Je préfère voyager autour de ma tente que de voyager avec elle. Ce qui
veut dire, en termes plus clairs, que je suis heureux quand je suis en
station.
Quel mauvais génie me pousse toujours dans les aventures! je rabâche
encore ici mes tendances à la vie tranquille, et, franchement, je suis
honnête dans ce que je dis. Je commence à croire que quinze mois de
campagne, sans voir une maison, une ferme, un arbre, une table, une
chaise, enfin autre chose que le ciel, le plaine et des soldats, sont
amplement suffisants pour satisfaire un seul homme aux goûts modestes.
Me voilà de nouveau installé dans ma petite tente, et, après ma terrible
expérience du schott Tigri, je puis voyager hardiment.
J'avais perdu mon sabre, mon revolver et mon képi, et ces trois utiles
ornements me manquaient beaucoup.
J'eus le bonheur de retrouver les deux premiers, mais mon malheureux
képi eut une fin digne de sa profession. Malgré mes recherches, il fut
décidément perdu; les dunes de sable furent pour lui un tombeau.
J'en ai un autre qui n'a pas d'histoire; aussi je préfère n'en rien
dire.
Mon sabre est rouillé, sale, abandonné.
Mon revolver, grave maintenant, puisqu'il a fait ses preuves, est en
train de devenir brillant.
Je n'en suis pas bien sûr, mais je crois que le gaillard a sur la
conscience autre chose que de petits trous dans des ronds noirs à la
cible. Il pourrait bien se faire que de malencontreux indigènes se
soient trouvés en face de son canon menaçant. Quoi qu'il en soit, je le
respecte maintenant et lui donne les premiers soins.
Mon sabre est d'une médiocrité humiliante. Son brillant lui reviendra
dans un temps à venir.
Mon sac a été troué par une balle. Je le vide.
Ah! voilà ma flûte!
Je trouve ce doux instrument, au fond, bien loin, dans un recoin oublié.
Ceci explique l'abandon où j'ai dernièrement laissé cette compagne de
quinze ans. Ma pipe et ma flûte sont toujours restées fidèles à leur
maître. Depuis notre accointance au Texas, elles ne me quittèrent pas
d'une semelle.
Dans ma tendre jeunesse, comme j'avais tous les talents, mon papa
pensait, après m'avoir sondé de son oeil de lynx, que je deviendrais un
fameux musicien.
En conséquence, il me paya un terme au professeur de musique, et me
voilà tapotant le piano.
C'était très-beau pendant les heures d'étude, mais fort désagréable les
jours de congé.
A mes nombreuses aptitudes, se joignaient encore la passion des jeux de
barres, de _crosse_ et de balle. Je rageais quand, perdu avec un piano
dans une immense salle, j'entendais les cris des camarades dans la cour.
Je faisais deux gammes et j'allais à la croisée.
Un jour, n'y tenant plus, pif! paf! je brise une partie du clavier.
Piteux, je me sauve, craignant l'orage. Les cris des camarades, jouant
aux barres, n'ont plus, après mon méfait, les mêmes charmes
qu'auparavant. Je comprends tout de suite que je payerai cher ma
mauvaise humeur.
Fourré dans un coin du corridor, il me semble, à chaque pas que
j'entends, voir apparaître la face grave et sévère de notre directeur.
Enfin je m'échappe, chassant les idées sombres.
Malgré mes efforts, je suis triste comme la nuit. L'entrain me manque,
et le jeu de barres a perdu son attrait.
Bientôt, j'entends appeler mon nom. Je pousse un soupir de soulagement,
préférant une situation claire à l'incertitude qui m'étreint.
On me punit sévèrement, mon papa paya le clavier, et je fus à tout
jamais délivré des études de musique.
Voilà pourquoi je ne suis pas pianiste.
