Je suis sain et sauf, et j'en suis rudement content.
J'avouerai que ce n'est pas sans peine, car, sur 150 hommes et 3
officiers dont se composait ma compagnie, le capitaine, le lieutenant et
40 hommes ont été tués, et le sous-lieutenant et 38 hommes, blessés. On
comprendra, à la suite d'une hécatombe pareille, qu'il est permis à un
homme, quoique soldat, d'être triste.
Hélas! Comme Figaro, je me suis hâté de rire de tout, mais je vois qu'il
faut cependant quelquefois pleurer.
Au moment où j'écris ces lignes, le télégraphe aura appris au monde
entier cette horrible catastrophe, sur laquelle je puis, comme acteur et
témoin oculaire, donner ici quelques détails.
Je crois avoir dit, dans un chapitre précédent, que ma compagnie, 1ère
du 3e bataillon, avait été désignée pour aller ravitailler une mission
topographique, au delà du schott Tigri. Il nous fut adjoint une
compagnie du 4e bataillon, et, à cinq heures du matin, le 7 mai, nous
nous mettions en route pour exécuter les ordres reçus.
Nos espions nous avaient bien appris que les insurgés étaient aux
environs du schott Tigri, mais, depuis un an que nous étions en
campagne, pareil avis nous avait été donné tant de fois sans résultat,
que nous attachions très-peu d'importance à ces nouvelles.
Nous marchions avec précaution cependant, car, avec les Arabes qui
excellent dans les surprises, il faut toujours redoubler de vigilance,
soit en route, soit en station.
Les deux premiers jours se passèrent sans incidents, mais le soir du
second jour, nous eûmes une alerte sérieuse qui tint le camp en éveil
toute la nuit. Plusieurs coups de feu, provenant des factionnaires
avancés, avaient attiré l'attention.
Ces sentinelles, pensait-on, s'attaquaient à des maraudeurs, qui
habituellement suivent une colonne en route.
Cependant, l'avenir devait nous apprendre que ces prétendus maraudeurs
étaient des éclaireurs de l'ennemi, qui nous attendait sur le terrain.
Comme les factionnaires qui avaient fait feu sur notre front de bandière
appartenaient à ma compagnie, je me rendis sur les lieux, et, n'ayant
rien constaté de nouveau, je rentrai au camp pour rendre compte de ma
mission.
Cette alarme ne me causa aucune émotion, mais il n'en avait pas été de
même, la première fois que l'occasion de crier aux armes s'était
présentée dans les débuts de notre colonne.
Après trois mois de campagne, le 27 juillet 1881, nos troupes étaient
établies dans la plaine de Ras-el-Ma.
Des émissaires nous apprennent que l'ennemi doit tenter de se jeter dans
le Tell, en passant entre Saïda et Daya.
Notre compagnie reçoit l'ordre d'aller à quinze milles en avant, pour
surveiller les passes de la montagne. Cette compagnie devait rester de
service pendant quatre jours.
Le troisième jour du tour de ma compagnie, j'étais en train d'écrire,
quand, à minuit, plusieurs coups de feu, suivis bientôt de cris: _Aux
armes!_ retentissent à l'ouest.
Je me lève précipitamment, sans prendre le temps de mettre mes guêtres,
et, donnant l'éveil au camp, je ma lance, au pas de course, le revolver
au poing, dans la direction indiquée par les détonations.
Notre petit camp, composé de 125 hommes d'infanterie et de 10 cavaliers,
formait quatre faces, d'une section chacune, et chaque face se gardait,
à six cents mètres en avant d'elle, par un petit poste de quatre hommes.
J'avais à peine fait trois cents mètres que de nouveaux coups de feu se
font entendre au même endroit, et bientôt des cris de: _Arahaou!
Arahaou!_--cris de guerre ou de charge des Arabes,--se succèdent avec
rapidité. Des bruits alarmants de chevaux, galopant à droite et à gauche
ne me laissent bientôt plus de doute sur l'éventualité d'une attaque
nocturne.
Je me surprends à regretter quelque peu de m'être ainsi aventuré seul
dans une pareille reconnaissance.
Ces bruits de galop, reproduits et multipliés par les montagnes de
Ras-el-Ma, semblent provenir d'une centaine de cavaliers. Mon
imagination surexcitée me porte à exagérer encore le nombre.
