UNE PAGE D'AMOUR

Mon éditeur a annoncé, avec une certaine pompe qui flatte singulièrement

ma vanité, que j'écrivais un roman.

Diable! un roman veut dire: amours, aventures, intrigues.

Me voilà au vingtième chapitre de mon livre, et, si je me rappelle bien,

aucune chose de ce genre n'a été dite jusqu'ici dans cette oeuvre

appelée à faire ma gloire.

Ne dois-je pas profiter d'un repos bien acquis et des trois jours de

congé qui me restent pour aborder ce sujet?

L'amour est un dieu auquel j'ai beaucoup sacrifié, et un épisode sur mes

conquêtes passées a sa place marquée ici.

Pourquoi pas, d'ailleurs? et en conséquence:

Après avoir étudié l'art de la charpente, je compris bien vite que

j'étais indigne de ce beau métier, et, à la suite d'une chute de

quarante-cinq pieds, je fus convaincu que ces sortes d'exercices étaient

contraires à ma santé.

J'entrepris donc une autre carrière.

Détestant à l'extrême les professions remuantes, j'acceptai le poste de

commis dans une épicerie, près de Toronto.

Ma position était brillante.

J'avais vingt francs par mois, la nourriture et dix-huit heures de

travail par jour.

Enchanté de ma nouvelle position, je songeais déjà à la quitter, quand

un événement tout fortuit me retint: ma patronne était devenue amoureuse

de moi.

Laide, bête, prétentieuse, elle avait cinquante ans et parlait pointu.

Ayant déjà vidé deux maris, elle songeait à enterrer le troisième.

Coquette et toujours bien mise, elle choisissait les moments où elle

essayait un cotillon, un fichu quelconque, pour m'appeler et me demander

mon avis.

Et alors, quel petit air délicat d'indifférence! Comme elle minaudait

bien devant sa glace!

J'ai déjà dit ma bonasserie monumentale, mais cette qualité pâlissait

devant ma naïveté: quelque chose d'inédit enfin.

Offrant à ma patronne le plus beau spécimen d'idiot antiamoureux, elle

essaya de dompter ma froideur en me parlant continuellement de sa fille.

Celle-ci, mon aînée d'un an, avait dix-sept hivers, et étudiait le piano

à Montréal.

Elle devait arriver dans quelques jours.

En voyant la photographie de cette jeune fille, je fus foudroyé.

C'était fini, je l'étais.

Ma timidité augmentait en raison directe de cette amour, et lorsque

Angèle fit son apparition à l'épicerie, je m'évanouis derrière une meule

de fromage.

Cet événement flatta la jeune fille. Attirée par l'effet qu'elle avait

produit sur moi, elle se persuada qu'elle m'aimait.

Quant à moi, j'étais fou.

Je pesais une livre de beurre quand on me demandait une pinte de whisky,

et je posais partout le nom de ma belle, même sur mes livres de

comptabilité.

Un tel,--trois Angèles = 0,50--je devais écrire trois tranches de porc

frais.

A cette période aiguë de mon existence dans l'épicerie, mon patron

intervint.

C'était un petit bonhomme grêle, hargneux, affairé, méchant en diable.

Se redressant sur ses petites jambes, il m'apostrophait d'un ton

prudhommesque, menaçant de me congédier.

Mais je tenais fort à mes vingt francs par mois, à mes dix-huit heures

de travail par jour et probablement aussi à Angèle. D'autant plus, que

ma patronne venait de commander pour moi un costume jaune complet.

Je courbais la tête, promettant de m'amender.

Ce que cette passion me fit faire!

Un jour, je pars pour aller chercher un chargement de pommes de terre

dans un village voisin.

Heureux de me trouver en proie à mes pensées, je laisse le cheval

prendre une direction opposée, et je constate mon erreur à quinze milles

plus loin.

Une autre fois, courbé sur mes genoux pour prendre une brassée de bois

dans la cour, je reste dans cette position un temps infini.

Je voyais le ciel, les nuages, les étoiles, enfin le système solaire au

complet, et, plus brillante que tout ça, ma divine Angèle m'ouvrant les

bras.

J'étais ramené à la réalité par une brutale injonction, qui n'avait rien

de cosmographique.

Toujours ce maudit patron. C'était à n'y plus tenir.

Les projets les plus fantastiques envahissaient mon esprit.

Tout ce que les amoureux les plus convaincus de l'antiquité et de nos

jours on pu inventer était bien pâle, comparé à mes châteaux

espagnols...