J'en avais assez appris cependant pour savoir ce que c'était que la clef
de _fa_. En outre, je pouvait très-bien exécuter une gamme, en passant
le pouce sans déranger la fixité du poignet. On n'avait pas d'appui-main
au collège, et la gymnastique des doigts était fort ennuyeuse.
Plus tard, étant campé dans les prairies du Texas, près du Fort-Concho,
je devins possesseur d'un _piccolo_.
Mes fonctions de secrétaire du général me laissant de nombreux loisirs
que j'employais à bâiller méthodiquement, ce _piccolo_ fut un monde pour
moi.
Je me mis tout de suite à souffler dedans avec une ardeur inquiétante.
Ayant saisi les sons de trois notes, mon ambition ne connut plus de
bornes.
J'assiégeai de demandes de méthodes les marchands de musique de Boston,
de New-York et de la Nouvelle-Orléans. Des cargaisons m'arrivèrent
bientôt, et, après six mois d'études approfondies, je parvins à jouer _A
la claire fontaine!_ comme pas un.
Les vastes plaines qui s'étendent entre Fort-Concho et Fort-Richardson
se répétèrent souvent les sons inspirés de mon joyeux _piccolo_.
La campagne terminée, je me procurai à Jefferson une magnifique flûte
que j'ai encore.
Il y a loin du petit débutant de 1870 au virtuose actuel. Ma foi, c'est
vrai, les plus difficiles morceaux n'ont plus de secrets pour mon
instrument, et mon mère ne s'était pas trompé en reconnaissant chez moi,
dès mon enfance, un talent musical de première venue.
Ces qualités harmoniques me procurèrent par la suite de bien douces
distractions.
Mon second lieutenant dans l'armée américaine était d'une force
remarquable sur la flûte à six trous. Ayant un soir écouté mes timides
roucoulements, il conçut tout de suite un immense intérêt pour le jeune
auteur d'aussi louables efforts.
Nous étions alors campés sur les bords du _Black Cypress Bayou_, près de
Jefferson.
Les pavillons des officiers faisaient suite aux baraques de la troupe,
et le bureau du général auquel j'étais attaché, se dressait en face, à
quelques mètres.
Je passais mes journées, couché dans un hamac, sur une petite terrasse,
d'où je voyais les dames militaires prendre le frais sur le gazon.
Suivant leurs moindres mouvements d'un oeil envieux, je maudissait
l'injustice du sort qui me refusait le bonheur de la douce société des
femmes. J'aimais beaucoup les causeries féminines, et, en raison même de
ce penchant, je persistais à être de plus en plus privé.
Les gais rires et les éclats de voix tapageurs de ces dames, folâtrant
avec leurs maris, exaltaient mes sentiments à un degré extrême. Lorsque
j'avais ainsi amassé une provision suffisante d'émotions douces, suaves,
amoureuses, j'étreignais ma flûte et je les lui confiais.
C'est à la suite d'un: _Home, sweet home!_ délirant, joué dans des
circonstances pareilles, que le lieutenant M... tombait comme une bombe
chez moi, la louange au lèvres.
Il était fort, et appréciant ma faiblesse, il me donna des leçons.
Je faisais aussi beaucoup de travaux de copiste pour cet officier. Ces
écritures et mes leçons de flûte m'amenaient souvent chez lui. Ce fut
pour mon malheur.
Le lieutenant M... avait cinquante ans; sa femme, vingt. Elle était
brune, vive, alerte, sémillante, pleine de vie et de feu. Ses grands
yeux noirs me faisaient frissonner quand ils rencontraient mes regards
timides.
Conséquence naturelle, je devins éperdument amoureux de madame M... Elle
s'en aperçut bien vite, en souriant.
Elle s'attendait peut-être à quelques démonstrations décisives de ma
part; mais, malgré mon expérience des choses de l'amour avec ma céleste
Angèle, malgré mon uniforme de guerrier qui aurait dû me donner de la
hardiesse, j'étais toujours d'une apathie distinguée.