Mes pensées deviennent sombres.
D'un coté, si l'ennemi passe près de moi sans me voir pour attaquer le
camp, je suis certain d'essuyer le feu de ma compagnie, qui ne manquera
pas de tirer sur l'assaillant; ensuite, si le petit poste est entouré,
il en fera autant, et dans quelle alternative me trouverai-je: pris
entre deux feux amis et avoir en outre à me défendre contre un ennemi
nombreux!
Ma décision est vite arrêtée, car j'entends la charge qui m'arrive comme
la foudre. Le sol gronde sourdement sous mes pieds.
J'avise une forte touffe d'alfa, et je m'écrase derrière et j'attends
l'assaillant.
--Si les cavaliers me dépassent sans me fouler aux pieds de leurs
chevaux, je suis sauvé et je rejoins ma compagnie par un détour, ou je
renforce le petit poste. Les événements me guideront alors. Si, au
contraire, je suis pris, eh bien! les six coups de mon revolver diront
quelque chose.
Je fais jouer la batterie de mon arme pour m'assurer de son
fonctionnement, et, voyant que les charges sont complètes, je me défile
le plus possible.
Ma fois, tant pis, dussé-je en souffrir dans ma vanité de vieux soldat,
j'avouerai que j'avais alors une peur franche et terrible. Le coeur me
frappait la poitrine à la briser, et mes nerfs ébranlés me causaient des
claquements de dents.
Cependant, du désordre de sentiments tumultueux que me bouleversent, se
dégage une résolution nette et ferme: me défendre vigoureusement. Eh
bien! oui, morbleu, j'ai peur surtout d'avoir peur, mais qu'ils y
viennent donc!
Un homme ne sait jamais ce qu'il éprouvera ou ce qu'il fera au moment
d'un danger véritable, si les circonstances lui refusent les épreuves
réelles.
Le premier sentiment qui anime la plupart des hommes aux cris de: _Aux
armes!_ s'annonce chez eux par un arrêt brusque de la respiration, une
précipitation des battements de coeur et une immense crainte vague qui
leur fait toujours exagérer un danger inconnu.
Quoi de plus terrible, pour une poignée d'hommes perdus dans le désert
et qui se savent entourés de milliers d'ennemis, que d'être réveillés la
nuit par des cris sinistres et des coups de feu!
L'idée du petit nombre de la défense les frappe brutalement;
l'incertitude sur les forces ennemies leur remplit l'âme d'une terreur
indicible.
L'instinct seul de la conservation de l'animal guide l'homme aux
faisceaux, et machinalement il arme son fusil.
Ces sensations n'ont cependant qu'une durée éphémère chez le soldat, et
bien vite le courage, ramené par la fierté et la volonté, remplace chez
lui tout autre sentiment: il est prêt pour le combat.
Le courage, que l'on ne devra jamais confondre avec la bravoure, n'est
pas inné chez l'homme. Je m'autorise à soutenir cette vérité qui frise
l'axiome.
On pourrait affirmer, sans paradoxe, que tout animal, homme ou bête, est
au même degré pourvu de l'instinct de la préservation de la mort.
Chez la brute, le courage est équivalent à la force dont elle dispose:
un petit est fort avec le petit, mais se soumet au grand. La brute
attaque celui qu'elle sait vaincre, mais elle ne le ferait pas si elle
croyait succomber dans la lutte. On peut donc ajouter que le courage
chez elle est aussi basé sur l'ignorance du danger.
L'homme grossier ressemble quelque peu à la brute; l'homme bien né,
fier, intelligent, éprouve les mêmes craintes que le premier en face du
danger, et il s'y déroberait, si sa volonté ferme et audacieuse
n'imposait des lois à son physique.
Les deux plus puissants sentiments humains, la vanité et l'orgueil,
aidés de l'habitude du danger, constituent le courage chez tous. Ces
trois passions poussent l'homme à affronter des périls où il sait
succomber, périls que ses instincts animaux lui conseillent de fuir.
Une grande erreur est d'accuser de lâcheté un conscrit qui blêmit au
feu, et un grand tort, c'est aussi de blâmer le vieux brave quand il
salue la balle. L'un et l'autre obéissent aux nerfs, qui seront bientôt
domptés par l'énergie de la volonté.
Celui qui se vante de n'avoir jamais eu peur est un fanfaron inoffensif
ou une brute privée de tout sentiment humain.
