C'est une petite armée homogène. Composée de toutes les armes, elle peut
marcher et combattre sans auxiliaires. Elle se suffit à elle-même.
Elle est généralement formée à la hâte pour parer à un événement subit.
Une colonne est dite _volante_ quand elle marche sans _impedimenta_.
Fraction détachée du corps principal, elle est alors destinée à de
petites excursions urgentes: couper le passage à l'ennemi, faire une
razzia, surprendre un campement.
Elle est dite _mobile_ quand elle garde un poste important, un passage
principal, ou quand elle eut aller d'un point à un autre en emportant
tout son matériel et ses bagages.
Ces deux genres de formations de troupe s'emploient surtout dans les
pays comme l'Algérie, où la population indigène, toujours hostile et
disséminée dans d'immense steppes, trouve souvent l'occasion de
s'insurger sans encourir de punitions immédiates.
En 1881, lors de la conquête de la Tunisie, les troupes de la province
d'Oran s'attendaient à participer au plaisir de châtier les Kroumirs,
qui avaient haché en morceaux quelques malheureux hommes du 59e de
ligne.
Il n'en fut rien cependant, et bien nous en prit, car il se préparait de
la besogne pour nous sur les Hauts-Plateaux, du côté du Maroc, refuge
éternel de tous nos révoltés.
Ce pays est une cause continuelle et inconsciente de toutes les
insurrections qui désolent souvent le sud-Oranais.
Les insurgés, connaissant l'impuissance du Maroc à faire respecter ses
frontières,--d'ailleurs très-mal délimitées dans ces régions,--savent y
trouver un abri contre tout châtiment.
Ce maudit Figuig, que j'ai souvent envoyé à tous les diables, nous
nargue toujours, sournoisement caché derrière ses remparts de terre
cuite, que ses candides gaillards d'Ouled-Sidi-Cheik croient
imprenables.
Quatre pièces de 80 et quinze cents fantassins déterminés réduiraient
vite à néant ce ramassis de boue, de brigands et de voleurs.
Mais on ne veut rien faire, crainte de complications politiques.
Allons donc! Nous somme en 1882, n'est-ce pas? Eh bien! en 1888 le Maroc
sera à nous!
Nous verrons si j'ai été bon prophète.
Quoique très-heureux d'avoir fait cette prédiction, sur
l'accomplissement de laquelle je compte beaucoup, je reviens cependant
au 21 avril 1881, jour où nous reçûmes l'ordre, à midi, de partir le
lendemain matin, à quatre heures, avec cent cinquante hommes par
compagnie, soit six cents hommes par bataillon.
Daya, petite ville située à cent cinquante kilomètres au sud d'Oran,
était le point de concentration.
Il faut avoir appartenu à l'armée pour bien se faire une idée du
brouhaha de la veille d'un départ précipité. Ce ne sont que
chassés-croisés, courses échevelées à faire perdre la tête. Les ordres
pleuvent dru comme grêle, et le pauvre sergent-major supporte, presque à
lui seul tous les ennuis d'assurer un départ sans rien oublier.
Enfin, on est en route.
Il fait encore nuit sombre. Les claquements de fouet, les aboiements de
chiens, les mille bruits qui accompagnent toujours les mouvements de
grandes foules, annoncent seuls que le bataillon est en marche.
Une teinte légère et pâle colore bientôt le ciel. Peu à peu la lumière
du jour se dégage des ténèbres, et la colonne apparaît dans toute la
simplicité de ses six cents hommes arpentant le sol du désert.
Le capitaine, guidant la première compagnie, est à cheval et fume
stoïquement sa cigarette.
Le lieutenant et le sergent-major marchent en tête de chaque rang et
donnent le pas.
Le sous-lieutenant surveille la gauche.
Et tous regardent tristement le sentier qu'ils foulent. Le plus grand
bonheur est de se concentrer en soi-même, de faire abnégation de toutes
sensations.
On arrive ainsi graduellement à oublier que l'on existe, et à se
convaincre que les jambes font partie d'un automate.
C'est là le but de tout troupier en route, et y arriver est le plus
grand palliatif dans les circonstances.
