Les nombreuses âmes charitables qui me suivent pendant mes vacances
voudront bien se rappeler qu'après avoir quitté Angèle, fait cirer mes
bottes à Chicago, fumé un cigare et marché pendant trois jours sans
boire ni manger, je m'étais évanoui dans un tombereau à charbon.
D'après mon expérience de la chose, je puis leur dire qu'un tombereau,
fût-il pour le charbon ou pour tout autre chose, n'est pas un lit
confortable.
D'ailleurs, comme étendue, le tombereau pèche en longueur et occasionne
souvent des crampes ou d'ennuyeuses courbatures au dormeur.
Ensuite, le bois dont il est fabriqué ne ressemble en rien au moelleux
de la plume.
Je passe sous silence les résidus d'anthracite, dont le moindre
inconvénient est de déguiser le coucheur à le faire prendre pour un
enfant de Cham.
Cette manie de choisir un tombereau à charbon m'était un peu imposé par
les circonstances.
Les logeurs de Chicago exigent généralement qu'on les paye, et, si l'on
s'en souvient, le reste de ma fortune s'en était allé avec la fumée d'un
cigare, dès le jour de mon entrée dans la bonne ville de Chicago.
Me promenant sur les bords de la rivière, à une heure où toutes les
personnes honnêtes sont couchées, j'avisai un chantier de bois de
construction, et, dans le fond, j'aperçus ce qui devait me servir de
couche.
N'ayant pas l'embarras du choix, je me blottis dans le véhicule en
question.
Je prie encore une fois les âmes charitables, invoquées au commencement
de ce chapitre, d'assister à mon réveil et de me suivre pendant quelque
temps.
Une ardeur étonnante me dévorait le ventre quand j'ouvris les yeux, et
je compris que, si la vie était belle et la température magnifique, ça
manquait d'argent.
Voilà le moment de constater tous ensemble que l'argent est une chose
utile dans le monde.
Je me traînai, en chancelant, dans la _Clarck street_, et mes yeux
éblouis virent _a boy wanted_ dans la boutique d'un marchand de
lunettes.
J'entrai, et dix minutes après j'étais installé dans l'atelier.
Mes occupations consistaient dans la taille des verres de lunettes au
moyen d'un modèle.
Cette besogne avait un certain charme pour moi en ce qu'elle était
très-calme.
Plaçant sur la vitre un petit patron elliptique, dont je suivais les
contours avec un diamant, j'en détachais ensuite un verre de lorgnon. Je
brisais assez souvent l'objet de mon travail, et mon maître
s'impatientait.
En peu de temps cependant j'étais devenu un habile couper de verre.
J'étudiais cette profession depuis quelques jours seulement, quant un
accident fatal me jeta de nouveau sur le pavé.
Je devais nettoyer chaque matin un grand carreau de la devanture,--cette
occupation entrant de plein droit dans mes fonctions.
Or le quatrième jour, j'étais comme d'habitude, monté sur une échelle
appuyée contre le mur au-dessus de la glace, que je m'escrimais à
frotter et à éponger vigoureusement, lorsqu'un gamin, poussant une
charrette à bras, passa dans mes parages, et, accrochant le bas de mon
échelle, la fit dégringoler. Je suivis celle-ci dans sa chute, et, avec
un fracas terrible, nous arrivâmes tous deux, à travers la vitrine
brisée, sur les marchandises du Juif, mon patron.
Celui-ci étonné de ce nouveau genre de projectiles qui lui massacraient
ses lorgnettes, entra dans une fureur épouvantable.
J'ai toujours dit qu'il avait eu raison de se fâcher, car enfin on ne
casse pas aussi cavalièrement une glace d'un tel calibre, et surtout, il
faut avoir plus de respect pour les lorgnettes, mais là où je blâmai mon
maître, ce fut quand il me traita de _stupid Frenchman_,--qui veut dire:
Français stupide.
Mes instincts de guerrier se réveillent à cette apostrophe. Secouant les
débris de verre qui m'écrasaient, je monte tout de suite à l'assaut du
Juif.
Il hurla comme un mécréant, et, effrayé, je me sauvai.
Encore une fois malheureux!
O divinité impitoyable! que vous ai-je fait pour me forcer à démolir
ainsi un Juif insolent, quoique vendeur de lorgnettes?
En marchant au hasard dans la rue Mackenzie, je lus sur une enseigne:
_French hotel_. Voilà mon affaire! m'écriai-je et j'entrai.
Une foule nombreuse encombrait les salles, et je compris bientôt que
l'on y embauchait des travailleur pour un chemin de fer, au Texas.
Voilà de plus en plus mon affaire, et je me présentai.
Mes mains encore blanches et ma figure imberbe attirèrent l'attention de
l'agent, qui refusa net de m'engager.
J'insistai avec énergie, promettant de me rendre utile pour toutes
sortes de travaux, surtout pour la comptabilité.
Ceci ouvrit des horizons au patron, qui me promit tout de suite monts et
merveilles dans divers emplois de comptable.
Le départ ne devait pas avoir lieu avant une quinzaine de jours. Il
fallait employer le temps, et je me dirigeai vers la campagne, me
rappelant les pérégrinations de Jean-Jacques.
J'avais fait douze ou quinze milles, quand j'eus l'idée de me reposer
auprès d'un immense champ, où l'on arrachait des pommes de terre.
