelle guettaient le moment de la chute du

morceau de bois pour ramener le croc, qui s'échappait de son logement.

Et l'on recommençait.

Ce travail était très-dangereux. Car si l'on n'avait pas réussi à

enlever le croc du billot arraché à la jam, câbles, cordelle, tout

aurait été entraîné dans la chute. Il est alors facile de comprendre que

l'appareil entier aurait probablement, dans sa fuite, accroché quelques

malheureux voyageurs.

Aussi, comme nous nous garions prudemment!

Après maints essais infructueux, le foreman faisait ouvrir l'écluse. Un

déluge épouvantable, avec un fracas de tonnerre, inondait la jam, et

enlevait quelques pièces, mais le plus souvent ne réussissait qu'à

consolider l'obstacle davantage.

Expéditions autour de ma tente: Boutades militaires · 第 55 / 72 题