Au départ, on a pris le café. Tout le monde était gai, et une chanson
grivoise avait eu beaucoup de succès. Bientôt les respirations sont
devenues courtes. Quelques chanteurs seuls ont persisté dans leurs cris
de plus en plus épuisés.
Enfin, tout est silencieux.
Une sueur abondante inonde les fronts; de violents coups d'épaules,
accompagnés de soupirs bruyants, soulèvent les sacs.
Une buée chaude et vaporeuse, se dégageant de tous ces corps ambulants,
raréfie et charge encore le peu d'air que respire la colonne.
Les gros souliers ferrés, tombant lourdement sur le sol caillouteux, en
font jaillir des étincelles. Le cliquetis des armes et du campement,
accompagné de bruits de pas, compose à lui seul le monotone concert qui
s'échappe de ce monstrueux orchestre.
Voyez la colonne descendre une pente rapide.
La tête s'affaisse et disparaît derrière un rideau de terrain pour aller
se montrer un peu plus loin.
La queue suit le mouvement, et l'ensemble apparaît au spectateur comme
un immense serpent bariolé de toutes couleurs.
La pente franchie, la masse reprend sa roideur et se traîne lentement
sur le sol horizontal, traçant de gigantesques zigzags à droite et à
gauche.
Un soleil d'enfer poursuit de ses rayons verticaux tous ces pauvres
diables qui s'épongent, soufflant comme des phoques.
Quel abattement partout!
A voir cette tristesse générale, on se dit que tout ce monde est
découragé. Mais qu'une occasion se présente! tout de suite les visages
s'animent, les muscles se roidissent, la respiration se raffermit, et
gare les événements!
Alors, qu'est-ce donc qui tue ainsi l'entrain? Hélas! la monotonie,
l'absence de tout être animé.
Personne pour nous admirer! Personne pour nous regarder défiler! Rien!
pas même un animal quelconque qui s'enfuit à l'approche de la colonne!
C'est un fait incontestable qu'il est nécessaire d'être admiré pour
supporter gaiement une lourde fatigue.
Le troupier, le Français surtout, est ainsi fait. Il lui faut un peu de
vanité satisfaite, attirer un brin l'attention. A quoi servirait les
fatigues, les misères, les souffrances, si personne ne s'en apercevait?
Aussi, voyez une expédition.
Tous sont heureux si un grand journal daigne dire un mot sur la solidité
de la marche, le brio de l'attaque, l'attitude, l'entrain, la gaieté des
troupes.
Cela infuse un nouveau courage qui a bientôt besoin d'être renouvelé. On
s'occupe de nous au pays!... Et l'on va de l'avant.
Ceci peut paraître enfantin au stoïque; mais remarquons bien que rien
n'est risible chez des hommes qui peut-être demain seront tués.
Les petites passions prennent une grande importance devant la mort, et
l'habilité exige qu'on les stimule.
Telle vieille culotte de peau, ridicule en temps de paix, devient un
héros sur le champ de bataille. Sa manière grotesque de se dresser sur
l'étrier, au moment de crier: _En avant!_ pour la charge, devient
sublime en face de la mitraille.
Perdue dans le désert, une colonne ne vit que de ses propres ressources
morales. Son courage seul peut lui faire supporter tous les maux
qu'engendrent une foule de causes inconnues en pays civilisé.
Il faut ici se créer des éléments d'émulation dans son milieu.
Chaque homme a un camarade préféré à qui il veut prouver sa solidité.
Aux causeries du bivouac, le soir, on parle de ses prouesses, et, pour
avoir un peu de poids auprès de ses auditeurs, il faut avoir fait ses
preuves.
L'émulation est le plus grand stimulant des troupes isolées.
Tel bataillon, que dis-je? telle compagnie, telle section, voire même
telle escouade, marche mieux que telle autre: elle a moins de traînards.
La légion étrangère fait colonne avec les turcos, les zouaves, les
zéphyrs.
Eh bien! les hommes de ces divers régiments mourraient sous le faix
plutôt que de s'avouer rendus. Un légionnaire en arrière? fi donc!
Jamais de traînards chez nous!
Renvoyez cette exclamation aux zouaves ou autres, et vous connaîtrez
l'esprit de tous les corps.
L'uniforme y est aussi pour beaucoup.
