SOUVENIR DU JEUNE AGE

Je jure que je ne quitterai pas ma tente pendant les quatre derniers

jours de mes vacances.

Mon expérience de la pêche à la ligne m'a trop douloureusement éprouvé:

je ne veux plus m'amuser.

Cependant, l'ennui commence à m'assommer ferme, et le diable m'emporte,

mais je voudrais être en route.

Que ferais-je bien aujourd'hui pour tuer le temps? Rien, si ce n'est

réfléchir.

Que fait un homme qui n'a rien à faire? Il pense.

S'empoigner avec ses réflexions est un moyen comme tout autre d'oublier

le présent.

Le passé défile devant soi, et l'on a le choix des sujets.

On glisse rapidement sur les choses ennuyeuses, et l'esprit s'arrête

avec complaisance sur certains événements chers au souvenir.

Le premier sourire de la femme aimée fait époque dans la vie d'un homme,

et y laisse des traces brillantes où l'imagination aime à se trouver.

Par contre, l'oubli complet nous venge bientôt de nos plus violents

déboires.

Heureuse construction que la machine humaine!

L'homme prévoyant doit toujours s'assurer la pâture de l'avenir avec un

passé bien rempli.

L'âge arrive, et avec lui tout un cortège d'illusions perdues, de

chagrins, de passions, d'ambitions avortées, de jouissances.

Le repos bien mérité, au bord de la tombe, permet au mortel de puiser

dans cet immense océan du passé, et d'y prendre à volonté les sujets de

souvenir.

Ce préambule m'amène naturellement à raconter un événement auquel je fus

mêlé, et que, à l'époque, fit une impression extraordinaire sur mon

esprit.

J'étais très-lié avec un jeune étudiant en droit du nom de P...

Ce garçon me recevait chez lui chaque soir, et je dois me rendre

justice: c'était toujours sur ses instances réitérées que je

franchissais, au crépuscule, le seuil de sa porte.

Si, par hasard, j'oubliais le rendez-vous, je voyais P... arriver chez

moi, le reproche à la bouche.

Nous étions tus deux quelque peu musiciens, et nous partagions nos

soirées entre la musique et la pipe.

Très-enthousiaste, il me faisait lui raconter mes aventures.

Déjà, à cette époque, j'avais connu les caprices du sort des voyages.

Un ami commun, T..., logeait chez P... et, pendant ces longues soirées

d'hiver, je nouai avec ces deux garçons-là, à l'aide de franches

causeries, les deux plus solides amitiés de ma vie.

D'une timidité incompréhensible qui me faisait fuir le monde, je

n'abordais presque jamais les parents de mon ami.

Celui-ci, connaissant cette particularité de mon caractère, entourait

mon entrée chez lui de précautions toutes mystérieuses.

Il me précédait toujours, et éloignait de ma chère personne tout être

indiscret.

Si la bonne m'ouvrait, elle avait ordre de me conduire au fumoir sans

avertir qui que ce fût.

Si bien que le papa finit par être intrigué du personnage phénoménal

introduit chaque soir chez lui par son fils.

D'intrigué qu'il était, le bonhomme devint peu à peu hargneux, et,

finalement devant les insistances de mon camarade, priant son père de ne

pas me parler, la haine du vieillard ne connut plus de bornes.

La maman, contrairement à son mari, nourrissait pour moi un amour qui

frisait l'adoration.

Elle ne tarissait pas d'éloges à mon adresse, chaque fois que,

rougissant, j'avais l'honneur très-rare de lui parler.

Le papa attendait depuis longtemps une occasion favorable de faire

éclater sur ma tête une tempête terrible.

Inconscient du malheur qui me menaçait, je continuais toujours mes

visites, les entourant de plus en plus d'une discrétion dont l'excès

faisait écumer le père de mon ami.

Le _Bazar_ de la maîtrise Saint-Pierre fut l'étincelle qui mit le feu

aux poudres.

Il avait entendu, pendant la journée, entre P... et moi, que nous irions

le soir au _Bazar_.

A sept heures, j'étais dans le corridor, chez lui. Il rendait compte de

sa sortie.

Des cris, des hurlements, des bruits de vaisselle cassée, des pleurs de

femme, et de jeune fille, des jurons, enfin toute une gerbe de sons

variés m'arrivent tout à coup.

Des qualificatifs, extraordinairement gras, sortent de la bouche du

papa.