Hélas! la nature est plus forte que les désirs. Un timide vivra,
rougira, fera des bévues, mourra, et cela, toujours dans la peau d'un
timide.
En voyant madame M... mes yeux cherchaient des recoins sombres pour y
cacher leurs feux, mon visage devenant tout bêtement rouge.
Coquette comme toutes les jolies femmes, madame M... suivait, amusée les
différentes phases de ma passion. Elle me lisait comme un thermomètre,
et il faut croire qu'elle prenait goût à cette lecture graduée, car
souvent, en l'absence de son mari, elle me faisait appeler pour des
raisons futiles.
Elle me recevait dans le négligé le plus voulu possible; ses longs
cheveux flottaient sur ses épaules, une dentelle légère laissant
entrevoir la peau blanche de son cou. Elle me souriait, m'encourageant à
parler.
J'attendais qu'elle m'adressât la parole. Après quelques banalités de sa
part, suivies d'un mutisme complet chez moi, des signes d'impatience
tourmentaient son visage, et je prenais congé d'elle.
Je dois dire que mon manque de hardiesse était quelque peu entaché de
peur.
M... était un terrible. Chaque fois qu'il s'absentait, il avait pour
mission d'arrêter quelques _desperadoes_, reliquats de la guerre de
Sécession qui, à cette époque, infestaient encore le Texas. Il
réussissait presque toujours à les prendre ou à les tuer. C'est assez
dire que M... était un vrai dur à cuire.
Aussi je craignais continuellement de voir surgir sa face pâle et ses
moustaches en brosse, dans l'encadrement d'une porte quelconque, chaque
fois que sa femme me retenait chez elle pour des futilités.
Le revolver de ce gars-là ne manquait jamais son homme, et qu'aurais-je
fait, moi, misérable bambin de dix-sept ans, en face de ce terrible
lutteur?
Un soir, décidée à me vaincre, madame M... me fait appeler.
Assise à sa toilette, souriant à sa glace, elle tresse nonchalamment sa
belle chevelure: ses épaules nues, d'une blancheur de neige, laissent
courir un fin réseau de veines bleues, où bouillonne un sang ému. Sa
bouche, rouge et sanguine, palpite dans des enroulements voluptueux.
Ses yeux m'accueillent avec une caresse au moment où, respectueux,
j'apparais, rougissant devant elle. Une légère contraction de ses
sourcils annonce une volonté bien arrêtée d'arriver à un résultat.
--Vous ne me paraissez pas être de la classe des hommes qui généralement
s'engagent dans l'armée américaine?
--Madame, vous me faites beaucoup d'honneur.
--De quelle partie de la France êtes-vous?
--Du Canada, madame.
--Ah!... les femmes sont-elles belles chez vous, au Canada?
--Pour ça, oui, madame! (Étais-je assez bête?)
--Oh! oh! oui, vraiment, ont-elles des dents comme celles-ci, des
cheveux comme ça, des épaules comme les miennes et des yeux...?
Ce disant, elle me foudroie d'un regard à fondre toutes les banquises du
Groenland.
Je continue à être bête, ce qui n'était pas difficile, et:
--Mon Dieu, madame, je manque d'expérience, mais veuillez bien croire
que nos femmes sont aussi très-belles.--Puis, m'enferrant à font, je
pousse niaiserie jusqu'aux limites extrêmes, en lui vantant les qualités
extraordinaires de nos gracieuses Canadiennes: comme elles son
appétissantes, fidèles en amour, bonnes mères de famille, attachées à
leur foyer, débordantes de bonne humeur.
Madame M... me laisse dire sans souffler mot. Ses mains seules, agitées
et nerveuses tiraillent ses longs cheveux, les tordant convulsivement.
Enfin, avec une moue énergique, elle se lève tout à coup, me montre la
porte d'une chambre voisine, et m'invite à la suivre.
J'obéis comme un caniche fidèle. Emboîtant le pas, j'entre avec elle
dans une pièce sombre, toute parfumée.