Le pantalon bleu du chasseur à pied ne reculera jamais si un pantalon
rouge le regarde, et réciproquement.
Quelle grave erreur que la suppression des corps, des compagnies d'élite
avec leurs divers costumes et insignes! Chaque unité spéciale avait
ainsi des bien belles traditions.
La garde, pensant à son grand passé, marchait et combattait en
conséquence.
Les hommes du centre, dans les régiments de ligne, aspiraient aux titres
de grenadier, de voltigeur, et plus tard à l'honneur de passer dans la
garde.
Cela excitait l'émulation, donnait un but.
Actuellement, une bourrasque tudesque de tout teinter en sombre uniforme
souffle sur les hommes militaires de France.
Inutiles ces belles tenues! Inutiles ces beaux pompons! Inutiles ces
grandes parades! Inutiles, inutiles ces diverses dénominations
honorifiques de grenadiers, de voltigeurs!
Tel beau panache, cependant, nous a souvent procuré quantité de recrues.
Beaucoup se sont fait tuer en voulant gagner, dans une action d'éclat,
la barbiche du grenadier ou l'épaulette de voltigeur.
Ça ne fait rien!
Maintenant, alignement, fixe!
Tous pareils, égalité sur toute la ligne.
Quel blague, cependant!
L'égalité existe-t-elle sur le globe? Pierre n'est-il pas plus
intelligent que Jacques?
Alors quoi! Les mêmes récompenses à l'imbécile et à l'intelligent?
Non, mais égalité à outrance quand même.
Voilà le mot.
Et dans l'armée, sommes-nous égaux? Le général est l'égal du simple
soldat, peut-être?...
Pourquoi, alors, ne pas distinguer les petits mérites, les petits
talents, les grands courages de l'ignorance?
Ceux-ci n'ont pas le bâton de maréchal dans leur giberne, mais ils
auraient pu prétendre à la grenade ou à l'épaulette de voltigeur.
Ah bah! on veut faire croire à cette maudite égalité, mot qui me crispe
par sa banalité fausse, par l'idée mensongère qu'elle implique.
Hélas! quel malheur que l'uniformité actuelle! C'est du plus profond de
mon âme que j'exhale cette plainte.
Un facétieux quelconque a dit que l'ennui naquit un jour de
l'uniformité; je dirai, moi, que l'émulation se meurt de l'uniformité.
Il me faut cependant revenir à notre malheureuse colonne, qui file
toujours inconsciente de mes propos de critiqueur.
Je me trompais en disant que personne ne regarde une colonne en marche
sur les Hauts-Plateaux, qui ne sont pas toujours unis. Quelques grandes
montagnes les accidentent çà et là.
Entre Daya et Magenta, nous abordons une de ces montées, mais vous
savez... Elle coupe en zigzags, comme un serpent monstre, la pente
abrupte de la montagne.
La voie à suivre est indiquée par une ligne grise sur le flanc vertical
de la hauteur.
Oh! oh! c'est là qu'il faut monter...
La tête s'engage résolument. Bientôt elle surplombe la queue, qui se
hisse à son tour.
On s'arrête pour respirer.
Les premiers hurlent des paroles ironiques d'encouragement à cette
malheureuse arrière-garde, qui ne répond mot, mais prend courage, parce
qu'on se moque d'elle.
Le soleil flambe ferme. L'air étouffe les marcheurs entassés. Les coups
de sacs se succèdent à intervalles rapprochés. Les étincelles
jaillissent sous les clous des souliers.
Poussifs, rendus, fourbus, on est enfin sur la crête.
Un moment d'arrêt refroidit la tête qui tournoie, et l'on repart,
oubliant vite ce mauvais pas.
On a bien marché, mais pourquoi? Parce que la queue et la tête se
regardaient réciproquement.
Une compagnie arrive d'un service détaché et rentre au camp.
Tout le monde se redresse. Diable! les camarades les regardent.
Que serait-ce donc, si ces camarades étaient des voltigeurs ou des
grenadiers? On voudrait prouver à ces hommes d'élite que le centre
marche aussi bien que les ailes, et réciproquement.
Quelques explications me paraissent ici nécessaires.
Avant la dernière guerre, les bataillons étaient composés de compagnies
différentes portant aux ailes les dénominations de voltigeurs et de
grenadiers.