La bravoure jaillit d'un acte spontané, inattendu, tandis que le courage
naît du raisonnement. Mais la psychologie est importune ici.
Ces quelques réflexions expliquent suffisamment les émotions qui
m'agitaient, lorsque, embusqué derrière une plante d'alfa, j'attendais,
anxieux, le dénoûment des choses.
Hélas! tant il est vrai que tout est illusion dans la vie!
Les montagnes voisines étaient merveilleusement répercutantes, et les
bruits reçus par elles se répandaient, répétés mille fois par leurs
échos prodigues.
Ainsi, les détonations du petit poste provenaient simplement de deux
coups de fusil, et les centaines de cavaliers se réduisaient à deux
misérables pâtres, qui allaient aux vivres dans des douars voisins.
Ces pauvres diables, surpris des _Qui vive?_ des factionnaires, et ne
sachant que répondre, s'étaient enfuis, chacun dans une direction, en
criant pour animer leurs montures. L'un d'eux, se heurtant à un autre
poste, s'était rendu en pleurant.
C'est égal, à partir de ce moment, je connaissais les émotions éprouvées
à l'alerte: mais bientôt les alertes se renouvelaient si souvent que je
prenais le temps de m'habiller comme pour une parade, et, avec le même
sang-froid qu'à l'exercice, je faisais rompre les faisceaux et enlever
les bouchons de fusils. Ennuyé et à moitié endormi, je maugréais ensuite
contre ces gueux d'Arabes que ne respectaient en rien le sommeil du
troupier français.
C'est sous le coup de ces sentiments-là que je rendis compte à mon
capitaine que l'alarme causée à nos avant-postes, au schott Tigri, au
mois de mai, provenait probablement de quelques maraudeurs.
A peine avais-je fini de parler, qu'une grêle de balles pleut sur le
camp, perce plusieurs tentes et blesse un homme et un mulet.
«_Lumières éteintes et aux faisceaux!_» ordonne le capitaine.
Campés sur le versant d'une colline, nous étions dominés à quelques
centaines de mètres par un énorme rocher, d'où étaient partis les
projectiles ennemis.
Au pied de ce rocher, le terrain est sablonneux.
Après quelques minutes d'attente, le capitaine me donne l'ordre de me
porter avec mon peloton dans la direction de l'attaque, de m'installer à
une centaine de mètres et d'attendre là, jusqu'au jour.
J'exécute ces prescriptions, et, une heure après nous sommes installés
dans une petite tranchée-abri, vivement faite par nos hommes, porteurs
d'outils de campagne.
Je place quelques factionnaires sur les flancs pour éviter les
surprises, et nous attendons le jour.
Défense nous avait été faite de faire feu, afin de ne pas trahir notre
présence. Nous devions nous servir de la baïonnette en cas de tentative
de l'ennemi de se porter sur le camp.
La nuit est très-sombre, et vers deux heures du matin, une pluie
torrentielle, accompagnée de tonnerre et d'éclairs, vient nous rendre
visite.
L'ennemi, embusqué sur les hauteurs, continue, sur nous et sur le camp,
son feu rendu inoffensif par la distance et l'incertitude du but à
atteindre. Cette tiraillerie cependant nous énerve à l'extrême.
Les hommes, la tête couverte de leurs toiles de tente, la main crispée
sur leurs armes, sont couchés dans la tranchée, trempés jusqu'aux os.
La température s'est beaucoup refroidie, et bientôt des frissons
intenses s'emparent de tous.
Les factionnaires anxieux interrogent la direction de l'ennemi.
Un silence parfait règne chez nous, et malgré les éclairs qui auraient
pu faire découvrir notre position, l'ennemi ne sait où nous prendre.
Quelques projectiles, lancés au hasard, nous frisent parfois les
oreilles, mais personne n'est touché. A chaque sifflement de balle,
j'entends des jurons étouffés et des bruits de mouvement violemment
réprimés.
Une seule passion, la rage, agite tout le monde.
Si seulement on pouvait les voir, ces pouilleux-là!
Enfin le jour arrive, et avec lui disparaît l'ennemi pour aller nous
attendre à notre passage plus loin.
Je reçois l'ordre de rentrer.
Engourdis, éreintés, énervés, titubant comme des hommes ivres, trempés
jusqu'à la moelle, nous rentrons, l'air abattu.