Jusqu'à cette époque, mes amours avec Angèle s'étaient concentrés dans

une pudique série de soupirs, d'oeillades accompagnées de sourires bien

modestes.

Un soir, il y avait beaucoup de monde au salon.

Toute l'aristocratie de l'endroit y était: l'hôtelier, l'ébéniste, un

marchand de boeufs, le scieur de long, enfin, toute la fine fleur.

Ces messieurs accompagnaient une confortable fournée féminine.

Malgré l'infériorité de ma position sociale, on eut pitié de moi, et

j'eus l'insigne honneur d'occuper un coin au salon.

La soirée se passa en délicates causeries sur les diverses occupations

professionnelles des invités.

La séance fut close par des jeux de société.

Trois fois j'eus le bonnet d'âne, et toujours par la faute d'Angèle, qui

se faisait un malin plaisir de lutter avec ma maudite timidité.

Enfin, tout le monde est parti. Chacun regagne ses appartements, et moi,

mon grenier.

J'étais dans le corridor, sans lumière.

J'entends un bruit de pas discrets; deux bras me frôlent doucement,

tâtonnent quelque peu et m'empoignent avec ardeur.

Une bouche suave se colle sur mes lèvres, une poitrine bien remplie

s'appuie sur mon sein.

Quel coup de foudre!

Une commotion électrique me secoue les nerfs, et, avant d'avoir repris

mon aplomb, tout s'était évanoui.

Titubant, je me traîne jusqu'à mon lit, cherchant à analyser la

situation.

Non, c'est impossible. Angèle n'a pas fait cela! J'ai eu un cauchemar,

un charmant, il est vrai; mais enfin, j'ai halluciné!

Le lendemain, j'examine ma belle, et rien sur son visage ne trahit ses

actions de la veille.

J'étais convaincu que j'avais rêvé.

L'affaire en resta là, mais les choses devaient bientôt prendre une plus

douce tournure pour moi.

Ma céleste Angèle étudiait l'orgue dans une ville voisine, et, une fois

par semaine, le cocher l'y menait.

Ce bon serviteur tomba malade un jour, et, malgré mes hautes fonctions

dans l'établissement de mon patron, je fus naturellement désigné pour

lui succéder.

Bonheur et gendarmerie! comme la vie était belle!

Je me conduisis avec le plus grand respect. Ceci, sans forfanterie, car

je ne pouvais faire autrement.

A la seule pensée de dire bonjour à Angèle, je sentais le sang m'envahir

la nuque.

Ma timidité était bien digne de figurer parmi les sept merveilles du

monde.

Enfin, ne parlons plus de ce talent chez moi, car la langue française,

que je possède très-bien cependant, n'a pas assez de tournures pour

l'exprimer.

Suffit de dire que mon Angèle joua de l'orgue, et que le soir, par un

beau clair de lune, nous étions tous deux installés dans le traîneau.

Je conduisais sans conviction. Malgré le froid intense, je jouissais

d'une chaleur équatoriale.

Je ramenais souvent les peaux de buffle autour des épaules de ma

compagne.

Pendant une de ces opérations, que j'exécutais en tremblant, un

mouvement maladroit me fit toucher la toque de fourrure d'Angèle.

Je me crus mort, et ne revins à moi qu'interpellé par ma voisine, qui

déclarait, en riant vouloir être indemnisée par un baiser.

Jérusalem! c'était donc réel, la rencontre du corridor!

Je perdis tout respect et pris mon premier baiser.

Les étoiles ne sont rien, comparées au nombre d'embrassades qui furent

prises et données pendant le reste du trajet.

Tout ce qu'une femme aimée et qui aime peut faire fut fait par Angèle

pour me forcer à pousser plus loin mes explorations.

Mais j'ignorais ses agaceries, et me contentais d'améliorer ma première

expérience.

Rendu à domicile, j'y étais passé maître, et je fus récompensé, cette

nuit-là par une insomnie séduisante.

Tout cela devait finir cependant, et la fin arriva trop tôt pour moi.

Mon patron donna un bal pour inaugurer une maison qu'il avait fait

construire. Tous les gros bonnets furent invités, et moi, toujours par

surcroît, j'assistais comme spectateur à cette brillante réunion.

Placé près de la musique, je suivais d'un oeil jaloux les moindres

gestes d'Angèle, qui, en valsant, m'atteignait de ses regards à chaque

tour, et me lançait autant de traits bien appliqués.

Enfin, comme les plus beaux bals du monde doivent prendre fin, je

retrouvai mon lit, et peu à peu, mes sens s'engourdissant, je

sommeillai.

Mes rêves revêtaient les formes d'Angèle, et ses mains me caressaient le

visage.