C'étaient des hommes d'élite. Certaines prérogatives et divers insignes
leur étaient réservés.
Les autres compagnies, dites de centre, se composaient de mauvais
sujets, de jeunes soldats, etc.
Passer dans une compagnie des ailes était un but ambitionné par
l'ivrogne qui s'amendait, ou par le conscrit qui guettait l'occasion de
se faire valoir.
C'était là une cause d'émulation qui donna autrefois de fort bons
résultats.
Maintenant, je l'ai déjà dit, tous également ennuyeux.
Marasme complet.
Le jeune homme qui, faute d'instruction suffisante, ne peut prétendre à
obtenir des grades, doit faire platement ses cinq ans, sans espérer
autre chose qu'une série de journées assommantes, assaisonnées d'aucune
satisfaction.
Ennui à jets continus et progressifs pendant cinq ans.
Palsambleu! cependant, je ne devrais pas ainsi lâcher continuellement ma
colonne.
Que voulez-vous! Ce sujet palpitant m'entraîne malgré moi, et pour
rentrer dans vos bonnes grâces, je pique des deux et je rejoins mes
troupes, qui, hissées sur les hauteurs de Daya, se traînent encore
quelques moments sur le sommet.
Mais il leur faudra bientôt descendre.
Si monter une pente rapide arrache la respiration, descendre cette même
pente brise le jarret. Et de ces deux inconvénients, je préfère le
premier.
Car, en montant, on ralentit l'allure, on met le pied par terre d'une
manière sûre; puis on peut se dégager le cou pour respirer.
Mais à la descente! Aie! oh! la la! chaque pas est un supplice. C'est la
détonation qui, partant du pied quant il frappe malgré lui brutalement
le sol, retentit comme un choc électrique dans toutes les parties du
corps.
Nous voilà de nouveau dans la plaine.
La monotonie habituelle commence tout de suite à écraser la colonne.
Le diable m'emporte, mais on se prend à regretter les routes
accidentées, les montées roides. Au moins, pendant que l'on gravit les
côtes, les distractions qu'elles causent empêchent de penser à la
fatigue.
Nous sommes quand même arrivés près des schotts. Ce sont d'immenses
plaines salées, parfois recouvertes d'eau à la suite de pluies
abondantes.
Rien de plus majestueux et de plus pittoresque en même temps que ces
grands lacs de sel par une belle journée, lorsque le soleil éparpille sa
lumière sur leur surface unie et blanchâtre.
Ici apparaît une falaise ardue; on se croirait sur les côtes de la
Normandie.
Là une plage, à pente presque imperceptible, rappelle au spectateur
quelques souvenirs de bains de mer; on jurerait y apercevoir les loges
ambulantes de jolies baigneuses.
En tournant le regard dans une autre direction, une ville avec ces
clochers, ses minarets, se montre aux yeux étonnés.
Plus loin, la surface brillante du lac s'unit au ciel pour aller se
perdre dans l'immensité du lointain.
Si un chameau apparaît sur une des rives, son ombre, projetée sur les
couches transparentes des surfaces, prend des proportions gigantesques.
L'illusion devient peu à peu complète, et l'on croit voir une frégate,
armée de guerre, louvoyant comme un ennemi aux aguets.
Quelquefois les mirages sont tellement frappants, qu'un village, situé à
plusieurs kilomètre, est représenté dans les nuages au-dessus des
schotts, et semble nager dans un bain aérien.
Tous ces tableaux prennent des allures fantastiques, et sautillent
capricieusement sous les moindres effets de la lumière.
Des colonnes nuageuses et transparentes entrecoupent çà et là ces
visions féeriques, qui disparaissent comme par enchantement si un nuage
sombre vient un instant obscurcir le soleil.
Ses schotts franchis, le terrain ne présente plus qu'une immensité de
sable, accidentée de quelques pieds de thym ou de palmiers nains.
A un ou deux kilomètres plus loin, on sonne la grand'halte.
Nous prenons alors le second café, qui, avec celui du matin, compose
toute la nourriture absorbée pendant l'étape.
L'expérience a prouvé que moins l'homme est lesté, plus il est apte à
marcher. Un bon repas, le soir, prépare suffisamment aux fatigues du
lendemain.