Je ne crois pas avoir passé une plus mauvaise nuit de toute mon
existence.
Les visages, au camp, expriment un inquiétude profonde. On va
certainement être attaqués bientôt.
Les dispositions sont prises.
Les chameaux, la patte de devant attachée, sont massés et couchés. Les
indigènes reçoivent sous peine de mort, l'ordre de rester assis près de
leurs bêtes et de les tenir en main.
Enfin tout le monde est à son poste, et chacun connaît sa mission.
Nous attendons deux heures, et rien.
A huit heures, mon capitaine donne l'ordre du départ. Avec les distances
rapprochées, nous nous mettons lentement en route, sous la protection de
nos éclaireurs.
La journée se passe sans encombre, et dans deux jours nous aurons
rejoint la mission, pour la sécurité de laquelle on craint beaucoup. En
effet, nos espions, embrassant l'horizon en tous sens de leurs gestes
significatifs, le visage blême de frayeur, nous annoncent que des
ennemis, aussi nombreux que les sables du désert, nous entourent de tous
côtés.
La mission topographique possède bien une petite redoute comme refuge,
mais ses membres sont peu nombreux, et mon capitaine craint qu'ils aient
été surpris isolément.
Enfin, deux jours se passent encore sans incidents, et nous rejoignons
les topographes que nous trouvons sains et saufs, mais très-inquiets sur
les bruits alarmants que leur avaient aussi apportés leurs émissaires.
Après un jour de repos, mon capitaine reprend la marche du retour. Pour
plus de sécurité, il emmène avec lui les membres de la mission.
Je dois dire ici quelques mots sur la composition de notre détachement.
Notre effectif comptait à peu près trois cents hommes et quatre
officiers.
Notre convoi comprenait huit cents chameaux, chargés de vivres et de
tonnelets d'eau, un fort détachement d'ambulance, et une cinquantaine de
petits mulets indigènes pour les bagages.
Sur nos trois cents hommes, cinquante étaient montés et formaient une
forte section franche commandée par le lieutenant de ma compagnie.
La compagnie du 4e bataillon n'avait qu'un lieutenant pour officier.
Ma compagnie, d'après cette répartition de nos forces, restait avec cent
vingt-cinq hommes, commandés par mon capitaine.
Le sous-lieutenant avait le second peloton sous ses ordres, et moi, qui
venais d'être nommé adjudant, je remplaçais le lieutenant absent dans le
commandement de son peloton.
Voici notre ordre de marche:
En tête, vingt-cinq hommes de la section franche, avec quelques
goumiers, sous les ordres d'un sous-officier, avaient pour mission
d'éclairer la marche.
Venait ensuite le gros de la colonne, dans l'ordre suivant: il formait
un carré, et chaque face du carré était couverte par un peloton.
En arrière-garde, à cinq cents mètres marchait l'autre détachement de
vingt-cinq hommes de la section franche commandé par mon lieutenant.
En raison de la longueur du convoi qui dépassait un kilomètre, nos
troupes étaient forcées de se disséminer d'une manière excessive. Chaque
groupe était séparé de son voisin par une distance variant de six à sept
cents mètres.
Il est nécessaire, pour la clarté des événements ultérieurs, que je
donne ces détails sur notre formation de marche. On verra jusqu'à quel
point nous fut fatale cette disposition de nos forces imposée par notre
nombreux convoi.
Le terrain que nous parcourions, le matin du combat, offre aussi
d'intéressantes particularités: il est accidenté de dunes de sable
successives.
Ces dunes peuvent avoir une centaine de pieds de hauteur. Elles sont à
pente douce, complètement arrondies à leurs sommets, et formées de
sables mouvants qui fatiguent beaucoup la marche.
Dans les mouvements de la colonne, souvent la tête du convoi
disparaissait derrière un de ces monticules, et notre formation se
trouvait ainsi disloquée.
Il était impossible de savoir à la queue ce ce qui se passait en tête,
et _vice versa_.
La mission de la fraction d'éclaireurs était des plus difficiles, en
face de ces collines qui lui bornaient l'horizon en tous sens.
Telle était la disposition de nos forces, à notre départ d'El-Mengoub,
avec la mission topographique.
Le deuxième jour de notre retour, nos éclaireurs nous annoncent un grand
troupeau de moutons.