Mes yeux aveuglés ne distinguent pas tout de suite les objets qui
m'entourent, mais peu à peu, m'habituant à la demi-clarté, je vois
madame M... assise sur son lit. Elle me fait signe.
Indécis, ahuri, pétrifié, je voudrais agir, mais je ne le puis.
Soudain, je me sens saisi et entraîné avec une violence extrême. Je me
dégage avec énergie, et, fuyant, comme poursuivi par tous les démons de
l'enfer, je me précipite hors de la maison, laissant mon képi, comme
pièce à conviction.
Ah! Joseph, mon bienheureux homonyme, que l'on a tant calomnié, comme je
comprenais enfin qu'il est parfois utile d'abandonner ses défroques!
Le dehors me rend un peu de calme, et, craignant de voir M... à mes
trousses, je me dirige, l'oeil aux aguets, vers ma baraque.
Dix minutes après, madame M..., souriante, était tranquillement assise
sur sa véranda. Mon képi me parvenait bientôt par l'entremise d'une
ordonnance, qui me parut étonnée de mon étrange distraction.
J'en restai là par la suite avec madame M..., qui me regardait par la
suite avec la plus complète indifférence. Tant il est vrai que la vertu
n'est jamais récompensée.
Le lieutenant continua à me donner d'excellentes leçons de flûte. Le
malheureux ne s'est probablement jamais douté des dangers que j'ai
encourus chez lui.
Cette aventure me confirma davantage dans mon opinion, déjà bien
arrêtée, de ma nullité flagrante en galanterie.
Je n'en persistai pas moins cependant à cultiver l'art du dieu Pan avec
une ardeur légitime et, à mon retour au Canada, ma flûte contribua à me
poser dans le grand monde.
C'est elle qui fut la cause de ma liaison avec P..., mon collègue en
musique. On se souviendra du dénoûment désastreux de cette amitié, qui
m'apporta une chute spéciale sur le trottoir en face de la maison de mon
ami.
Pendant ma vie militaire au Manitoba, ma flûte fit prime; mais à Paris,
je me trouvai dans une infériorité marquée.
Un jour, au Palais-Royal, la petite flûte de la garde républicaine fit
des siennes.
Honteux, je me retirai, pour cacher mon instrument, qui ne vit de
nouveau le jour qu'à Géryville, quand j'étais sergent-major.
Géryville est un point perdu à l'entrée du désert algérien. Il est à six
étapes de tout lieu habité. Sentinelle avancée, il veille, avec un soin
jaloux, sur la sécurité des possessions française de l'Algérie.
La petite garnison de deux compagnies est la seule force qui garde ce
poste.
Les occupations des militaires ne sont pas dignes d'intérêt. A part
quelques manoeuvres, le travail se réduit à rien.
Je partageais mes loisirs entre mon chien, ma baraque, mes livres, mon
hamac et ma flûte.
Je choisissais toujours les heures solennelles pour réveiller les échos
des montagnes voisines. Les sons plaintifs et harmonieux de mon
instrument coulaient doucement, la nuit, dans les ondes sonores. La
plaine et les montagnes furent souvent étonnées d'entendre les airs du
pays.
Rien comme la solitude et le grand silence pour remuer les sentiments.
L'homme, se voyant si petit dans l'immensité, a besoin de faire un bruit
quelconque pour se prouver à lui-même qu'il existe. Ainsi, en écrivant,
la nuit, le grincement de la plume, qui suit la pensée sur le papier,
est un compagnon. En marchant seul dans le désert, il faut penser à
haute voix, pour tromper l'isolement.
La flûte était mon aide favorite, et les habitants de Géryville, située
à quelques mètres du camp, eurent bientôt une idée exagérée de mes
capacités harmoniques.
Le 14 juillet 1879, je reçus une députation des notables de la ville.
Ils me priaient instamment de contribuer à la partie musicale de la fête
célébrée en plein air.