N'allons pas croire que quinze milles étaient une course longue au point
de m'épuiser. Non, mon jarret était digne d'une sérieuse promenade; mais
ce qui m'engageait à regarder le champ de pommes de terre, c'était ma
plus grande ennemie depuis quelque temps, la faim.
Toujours cette maudite compagne qui ne me quittait plus un instant.
J'essayais bien un peu de me moquer de ses exigences, mais le souvenir
du tombereau à charbon me rendait prudent: je ne m'y frottais pas trop.
Toujours est-il que ce champ de légumes attira mon attention et éveilla
mes convoitises.
Je m'approche, on m'embauche, et me voilà courbé dans les sillons,
extrayant de magnifiques tubercules.
Si Angèle m'avait vu dans cet état! Voilà pourtant où peut conduire
l'amour.
Oui, si le père d'Angèle ne m'avait pas bourré de qualificatifs peu
attrayants, je serais encore auprès de ma belle.
Je mangeais au moins, chez ce patron-là, et, le soir, je trouvais un
grenier où reposer ma tête. Puis la patronne m'aimait bien. Et où es-tu,
costume jaune complet, que cette bonne dame avait commandé exprès pour
moi!...
Puis enfin, si ce maudit Juif n'avait pas trouvé mauvaise ma chute à
travers sa vitrine, je serais encore à tailler des verres de lorgnons
chez lui.
Ces réflexions ne m'empêchaient pas cependant de chercher avec ardeur au
fond de la terre les légumes de mon nouveau patron.
Dix longs jours se passèrent avec cette besogne, et enfin je pus
m'embarquer pour le Texas.
Le voyage fut assez long, et, après d'émouvantes péripéties, trop
compliquées pour être racontées ici, nous touchâmes à Nocodotches.
On nous conduisit par escouades sur les chantiers, et le _foreman_ me
présenta une hache en guise de plume. Je l'acceptai bravement, devant
l'impossibilité de faire autrement.
Au bout de quelques jours, mes mains étaient devenues admirables
d'ampoules, et mes cheveux longs, complètement imprégnés de résine.
Je commençais à m'habituer très-bien à ce nouveau genre d'exercices,
quand la fièvre intermittente entra en scène.
Je fus dirigé sur une ville voisine et admis comme vagabond dans
l'hôpital de l'endroit.
A ma sortie, un Français, marchand de liqueurs, me prit en pitié, et me
confia d'importantes fonctions dans son commerce: j'étais aide d'un
nègre qui conduisait une charrette de roulage.
Je passais la journée à charger la voiture de tonneaux de vin et de
whisky, et, le soir, je trouvais une bonne écurie pour me coucher.
Dans mon voisinage immédiat logeaient les deux mulets qu'on attelait le
jour, et, malgré les rats qui m'agaçait fort, je dois rendre justice à
cette écurie: j'y trouvai de bonnes nuits d'un sommeil réparateur.
D'ailleurs, un homme qui bouscule une centaine de tonneaux par jour se
trouve généralement dans un état propice pour se livrer au sommeil.
Le matin, une bonne vieille négresse, domestique du marchand de
liqueurs, me donnait en cachette un grand bol de café au lait, dans
lequel trempaient de gros morceaux de pain.
J'étais devenu très-gras à ce traitement, et mon ambition tendait déjà à
me faire désirer de devenir conducteur en chef de la voiture à laquelle
j'étais attaché comme aide, quand la fièvre se mit de nouveau de la
partie.
Cette fois, j'eus l'honneur de l'hôpital militaire.
Les intermittences de la maladie me laissaient les loisirs de faire
valoir mes aptitudes de calligraphe, et le docteur, un noir mexicain, se
servait de moi comme secrétaire.
Je lui rendis de tels services qu'il m'offrit de me prendre dans sa
suite, et, pour cela, il me conseilla de m'engager.
Je consentis.
Enfin, j'étais au comble de mes voeux. Le noble uniforme militaire
m'avait toujours souri.
Quelques jours après, je signais mon engagement.
Le général commandant le poste, surpris de ma belle _main_, m'attacha
tout de suite à sa personne, malgré les protestations du docteur, et à
partir de ce jours je fis partie de l'armée de la grande République.
Je me reconnus de réelles aptitudes pour ce noble état, et, quelques
mois plus tard, les galons de caporal récompensaient mes efforts.
Ce grade fut une révélation pour moi, et, tout de suite, je me donnai
l'étoffe d'un général.
C'est à partir de ce moment que mon âme a continuellement été rongée par
une ambition effrénée...
Pardon, cher lecteur, une sonnerie de mon grade, au pas gymnastique, me
force à quitter ici le Texas pour le Sahara algérien.
L'ordre porte que demain nous rencontrerons l'ennemi.
Les insurgés nous attendent dans les gorges de la montagne, et ma
compagnie est désignée pour aller ravitailler un détachement de
topographes dans ces parages-là.
C'est sur ma pauvre compagnie, paraît-il que Bou-Amema lancera ses
foudre, et il pourrait bien se faire que je laisse à mi-chemin mes
_Expéditions autour de ma tente_.
Quoi qu'il arrive, j'ai joui de mes huit jours de vacances, et si demain
je me fais tuer en reprenant le harnais, j'aurai au moins livré au
public vingt-deux chapitres d'une saine littérature, qui seront mon legs
à la postérité.
Adieu donc, cher lecteur, et priez pour moi!
Je laisse le ton rieur et peut-être narquois que je crois prendre dans
mes écrits, pour me laisser quelque peu aller à la tristesse et vous
dire encore: Adieu! adieu!