Sans avoir d'instructions là-dessus, mon capitaine obéit cependant à la
loi de la guerre, et ordonne à la section franche de courir sus au
troupeau et de l'enlever.
Les bergers se sauvent à l'approche de nos hommes, et les moutons sont à
nous.
La facilité étonnante avec laquelle cette razzia vient d'être opérée
nous donne de sérieuses inquiétudes. En effet, l'avenir fera connaître
que ce troupeau sur notre route n'était en réalité qu'un leurre.
Une fois possesseurs de cette capture, qui compte deux mille têtes de
bétail, nos embarras croissent et notre convoi s'allonge de moitié.
On s'arrête pour la nuit, et l'on met un peu d'ordre dans notre
organisation.
Rien de nouveau jusqu'au matin.
A cinq heures, nous nous mettons en route, et à huit heures nous nous
engageons dans les dunes de sable décrites plus haut.
Vers neuf heures, une vive fusillade se fait entendre à l'avant-garde.
Mon capitaine fait sonner la halte, et, ne voyant personne venir de
l'avant, il envoie un homme voir ce qui s'y passe.
Celui-ci revients quelques moments après. Sa mine effarée n'annonce rien
qui vaille.
Il rend compte que les vingt-cinq hommes de la section franche sont aux
prises avec d'innombrables cavaliers.
Le capitaine, inquiet, expédie des ordonnances partout pour avertir les
divers groupes de se tenir prêts à repousser l'ennemi.
Il donne aussi l'ordre à un peloton de se porter au secours de
l'avant-garde.
A peine a-t-il prescrit ces mesures, qu'une nuée de cavaliers couvre la
dune sur notre droite et fond sur nous comme une trombe.
Le peloton qui se trouve en face a juste le temps de faire un feu de
salve.
Une dizaine de cavaliers sont culbutés; mais le gros arrive dans le
convoi, y sème un grand désordre, et nous tue deux hommes.
Un clairon sonne le ralliement.
Sanglante ironie! à la suite de cette sonnerie, de tous les points de
l'horizon nous arrivent de nombreux ennemis.
Partout ils sont vigoureusement reçus, et beaucoup roulent sur le sol;
mais ils réussissent quand même à nous tuer quelques hommes.
Ces premières attaques repoussées, il se produit un moment de répit.
Mon capitaine appelle quelques goumiers, et leur promet une forte
récompense s'ils peuvent franchir les lignes ennemies et avertir la
colonne d'Aïn-ben-Khélil de notre position précaire.
Une vingtaine de ces auxiliaires répondent à l'appel et se lancent, bien
montés, dans toutes les directions.
On remet de l'ordre partout, autant qu'il est possible; mais les
chameaux, moutons, chevaux, effrayés par le bruit des détonations et les
cris furibonds des assaillants, sont devenus incontrôlables.
En face de la foule innombrables des insurgés, mon capitaine se décide
enfin à abandonner le convoi.
En conséquence, il envoie aux fractions éloignées l'ordre de tout lâcher
et de se replier sur lui le plus tôt possible, tout en restant
compactes.
De nouveaux cris se font entendre, et une avalanche furieuse de
cavaliers ennemis nous tombe dessus, rapide comme l'éclair.
Leurs efforts sont surtout dirigés vers le groupe auprès duquel se tient
mon capitaine, dont l'uniforme a attiré l'attention.
A ce moment, la colonne forme à peu près une quinzaine de groupes épars
de vingt hommes chacun.
Deux de ces groupes, avec lesquels je me trouve, entourent le capitaine.
Près de mille cavaliers se heurtent à nous.
Un feu rapide arrête l'élan des premiers; mais bientôt, entourés de tous
côtés, nous ne savons plus sur qui diriger nos coups.
Notre chef donne l'ordre de se porter sur une dune voisine.
Le mouvement rescrit est déjà commencé, quand, jetant les yeux sur mon
capitaine, je vois qu'il chancelle et qu'une de ses mains presse son
côté droit. Il crie qu'il est blessé.
Je rallie mon monde et vole à son secours.
On nous attaque tout de suite avec une fureur sans pareille, et, malgré
nos efforts, nous sommes bousculés par trente contre un.
Nous résistons victorieusement cependant, et au moment où nous arrivons
pour dégager le capitaine, je me sens frappé. Je tombe, et ma tête
heurte violemment le sol.