Je promis mon concours, et, le soir de ce grand jour, je lançais
amoureusement, dans les saules environnants, quelques extraits
palpitants d'_Il Trovatore_.
Je remportai un grand succès, et le résultat fut l'absorption d'une
quantité enivrante de champagne.
C'est à cette fête mémorable que je fis la connaissance de quelques
messieurs de l'endroit.
Géryville est habité par une vingtaine d'Européens et quatre ou cinq
cents Arabes ou Juifs. Les premiers avaient formé un orchestre dont on
me pria de faire partie.
Je consentis, et je vous présente les membres de ce digne corps de
musique, qui est appelé à régénérer cette partie-ci de l'univers, dont
je respire l'air.
Une terrible querelle,--voir plus loin les détails,--faillit cependant
détruire ce modeste programme.
De la tenue et du maintien! car nous voilà en face de nos musiciens!
Notre chef, conducteur des ponts et chaussées travaille sur le violon.
Il a cinquante-deux ans.
Il est instruit, intelligent, et auteur d'une brochure sans
lecteurs:--cette brochure traite de la philosophie universaliste.
Comme musicien, notre chef est très fort en démonstrations. Grave de
figure, il nous dit de bien belles choses sur les fugues, soupirs,
points d'orgue, trilles, croches, doubles et triples; mais s'il joint
l'action à la parole, je jette un oeil anxieux vers la porte, et cet
acte est amplement justifié.
En effet, dix minutes s'écoulent avec une série de frottements pour
ajuster les cordes; cette opération terminée l'archet, se lançant en
mouvement, devient tout de suite dévergondé, et tourmenté par une main
inspirée, il gratte le violon de la plus cruelle manière.
Les échos, surpris de ce vacarme, se lancent et se relancent les sons
avec rage.
L'air, bouleversé de cette cacophonie, se refuse bientôt à alimenter les
poumons des auditeurs, qui n'ont qu'une voie de salut: sortir.
C'est ce que je fais invariablement, avec tact, bien entendu, car mes
parents m'ont bien élevé.
Notre sous-chef est fournisseur de l'armée.
Grand, Bavarois de naissance, sec, planche par devant, planche par
derrière, il touche l'harmonium.
Il accompagne bien, mais il faut le suivre. Comme genre particulier, il
arrive souvent trois mesures en retard à la fin de chaque morceau.
Les membres de l'orchestre négligent ce détail, auquel ils sont
habitués. Comme c'est chez lui que l'on se réunit et qu'il donne à
boire, il lui est permis d'aller jusqu'à quatre mesures de retard à
chaque exécution.
En troisième lieu, vient le cornet.
C'est un loyal instrument auquel on ne peut reprocher que de légères
absences. Ses pistons sont toujours embarrassés, et, aux endroits
pathétiques, un son mat nous apprend qu'ils subissent un nettoyage.
Cela nuit un peu à l'harmonie de l'ensemble.
Une autre violon fait les secondes parties, et il a le mérite de ne rien
savoir. Ce n'est pas un tort, car timide de caractère, il reste
silencieux.
De plus, il est le beau-frère de notre sous-chef, et il sert à boire. De
là, indulgence de nous tous à son égard.
Le trombone est tenu par un receveur des postes.
Ce précieux instrument se conduit assez bien. On ne peut lui attribuer
que certains _couacs_, parfois embarrassants dans l'effet général du
morceau.
Comme accessoire, nous avons aussi un ténor léger, âgé de cinquante-neuf
ans.
Il chante bien, ce qui ne nuit en rien à l'harmonie.
En dernier lieu apparaît Joseph. C'est moi.
Je suis devenu le clou de la situation. La musique que j'interprète a un
charme tellement original que le compositeur lui-même ne reconnaîtrait
plus ses oeuvres.
Je m'étendrais complaisamment sur ce sujet, mais je deviens modeste et
je me tais.