Insensiblement mes esprits acquièrent une idée exacte de la situation,

et ma belle m'apparaît en chair et en os. Courbée près de mon lit, sa

main me pressait doucement la joue, et sa voix, comme un soupir, me

disait: Joseph.

Quelque endurcie que fût ma bêtise, tout sentiment humain a des bornes

qu'il ne doit pas dépasser.

On m'avait bien dit que la haine excessive touche de près l'amour, mais

j'appris alors que la timidité poussée à fond entraîne toujours une

hardiesse outrée. Aussi je devins lion.

Comme les muscles de ma jeunesse étaient remarquables par leur grande

précocité, j'enlevai Angèle d'un tour de main, et avant d'avoir fait ah!

elle était sur mon lit.

Elle se débattait et résistait considérablement.

Tout à coup, une lumière brille, et un _Banco_ en bonnet de nuit

apparaît sinistre à l'horizon.

Nom d'un sifflet bleu!--juron spécial à mon jeune âge pendant les grands

événements,--comme j'avais peur! J'exécutai à l'instant un acte de

contrition suprême.

Angèle se redresse et explique la chose,--elle avait un sang-froid qui

m'étonnait,--et termine sa défense en me demandant pour époux.

L'écume ornait la bouche du patron, muet d'émotion. Ses premiers mots me

rappelèrent la rupture d'une écluse, et je vous donne mon billet que

nous fûmes salés.

Angèle rentra chez elle, et j'oubliai de dormir cette nuit-là.

Le lendemain, mon maître en épiceries me dit quantité d'aménités.

La patronne, depuis longtemps jalouse de sa fille, me combla aussi de

paroles charitables.

Ce fut toujours mon faible de passer pour le plus débauché et le plus

scélérat des mortels.

J'en étais bouleversé, car là où je me trouvais tout à fait nul, on

persistait à me bourrer de grandes qualités ou de défauts sataniques.

J'en perdais la tête, car ces découvertes de mes contemporains me

confirmaient davantage dans mon opinion de ma nullité.

Comment! me disais-je abattu, on me nomme Joseph, et je crois ne pas en

avoir l'air: preuve de mon insuffisance à juger sainement les choses.

C'est ainsi que mon patron me traita d'effronté,--Dieu sait si je

l'étais,--Il ajouta polisson, libertin, fainéant, mécréant, et une

quantité d'autres qualificatifs dont l'effet immédiat fut de me faire

tomber en garde avec un regard provocateur.

Mon adversaire, ahuri de mon audace, saisit un gourdin et me charge en

règle.

En un instant ses défenses sont démolies, et le représentant de

l'épicerie roule dans ses marchandises.

Je reviens encore sur mes qualités de combattant. Malgré mes jeunes ans,

j'avais une rondeur de biceps remarquable, et, quoique doux de

tempérament, je tapais dur parfois.

Le nez du patron comprit vite la conséquence de sa hardiesse, et, devant

les flots de sang qu'il rendit, je fus rappelé à la réalité, et compris

la gravité de mon agression.

Un membre aussi influent du commerce des denrées coloniales n'aurait

jamais dû être traité si cavalièrement par un poing aussi infime que le

mien.

La suite de cette affaire fut l'arrivée de l'huissier, qui voulait

m'arrêter.

La mère d'Angèle s'y opposa avec énergie, et ma punition fut mon renvoi.

Qu'allais-je devenir? J'avais trois mois d'économie, et ma résolution

fut vite prise.

Après une séparation saturée de larmes et de serments éternels, je pris

le train du soir, et deux jours après j'étais à Chicago.

J'avais encore dix sous dans ma poche.

Je profitai de cet avoir pour faire cirer mes souliers et acheter un

cigare.

Puis, le coeur léger, je me promenai magistralement.

Je fis ainsi pendant trois jours, et j'aurais certainement pris

l'habitude de ne plus boire ni manger si mon estomac l'avait voulu.

Cependant la frugalité doit avoir des limites, car, malgré l'avantage

des _free lunches_, je m'évanouissais le quatrième jour dans un

tombereau à charbon, qui m'avait servi de couche.

Croyez-m'en, cher lecteur, laissez-moi dormir en paix dans ce tombereau

hospitalier.

Plaignez seulement l'amant malheureux et blâmez le père de mon Angèle de

m'avoir fourré dans cet état.

Je ne m'y connais pas, ou voilà une page d'amour qui donnera

certainement raison aux dires de mon éditeur.

Expéditions autour de ma tente: Boutades militaires · 第 43 / 72 题