Une foule de chevaux, chameaux, me passent par-dessus; les balles
sifflent aux oreilles, m'effleurent le visage, mais je ne suis pas
touché. Je perds enfin conscience de ma position.
Je me remets bientôt cependant, et, me relevant, je me débats comme un
forcené.
Pendant longtemps je frappe à droite et à gauche, et au moment où mes
forces épuisées allaient me trahir, il se fait un grand silence.
Tout a disparu: l'ennemi, repoussé, est allé se reformer.
Dans la lutte, nous avons été entraînés à une centaine de mètres du
capitaine, dont j'aperçois le cheval hébété près du corps de son maître.
Je rassemble les quelques hommes qui nous restent, et nous courons de
nouveau au secours de notre chef.
Nous sommes près de lui; mais une nouvelle charge nous arrive.
Il s'ensuit une affreuse bousculade que je me rappelle vaguement. Quand
je reviens à moi, nous nous trouvons encore à une centaine de mètres de
l'endroit où est tombé mon capitaine.
Nous nous portons de nouveau vers lui. Cette fois, nous y sommes. Deux
hommes l'empoignent et essayent de le porter; mais il est très-gros, et
le fardeau est par trop lourd. On cherche un mulet d'ambulance dans le
désordre qui nous entoure, mais rien.
Enrageant de notre impuissance, nous essayons de nouveau de l'emporter à
force de bras.
Une autre charge, plus furieuse encore que les précédentes, nous aborde
comme un ouragan, et, cette fois, c'est fini; le pauvre capitaine, qui
respire encore, est au mains de l'ennemi. L'instant de répit qui suit
cette dernière attaque me permet de voir son cadavre, entouré de
quelques fantassins ennemis qui lui défoncent le crâne à coups de bâton.
Des pleurs de rage me brûlent les yeux, et, m'élançant avec quelques
hommes, je tombe sur ces bêtes féroces, et je perds connaissance...
Quand je reviens à moi, le lieutenant du 4e bataillon me tâte par tout
le corps; mais, chose inouïe, je ne suis pas blessé. Un coup de matraque
sur la tête m'avait simplement étourdi.
L'ennemi s'est retiré à quelques centaines de mètres pour se reformer.
Chez nous, près de la moitié de notre effectif gît sur le sable. Les
débris des fractions éloignées nous ont rejoints.
Mon lieutenant est tué: son corps est sur un cacolet.
Mon sous-lieutenant a une balle dans l'épaule.
Tout n'est pas désespéré cependant. Les insurgés comptent probablement
deux ou trois mille combattants, et nous, près de deux cents; mais nous
sommes réunis.
Il nous reste dix mulets d'ambulance inoccupés, et chaque homme possède
encore environ soixante cartouches.
Nous sommes au sommet d'une dune, et le lieutenant du 4e bataillon, qui
a pris le commandement, décide la retraite avec la marche en carré.
Le cadavre de mon capitaine est décidément abandonné: impossible de
l'enlever.
Je m'examine un peu. Mon uniforme est en lambeaux, je suis couvert de
sang, et j'ai les mains et le visage écorchés. La tête me fait un mal
intense, et j'ai perdu mon képi, mon sabre et mon revolver. Je me trouve
avec un fusil entre les mains, et je ne me rappelle pas où je l'ai
ramassé.
La retraite commence.
Nous marchons pendant trois ou quatre cents mètres, et nous subissons
une nouvelle attaque qui nous abat trois hommes.
Il est inutile de décrire chaque phase successive de notre marche. Il
suffit de dire que nous parcourons une vingtaine de kilomètres
repoussant de nombreuses charges ennemies, qui réussissent presque
toujours à nous faire perdre un ou deux hommes.
Vers cinq heures du soir, nous sommes à cinquante kilomètres de la
colonne de Négrier.
L'ennemi jugeant probablement que cette proximité est par trop
dangereuse pour lui, fait un suprême et dernier effort; mais il est
repoussé, comme toujours.
Cette dernière attaque nous coûte notre lieutenant, qui reçoit une balle
dans l'aine. Il a cependant la force de nous donner l'ordre de camper où
nous sommes: une petite hauteur bien propre à une résistance énergique.
Comme il est probable que la colonne d'Aïn-ben-Khélil a été avertie,
nous attendrons ici les secours.
