CHASSE A L'AFFUT

Cré nom d'un pépin! me dit mon caporal à lunettes, il nous faut

absolument aller faire une chasse à l'affût. Les hyènes pullulent chaque

nuit dans la montagne de Ras-el-Ma.

Je devins rêveur.

Dans deux jours nous partons, et ça va chauffer, paraît-il, cette

fois-ci. Bou-Amema nous guette, et nous sommes sûrs de notre affaire.

Mieux vaut avant de mourir prendre encore un plaisir quelconque. Ma foi,

va pour la chasse à l'affût.

Il me restait bien cependant une certaine réminiscence du fameux

barbillon de la Mékerra, mais ce nuage se dissipa tout de suite devant

le sourire tout-puissant de mon subordonné.

Drôle de garçon, ce jeune homme! Toujours gai, content, ne doutant de

rien.

Rate-t-il un projet, qu'il tombe tout de suite sur un autre, abandonné

aussitôt pour un troisième.

Issu d'un Roumain et d'une Russe, quelque peu prince,--tous les Roumains

sont princes,--très-causeur, ambitieux, jamais en peine, c'est-à-dire la

perle des hommes.

Enfin nature d'élite.

Bachelier ès sciences, et ès lettres, il débuta comme journaliste à

Paris et réussit si bien qu'il était soldat à vingt-trois ans.

A la suite d'une description passionnée d'un pays quelconque, qu'il

n'avait jamais vu, il fut fait officier d'académie, et, s'engageant, il

complétait son dossier d'actions d'éclat en déployant un superbe brevet

de membre correspondant de l'Institut Cambodge-Annam.

Pourquoi de Cambodge-Annam, grands dieux? Lui seul le sait probablement.

Il tomba comme caporal dans ma compagnie et y déploya une activité hors

ligne.

Faisant ses étapes clopin-clopant, il se redressait à l'arrivée et

courait partout comme un cerf.

Dans un moment d'épanchement, il me confia un manuscrit sur lequel il

fondait les plus grandes espérances.

C'était une épouvantable histoire d'une grande dame russe, buvant

beaucoup de thé, fumant beaucoup de cigarettes, ayant beaucoup d'amants.

L'affaire se terminait dans un gâchis formidable, arrosé d'une quantité

d'un sang aussi géorgien que caucasique.

Dominant cette grande débâcle de toute sa taille, apparaissait la grande

dame russe, la cigarette aux lèvres et le rire à la bouche. Puis, après

trois ou quatre ah! ah! ah! sataniques, l'héroïne sombrait dans une

apothéose méphistophélique qui donnait la chair de poule.

Je fus naturellement enthousiasmé, ayant toujours aimé le noble, le

beau, et je pris le caporal sous ma protection.

Il devint chef d'ordinaire de ma compagnie, et, petit officier

d'ordonnance, son rôle consistait surtout à assurer et à guider mes

plaisirs.

Je me plais ici à lui rendre justice sous ce rapport. Si l'on se

souvient de la pêche miraculeuse, on dira comme moi qu'il s'acquittait

dignement de sa mission.

Je craignais bien un peu pour la chasse à l'affût, mais ce diable

d'homme me paraissait si confiant que je fus aussi bientôt rempli d'une

ardeur singulière.

Sus aux hyènes! Détruisons ces horribles bêtes qui déterrent et dévorent

les cadavres dans le cimetières! Délivrons la montagne de Ras-el-Ma de

ces hôtes sinistres!

Remplis tous deux d'aussi fiers sentiments, nous nous mimes hardiment à

l'oeuvre, et, le soir, à dix heures, nous avions, au pied d'un grand

chêne, une agglomération remarquables d'ossements à demi décharnés, de

charognes de toutes sortes.

Je me permets ici d'expliquer au lecteur qui n'en sait rien,--les

lecteurs ne savent jamais rien,--que la chasse à l'affût se fait à

l'aide d'appâts que l'on place soit au pied d'un arbre, soit au bas d'un

rocher.

Le chasseur embusqué, très-brave alors, puisqu'il n'y a pas de danger,

guette ensuite l'arrivé du gibier.

Si c'est un chasseur bon enfant, il ne tue l'animal que lorsque celui-ci

est bien repu. Si, au contraire, le chasseur est un dur à cuire, il ne

donne pas à sa victime le temps de faire: _ouf!_

La suite des événements apprendra au public laquelle de ces deux

catégories nous appartenions, le caporal et moi.

Enfin nous grimpons sur une arbre, et, quelques instants après nous

étions perchés chacun sur une grosse branche, le doigt sur la détente,

l'oeil bien allumé, l'oreille grande ouverte.

Combien de temps dura cette situation? je ne l'ai jamais su.

Je me rappelle cependant d'avoir soufflé quelques mots à mon compagnon

qui répondit _mezza voce_. J'ajoutai, je crois, quelques autres

observations, et le plus parfait silence s'ensuivit.

Ennuyé, je regardai le ciel bleu.

Les étoiles brillaient à travers les branches du chêne. Insensiblement

elles se mirent à sautiller et bientôt se lancèrent dans une danse

échevelée.

J'essaye de réagir contre cette hallucination. Les étoiles se tiennent

calmes, et je me mets à les compter.

A ce propos, j'avertis le lecteur, pour son instruction personnelle, que

cette occupation de compter les étoiles est assez difficile, et, quand

il ira à la chasse à l'affût, je lui donnerai une recette qui lui

permettra d'en compter beaucoup avant de s'endormir.

C'est ainsi que j'ai pu en additionner douze cent vingt-quatre, et cela

à ma première expérience.

Et pas plus d'hyènes que dans le creux de la main.