D'ailleurs, à ventre plein, mauvais jarrets.
Après une heure de repos, on se remet péniblement en route.
Les jambes ankylosées se refusent à fonctionner dès les premiers pas. Ce
n'est qu'après avoir enfilé quelques centaines de mètres que
l'insensibilité des articulations permet d'avancer sans trop souffrir.
Bientôt les visages renaissent à la vie, à la gaieté.
Les chansons recommencent. Timides d'abord, elles deviennent de plus en
plus gaies, au fur et à mesure que la distance à parcourir devient plus
courte. Elles cessent tout à fait au moment de se former en ordre
régulier pour passer dans un village quelconque, quand on en trouve.
En entrant au gîte, les hommes, accablés de fatigue, trouvent en eux le
courage de redresser la tête et de marcher allègrement, en chassant de
leur apparence tout idée de fatigue.
Ils font ainsi croire aux quelques faméliques badauds qui les admirent
que marcher des journées entières avec soixante livres pendues aux
épaules est une chose complètement à dédaigner.
Le camp délimité, les emplacements des avant-postes marqués, les
compagnies forment les faisceaux.
Les rangs rompus, une activité extraordinaire s'ensuit.
Les uns courent à l'alfa pour la literie; les autres dressent les
tentes. Ceux-ci cherchent du bois pour les cuisines; ceux-là allument
les feux.
Par tout le camp, ce ne sont que cris, ordres, sonneries... Une heure
après, tout est calme.
Seuls les cuisiniers surveillent la soupe, qui sera bientôt servie
chaude.
Ce régal englouti, chacun regagne sa tente, et le lendemain c'est à
recommencer.
Des jours, des semaines, des mois, il en est ainsi.
On est, dit-on, plus heureux en campagne qu'à la noce. Allons donc! Je
vous jure, moi, que j'aime mieux être à la noce.
Quoi qu'il en soit de mes goûts je marche comme les autres, ayant
confiance en l'avenir.
Quelques petits incidents jettent parfois une lueur de gaieté et
d'entrain sur cette masse ambulante, confite en la fatigue.
La plaine fourmille de lièvres.
Avec son instinct craintif, ce pauvre petit animal reste blotti dans son
gîte, espérant passer inaperçu. Un pied maladroit, qui va l'écraser, le
force à débucher.
Comme il fait bon le voir courir! Comme nous envions sa légèreté, nous
qui avons peine à mettre les pieds l'un devant l'autre!
Mais, hélas! il ne courra pas longtemps.
Tous ceux qui sont montés se lancent à sa poursuite, et organisent ainsi
à l'improviste une vraie chasse à courre.
Les plus rapides ont coupé la route à l'animal, qui revient, affolé se
heurter à la colonne. Il passe entre les jambes des troupiers, qui
essayent en vain de l'assommer à coups de fusil.
Il échappe sain et sauf, mais les Arabes du convoi le guettent.
Ceux-ci sont très-adroits avec leurs matraques, qu'ils lancent au-devant
du lièvre.
Un premier coup l'atteint dans les jambes. Il roule comme une boule.
Il est tué. Non.
Il se relève et repart dans une autre direction avec une ardeur
nouvelle.
Cette fois une matraque, lancé d'une main sûre, l'étend roide mort. Il
est ramassé. On lui coupe la gorge pour satisfaire aux prescriptions de
Mahomet, qui veut que toute bête soit saignée par celui qui doit la
manger.
Lestement la pauvre victime disparaît dans le burnous de son meurtrier,
qui la vendra cinq sous à l'arrivé à l'étape.
Souvent les arabes prennent le lièvre au gîte.
Celui-ci, anxieux, ne bouge pas, comme toujours, espérant que cette
multitude d'ennemis qui viennent le troubler chez lui, disparaîtront
bientôt.
Mais il a compté sans l'Arabe. De son oeil perçant, l'ennemi a découvert
l'animal, piteusement ramassé dans sa cachette de verdure.
Le chasseur, insouciant d'allures pour mieux tromper, marche contre le
vent. Arrivé près du lièvre, il le cueille délicatement de ses cinq
doigts, lui coupe la gorge et l'enfouit sous ses haillons.