D'ailleurs, impossible d'aller plus loin. Les mulets de l'ambulance sont
presque tous atteints, et les cacolets sont encombrés de cadavres ou de
blessés.
Nous nous établissons solidement sur notre mamelon, attendant l'ennemi,
qui ne revient plus. Nous pouvons voir, par instants, quelques cavaliers
apparaître çà et là, soit pour prendre la selle d'un cheval tué, soit
pour saisir les chevaux sans maître, soit pour enlever un mort.
Nous ne les inquiétons pas, ménageant les quelques munitions qui nous
restent pour nous défendre.
Les pertes ennemies doivent être nombreuses, car à chaque feu de salve
on voyait une vingtaine de burnous rouler par terre, et Dieu sait si
nous avons tiré! Mais le nombre finit fatalement par avoir raison du
courage. Pour dix ennemis tués, nous avons chez nous un cadavre. Toute
proportion gardée, nous perdions plus de monde que les insurgés.
La nuit se passe dans des transes continuelles et dans de bien pénibles
réflexions.
Les hommes causent à voix basse et comptent leurs cartouches.
Le lieutenant, quoique très-grièvement touché, ne l'est cependant pas
d'une manière nécessairement mortelle.
Les blessés, muets et presque tous mourants, reçoivent des soins
sommaires.
La nuit, devenue très-fraîche, occasionne de violents frissons à tout le
monde. La réaction du combat laisse aussi aux hommes un abattement
fébrile.
Nous faisons l'appel. Il manque mon capitaine, mon lieutenant et
quarante hommes tués: les deux autre officiers et trente-huit hommes
sont blessés.
Je suis sain et sauf mais très-abattu. La mort de mes deux officiers me
cause une profonde douleur. Pour un rien, j'aurais donné ma vie.
Un homme poussé au bout par la fatigue, la faim, l'horreur du combat,
sent un immense dégoût s'emparer de son âme, et se laisse insensiblement
aller à croire qu'il serait bon de mourir. Les plus grandes cruautés lui
sont indifférentes. Il se demande ce que vaut la vie, pour qu'il prenne
la peine de la défendre. Il en arrive ainsi au dernier degré de
l'apathie. C'est le moment de réagir avec vigueur, car le découragement
est voisin de la lâcheté, et l'homme qui ne se redresse pas alors ne
vaut plus rien.
Cependant, de tout ce chaos d'idées et de réflexions se dégage une
chose: j'ai enfin assisté à un vrai combat.
Que de scènes navrantes dont j'ai été témoin!
Une entre autres m'a frappé. Un jeune caporal alsacien reçoit une balle
dans la cuisse et tombe. Il se traîne, cherchant à suivre les autres qui
escaladent une hauteur. Se voyant impuissant, il se tourne vers
l'ennemi, et fait un feu précipité.
On l'entoure, et un grand nègre, lui assénant un coup de bâton sur la
tête, cherche à le dépouiller de ses vêtements.
Le caporal, évanoui sur le coup, revient vite à lui, et se défend en
désespéré.
Son adversaire le bourre de coups de couteau, et à chaque blessure le
caporal répond par un cri et un nouvel effort de lutte. Finalement, il
expire. Le nègre n'a pas joui longtemps des vêtements du caporal. Dix
fusils s'étaient dirigés vers lui, et avant de s'être éloigné de sa
victime, il tombe, et sa tête va heurter la poitrine de l'Alsacien.
Ils sont au moins unis dans la mort.
Un autre épisode, dont le funèbre héros était un sergent de ma
compagnie, m'a aussi violemment remué.
J'ai dit que vingt-cinq hommes montés, de la section franche, formaient
l'arrière garde.
Au premier bruit du combat, ils s'étaient tous portés au secours des
camarades.
D'un coup d'oeil, ils se rendent tout de suite compte de notre position
désespérée. Ils n'hésitent pas un instant cependant, et, quoique
très-inférieurs en nombre, il se lancent à fond de train dans le plus
fort de la mêlée.
En une minute ils sont culbutés et bientôt dispersés. Le sergent,
emporté par son cheval, tombe au milieu d'un groupe ennemi. Au moment où
il file comme le vent, un cavalier arabe le croise, et, l'accrochant par
la bouche avec sa matraque, l'attire à lui et le couche en travers de sa
selle.