Au moment où je pinçais la douze cent vingt-cinquième étoile, mes

paupières devinrent par trop lourdes, et, voulant les reposer, je fermai

les yeux et m'endormis.

Il est de tradition de toujours rêver dans ma famille. Aussi étais-je à

peine endormi, que je ne manquai pas d'entreprendre le plus monstrueux

des rêves.

Malgré l'horreur instinctive qui m'éloigne de tout combat, je suis

forcé, par la fatalité, de toujours être témoin ou acteur dans des

luttes quelconques.

C'est ainsi que, comme spectateur impuissant, je fus contraint

d'assister au violent conflit dont ma tente était le théâtre. En

général, tous mes bibelots semblaient être la proie d'une ivresse

fantasmagorique.

C'était un fouillis incomparable, un carnage indescriptible.

Courant, sautant, voltigeant en tous sens, les occupants de ma demeure

s'entre-croisaient, se heurtaient les uns aux autres, reculaient, se

dégageaient de la foule, piquaient une charge à droite, dégringolaient à

gauche, se roulaient ensemble en une boule serrée, s'éparpillaient en

gerbe qui éclate, se fusionnaient de nouveau, recommençant sans trêve ni

relâche.

Point central de cette activité insensée, mes esprits essayent

d'analyser les sentiments et les causes qui agissent ainsi sur cette

multitude en délire.

Peu à peu la lumière se fait dans mon âme, et bientôt de cette cohue se

détachent, clairs et nets, deux partis ennemis armés d'une rage sans

pareille.

D'un côté, commandés par ma capote, se range ma ma tunique flanquée de

deux pantalons.

En face, mon cahier d'ordinaire et deux _Figaro_, avec polémique

Zola-Wolff, se serrent en bon ordre: _l'Univers_ les commande.

Ils se heurtent, tous tremble, et je frémis.

Le résultat est indécis.

Trois _France_, une boussole, un crayon prolongent la ligne, sur la

droite des _Figaro_. _l'Univers_ jette un regard sur l'ensemble, se

signe et fait une muette prière.

La capote, l'oeil ouvert sur l'ennemi, réclame du renfort. Trois

chaussettes russes, un soulier gauche tout neuf et une guêtre en cuir

répondent à l'appel.

Le carnage devient affreux.

Mon cahier d'ordinaire est mis hors combat, et _l'Univers_, qui a refait

sa muette prière tombe mortellement blessé.

La victoire est à ma capote.

Le coeur ulcéré de douleur, j'allais intervenir, quand, stupéfié,

j'aperçois dans l'ombre la réserve des deux camps s'avancer en bon

ordre.

Ma gamelle, ayant pris fait et cause pour la partie intellectuelle des

combattants, marche au secours des _Figaro_ restés seuls sur la brèche.

Elle est suivie par mon quart, mon sabre, un godillot droit et deux

bougies.

La capote pâlit et fait un appel suprême à mon sac, ma musette et mon

bidon. Ceux-ci entrent en lice, et le choc des deux camps est

terrifiant.

Jupiter, paraît-il en fut ému. L'Olympe même, d'après les racontars, en

ressentit une violente secousse.

Longtemps, longtemps, la victoire est incertaine, et je ne sais vraiment

à qui Mars aurait pu donner la palme, si des événements beaucoup plus

graves n'étaient survenus.

Ma pipe, assistée de tout son matériel et trop fière pour prendre part à

une si infime besogne, gardait une neutralité complète.

Mais lorsqu'elle vit mon revolver montrer des velléités de vouloir se

ranger du côté de la capote, une rage sans pareille la secoue. Sa

vieille cicatrice du côté droit devient livide à faire peur, et, lançant

un défit à l'univers entier, elle se plonge, avec tout son monde, dans

le plus fort de la mêlée.

Mon revolver riposte tout de suite, et la danse est complète.

A ce moment suprême, je n'y puis plus tenir, et, secouant ma léthargie,

j'interviens vigoureusement.

Mon sac, chez qui depuis déjà longtemps j'avais remarqué une sourde

inimitié à mon égard, profite de ma démonstration pour se déclarer

franchement contre moi et me pousse une violente botte, qui m'atteint en

pleine poitrine.

Je m'éveille à ce choc et à temps pour entendre une détonation.

Elle provenait du fusil du caporal. Comme moi il s'était endormi, et son

arme, s'échappant de ses mains, avait, dans sa chute, rencontré ma

poitrine, puis une branche qui avait touché la détente.

Une hyène, effrayée de ce vacarme, était déjà loin, et je pus constater,

en voyant les charognes tout à fait décharnées, que notre visiteuse

s'était tranquillement repue pendant notre sommeil.

Je rentrai penaud au logis et examinai mon intérieur. Rien n'y était

changé.

Quel rêve affreux!

J'en appelle à tous les gens d'honneur, qui sont très-nombreux sur la

surface de la terre, et je les supplie de me prendre en pitié.

La fatalité me poursuit certainement, ou je ne m'y connais pas.

Ce sont toujours pour moi d'immenses vestes sur toute la ligne.

Ce maudit caporal est désigné par le sort pour troubler mes loisirs. Il

me fourre continuellement dans d'atroces pétrins.

Aidez-moi, cher lecteur, appuyez ferme ma résolution de rester chez moi

demain, qui peut-être sera le dernier jour de mon existence, car

Bou-Amema l'a dit: nous sommes réglés.

Je suis certain que, soutenu par vous, mes bienveillants

admirateurs,--car tous mes lecteurs m'admirent,--je pourrai demain rêver

en paix dans mon logis de campagne.

Expéditions autour de ma tente: Boutades militaires · 第 45 / 72 题