A chaque étape se renouvellent ces scènes, qui perdent peu à peu de leur
charme par leur fréquence.
En passant à un autre genre d'exercices, on voit quelquefois des
_fantasias_ ou mariages arabes.
La colonne arrive près de douairs amis.
On fête un grand mariage. Un jeune cheik vient d'épouser la fille d'un
caïd.
Les membres des diverses tribus forment deux groupes nombreux.
D'un côté, les femmes, complètement enveloppées dans leur blancs _haïk_,
suivent la mariée et poussent des cris aigus en signe de joie. Rien
d'énervant comme ces bruits. Pour les accentuer davantage, les femmes se
frappent la bouche à petits coups; elles interrompent ainsi les sons, et
imitent le bruit grincheux de la crécelle.
L'héroïne de ce tapage s'avance stoïquement parmi cette foule, qu'elle
domine de toute la hauteur de dromadaire sur lequel elle est juchée.
Habituée aux mouvements onduleux de cette bête du désert, qui oscille
comme un vaisseau secoué par la lame, la mariée saharienne se balance
mollement sur son palanquin caparaçonné d'or et de pierreries.
Le dromadaire, tout fier de porter un pareil fardeau, marche gravement à
travers les sables mouvants, sans se laisser décontenancer par la
_fantasia_ furieuse qu'exécutent les hommes formant le second groupe.
Ceux-ci, montés sur de beaux chevaux arabes, font des tours d'adresse et
de grâce devant la procession des femmes.
Rien de plus adroit que ces cavaliers indigènes.
Ils prennent une centaine de mètres d'avance sur le cortège, qui
s'avance lentement. Se groupant alors par trois ou quatre, et tenant
chacun un long fusil à la main, ils reviennent furieusement sur leurs
pas, changeant à fond de train.
Arrivés près de la mariée, ils lancent leurs armes en l'air, les
ressaisissent lestement et font feu d'une main, en même temps que d'un
vigoureux coup de jarret ils exécutent une brusque volte-face avec leurs
chevaux, qui s'arrêtent court, frémissant sur leurs jambes nerveuses.
Un maladroit laisse parfois tomber son arme.
Il continue à charger quand même, et, retournant bientôt en arrière, il
passe près de l'endroit où repose son fusil, se penche sur l'étrier,
enlève prestement le _moukala_, le fait tournoyer au-dessus de sa tête
en un moulinet rapide, et le décharge en poussant des hourras
formidables.
Le cavalier arabe, lancé à fond de train, ignore s'il existe.
Tout entier à la joie délirante qui s'empare de lui dans sa course
folle, il perd conscience du danger, et abandonne sa monture à une
ardeur qui tient de l'affolement. Les cavaliers se croisent, se coupent,
se traversent les uns les autres, sans aucun souci des rencontres
fatales qui souvent s'ensuivent.
Aussi, de graves accidents arrivent fréquemment.
Un jour, mon bataillon manoeuvrait en ordre serré. Un escadron de saphis
faisait l'école des fourrageurs sur notre front.
L'officier qui dirige la manoeuvre ordonne un ralliement.
Prompts comme l'éclair, les cavaliers se précipitent à l'instant de tous
les points de l'immense terrain de manoeuvre. Dans leur course oblique
pour se rassembler au chef, deux d'entre eux se heurtent l'un contre
l'autre. Les chevaux assommés du choc, roulent sur le sol. Les cavaliers
arrachés de leur selle, sont lancés de plusieurs pieds en l'air et
retombent insensibles. On les relève. Des flots de sang les inondent.
Ils meurent à l'hôpital la nuit suivante.
Les camarades ne sont nullement impressionnés de ces accidents. A la
manoeuvre suivante, ils apportent la même insouciance dans leurs
allures, et continuent, comme par le passé, à se moquer de toute
prudence.
La colonne admire, sans s'arrêter, l'adresse et la grâce des jouteurs,
jette un regard de convoitise sur le groupe des femmes, et nous défilons
devant la mariée, qui entr'ouvre sournoisement son _haïk_ pour regarder
les _lascars_.
Cet incident jette une agréable diversion sur la marche de la colonne.
Ça défraye les causeries et fait oublier une heure.