Nos musiciens mis en scène, je vous narre la querelle dramatique qui est
venu ébranler notre institution dans ses oeuvres vives. Ce forfait, que
nous déplorons tous, fut consommé pendant une de mes absences.
La chicane, comme je l'ai su depuis, naquit d'une fausse note arrachée
par l'archet de notre chef. Celui-ci l'attribua à l'instant au second
violon, qui, silencieux comme toujours, prétend ne pas avoir joué.
Le chef insiste, l'autre riposte, et l'affaire se termine par la
déconfiture d'un instrument lancé à la tête d'un des adversaires.
Le conducteur des ponts et chaussées, à qui appartient le violon démoli,
dédaigne d'en ramasser les morceaux et s'éloigne d'un air noble.
La querelle règne encore quelque temps parmi les autres, et l'assemblée
finit par se dissoudre dans le plus grand désordre.
Nous en restâmes là pendant quelques jours. Mais moi, comme tendre
flûtiste, partisan de la paix à outrance, j'attendais avec anxiété
l'occasion de soulager ces coeurs ulcérés.
Cette occasion se présenta sous la forme d'un basson.
Ceci peut paraître bizarre. Après réflexion cependant, on avouera que
c'est rationnel.
Avec son air embêtant, ce long et inoffensif instrument, par sa seule
présence parvint à doucir les coeurs de nos inflexibles musiciens.
Il arrivait directement d'Oran.
Un colon éclairé avait mis en avant ses capacités sur le basson. Tout de
suite il en fut commandé un exemplaire, et par les voies rapides.
Cinq jours après, un long ballot, aux dehors insignifiants, était déposé
à nos pieds.
Chacun avait fait taire ses ressentiments pour assister au déballage.
Nous étions au complet quand le garçon donna le premier coup de canif
aux cordes du ballot.
Au fur et à mesure que ficelles et toile lâchaient prise, sous le
couteau du déballeur, les coeurs s'amollissaient.
Observateur discret, je crois voir poindre une larme dans le coin de
l'oeil gauche de notre chef, qui a l'âme tendre. Le second violon,
quoique ému, restait froid, sa tête portant encore les traces sanglantes
du combat.
Enfin, la dernière ficelle coupée, le petit bec du basson voit le jour.
A ce spectacle émouvant, une larme, une vraie alors, s'échappe du susdit
coin de l'oeil de notre chef: son ennemi soupire avec bruit.
En tacticien habile, je saisis l'instant, et, m'appuyant sur mon rôle de
pacificateur, je les pousse dans les bras l'un de l'autre.
Ce fut le signal d'une explosion générale.
Avant de me reconnaître, j'étais empoigné par le trombone, qui arrosa
mon gilet.
Je dis gilet, pour être fidèle au vieux cliché, mais qu'on se le répète
bien, un troupier ne porte jamais ces choses-là. Il sait se contenter
d'une honnête chemise de grosse toile. Le numéro matricule de la mienne
conserve encore les traces des larmes de notre humide trombone.
C'était le 7 août.
Le déballeur, sans se laisser déconcerter par ce déluge, continuait son
travail. Bientôt notre instrument, dans toute sa candeur, fut mis en
évidence sur une table.
Le colon musicien le fit ensuite quelque peu ronfler pour rappeler ses
souvenirs. Après plusieurs insuccès, on se livra entièrement à la joie.
Le chef et le second violon se grisèrent et chantèrent la
_Marseillaise_.
Les autres en firent autant, et l'on se sépara, avec force embrassades
se jurant une amitié éternelle.
Que c'est beau, la paix!...
Depuis que je suis en colonne, ma flûte fut forcément négligée, mais j'y
reviendrai plus tard.
Croyez-moi, il fait bon jouer de la flûte. Rien comme ce modeste
instrument pour adoucir les maux de l'existence, ou amollir le coeur
d'une amante revêche.
Je crois que ce chapitre est assez long, et je l'exécute ici.
Comme je plains ceux qui ont eu le courage de le lire!