Une lutte s'engage, mais l'Arabe a bientôt l'avantage, et un coup de
pistolet à raison du sergent.
Son corps inerte se balance quelques instants aux flancs du cheval
emporté, et, paquet sanglant, il tombe enfin comme une masse sur le
sable rougi de sang.
Je me rappellerai longtemps le regard de ce malheureux, au moment où il
sentit le crochet de l'arme de son ennemi s'enfoncer dans ses chairs.
Je dirai ici que les Arabes sont porteurs de plusieurs espèces d'armes.
Outre le fusil, le sabre et le couteau, tous sont armés d'un énorme
bâton de chêne appelé matraque, dont une extrémité est garnie d'un croc
solide. Ils se servent de cette dernière arme pour accrocher leurs
adversaires et les jeter à bas de leurs chevaux.
Le lieutenant de ma compagnie, qui commandait la fraction de la section
franche à l'arrière-garde, reçut une des premières balles ennemies au
moment où il se portait au secours du gros de la colonne. Nous fûmes
assez heureux de pouvoir dégager son corps, mais il n'en fut pas de même
pour tous: beaucoup restèrent au pouvoir de l'ennemi.
Je crois que ces quelques lignes donneront une bien faible idée de
l'horreur des pensées que m'assiègent pendant la nuit qui suit le
combat.
Vers quatre heures du matin, mes idées s'éclaircissent un peu cependant,
et je commence à être heureux de ne pas avoir été tué. Les beautés de
l'existence me reviennent avec le jour. Je sens renaître en moi un
immense espoir à mesure que le soleil monte à l'horizon.
Comme je trouve tout beau! La lumière est si douce, l'air si pur, le
désert si calme!
Un grand silence assiste à notre réveil, et bientôt tous se font part de
leurs impressions sur l'arrivée probable de la colonne de secours.
A-t-elle été avertie? Pourra-t-elle faire cinquante kilomètres en quinze
heures? Sinon, que devons-nous faire?
Le lieutenant, quoique blessé, conserve toujours le commandement. Il
prescrit d'attendre jusqu'à neuf heures. Si, à ce moment, aucun secours
n'est arrivé, on se mettra en marche.
Le silence se fait de nouveau, et les regards sont fixés, anxieux, dans
la direction du nord. Pendant trois longues heures, on est balancé par
une alternative d'espérances, aussitôt abandonnées que conçues.
Enfin un bruit lointain, ressemblant au son du clairon, se fait
entendre. Bientôt plus de doute, on sonne la marche du régiment.
Oh! mon Dieu! que cette musique est belle! Toutes les harmonies humaines
ne causeront jamais de plus grandes jouissances que les quelques sons
jetés dans l'air par le clairon de mon régiment.
Il nous reste un clairon. Il embouche son instrument, et, sonnant à tout
rompre, il répond à la colonne.
Quelques moments après, des visages amis se présentent, et nous devenons
gais, malgré nos douleurs.
Pas de temps à perdre cependant.
Le colonel donne quelques minutes de repos, et se dirige bientôt vers
l'endroit où le combat a commencé.
Des cadavres d'hommes et de bêtes sont les sinistres points de repère
qui nous guident dans notre marche.
Nos morts sont entièrement dépouillés de leurs vêtements et horriblement
mutilés. Presque tous ont la tête séparée du tronc.
Nous arrivons à l'endroit où fut abandonné mon capitaine. Son cadavre
nous apparaît sur le versant d'un monticule. Il est nu, et il a la tête
et le bras gauche coupés. Une balle lui a percé le flanc droit. Dix-huit
coups de couteau lui ont fait d'horribles trous dans la poitrine. Il a
aussi subi la dernière mutilation. Ces misérable s'étaient acharnés sur
les restes de notre malheureux capitaine.
A ce hideux spectacle, un frisson d'intense dégoût secoue les
assistants. Les regards deviennent fixes de rage, les dents sont
fermement serrées, et quelques sourds jurons se font entendre.
Mais il ne faut pas perdre de temps dans d'inutiles émotions. Vite à
l'action. Nous enlevons nos morts, et rétrogradons vers Aïn-ben-Khélil.
Pas un ennemi à trente kilomètres à la ronde. Ces lâches-là ne
s'attaquent qu'au petit nombre.
Le lendemain de notre arrivée à destination, les funèbres débris du
combat recevaient de magnifiques funérailles.