Lorsque les troupes voyagent en pays habité, des événement d'un autre
genre marquent quelquefois notre passage.
Je fus le héros d'une petite aventure, dont le dénoûment, quoique
correct, ne m'apporta pas toute la satisfaction que j'étais en droit
d'en attendre.
Il est un fait avéré que le troupier en route a toujours faim; tellement
que, maintes fois, je me suis moi-même trouvé à point de dévorer
l'arrière-train d'un animal, de quelque taille qu'il fût. Aussi, malheur
à tout mouton, chèvre ou autre, qui a la malencontreuse fantaisie de
venir dans nos parages.
La maraude est sévèrement défendue cependant, et les officiers et
sous-officiers ont des ordres précis pour faire exécuter cette
prescription.
Nous étions sur la lisière d'une forêt de broussailles.
Un douair arabe avait planté ses pénates dans les environs.
Étant chef de l'arrière garde, j'entends soudain, dans les profondeurs
de la forêt, léger bêlement, très-engageant pour un affamé.
Je m'approche, et vois une dizaine d'hommes se précipiter avec ardeur
pour faire un sort à un cabri de fort belle taille.
Je m'arrête un moment sous le charme des formes arrondies de l'animal.
Ses succulents gigots, promptement dessinés dans mon imagination,
m'apparaissent pleins d'attraits, frétillant dans la graisse de la
marmite.
Un instant je succombe, et, qu'on me le pardonne, se suis sur le point
d'enfreindre ma consigne.
Mais, jetant un regard sur ceux qui m'entourent, leur déploiement de
forces me rappelle vite au devoir.
Les troupes administratives, flanquées de saphis et de tringlots, sont
bien représentées. Quelques légionnaires, aux allures rigides figurent
aussi parmi les assaillants.
Les convoitises effrénées, les désirs immodérés, toutes les mauvaises
passions se reflètent sur les visages. Parmi les plus acharnés se
distinguent surtout les boulangers, mettant baïonnette au canon pour
s'élancer à l'assaut.
Le cabri, calme dans sa candide naïveté, regarde tous ces préparatifs
d'attaque d'un oeil doux et profond. Marchant légèrement sur le gazon
frais, il tend sa petite tête idiote vers le groupe bariolé, qui le
cerne bientôt de tous côtés.
De nouvelles forces attirées par de nouveaux bêlements très-alléchants
pour l'ennemi, surgissent de tous les points de l'horizon.
Le cercle des baïonnettes se resserre, et dans quelques instants le
chevreau aura cessé de vivre.
Un légionnaire a déjà lancé une botte, indécise, il est vrai, mais le
danger grandit, et le dénoûment est facile à prévoir.
Un _A vos places!_ formidable s'échappe de mes lèvres et tombe comme une
massue sur ces mécréants, qui s'enfuient, la mine piteuse.
L'animal est sauvé, et je le livre sain et sauf, non sans regrets, au
vieil Arabe qui me le réclame.
Le même soir, la bouche souriante d'une sereine satisfaction, je rendais
compte au colonel des événements de la marche. Dans l'intérêt de mon
avenir, je n'oubliais pas l'incident du cabri.
--Je vous remercie, dit-il à haute voix, vous avez bien fait votre
service.
Puis, clignant de l'oeil d'un air malin et parlant mystérieusement:
--Est-il beau, au moins, votre chevreau?
--Magnifique, mon colonel, et son propriétaire, à qui je le rendis, me
remercia cordialement de mon intervention opportune.
--Imbécile! fait-il.
Et, tournant dédaigneusement les talons, il s'éloigne en grommelant
d'une manière fort peu aimable pour moi.
Atterré de cette singulière réception, je me retirai chez moi, l'âme en
proie à un monde de réflexions. Bientôt j'en pris mon parti, et je ne
regrettai pas ma conduite, que je considérais comme pleine de dignité.
Cependant, plus tard, mes principes là-dessus perdirent insensiblement
de leur pureté primitive. Ils finirent même par s'évanouir tout à fait.
A la guerre comme à la guerre!
Je m'accuse ici de ne pas avoir toujours respecté le bétail intéressant.
Rien de bon comme la faim, mais il faut la satisfaire.
Que ceux qui me blâment me jettent la première poule!