Je perds contenance et m'efface discrètement, me faisant très-petit.

Je regrettais ma présence au milieu de cette fête d'intérieur.

Toujours loin de moi, cependant, l'idée que ma mince personnalité était

pour quelque chose dans cette orgie de famille.

La porte de la salle à manger s'ouvre, et mon ami P... l'oeil en feu, me

prie de le suivre et de ne pas faire attention aux paroles du son père.

Je consens de la tête, prenant la mine d'un homme peiné d'être témoin

d'une pareille scène.

Mais le papa suit de près, et l'orage m'écrase de toute sa violence.

J'aurais fait la fortune d'un peintre, s'il avait pu croquer ma binette

au moment où je compris que j'étais la cause de tout ce tremblement.

J'étais anéanti, écrasé, pulvérisé.

Je courbais l'échine et me croyais en réalité le plus misérable des

hommes.

Jamais ma chétive personne ne m'était apparue aussi dénuée de tout

intérêt.

J'étais sincèrement convaincu que le dernier des mortels valait cent

fois plus que moi.

Telles sont mes pensées, tant que le papa s'adresse à son fils, mais,

une fois lancé, le gaillard ne savait plus s'arrêter, et bientôt sa

fureur me prend directement pour objectif.

Toutes les foudres de son éloquence bilieuse m'atteignent à la fois.

--Qu'est-ce que ce monsieur C...? A peine a-t-il vingt ans qu'il a déjà

été soldat au Texas! Ça doit être un voyou de la plus belle eau!

Ah! massacre et pain d'épice! Je redeviens à l'instant le premier des

mortels, et, au moment où mon poing allait s'abattre sur le crâne de

l'insolent, je me trouve étendu sur le trottoir.

Un bruit violent m'apprend que la porte s'est refermée, et, réflexion

faite, je comprends que j'ai été flanqué dehors.

De lointains et sourds mugissements me font connaître que mon ami

recevait une raclée paternelle, tandis qu'un rire méphistophélique,

venant du troisième, ne me laisse aucun doute sur la désopilation du

camarade T..., témoin du drame.

Ma chute m'avait fort ébranlé, mais une idée nette et claire restait

dans mon esprit: me venger.

Toutes les tortures du monde ne pourront effacer une insulte aussi

grave.

Car enfin, invectiver un homme et le flanquer à la porte, voilà

certainement une insulte: aucun doute possible là-dessus.

La tête bourrée des plus effroyables pensées, je m'éloigne, en proie à

une émotion bien légitime.

Le hasard me fait tomber sur un mien cousin, affuble du plus cocasse

dénominatif du monde. Ses ancêtres lui avaient légué le nom emblématique

de Dolphis Seringue.

Une idée me frappe... un duel!...

Voilà une vengeance peu canadienne, il est vrai, mais qui n'en sera que

plus terrible.

Je suis fort au pistolet, et j'abattrai le bonhomme. Puis, lu mettant le

pied sur la gorge, je lui rirai sardoniquement au nez, en assistant à

son dernier râle.

La décomposition de mon visage et le désordre de mes habits attirent

l'attention de Seringue.

--Tu me connais, lui dis-je avec éloquence. J'ai besoin de toi pour me

rendre un grand service. Il faut que je me batte en duel, et tu seras

mon témoin. Tu vois cette maison. Eh bien, là réside un animal qui m'a

insulté. Non content de l'insulte, l'infâme m'a violemment jeté hors de

chez lui. Comprends-tu qu'un homme comme moi ne doit pas supporter qu'on

l'étende impunément sur un trottoir, quel qu'il soit?

Ce morceau d'éloquence produit un effet remarquable.

Seringue est électrisé. Il prend ma vengeance à coeur, et, sans autres

explications, il se pend à la sonnette de mon insulteur.

Le nez collé au volet du deuxième, le père P..., qui s'attend à quelque

chose, guigne l'entrée de sa maison, et crie:

--Qui est là?

--Dolphis Seringue

--Qui ça, Dolphis Seringue?

--Un monsieur.

--Que me voulez-vous?

--Je viens de la part de C..., qui veut se battre en duel avec vous.

Le bonhomme P..., qui connaissait son latin, lui lance un formidable

_cambronne_ pour lui et pour moi.

Dolphis Seringue rugit et donne de violents coups de pied dans la porte.

L'ami T..., et P..., revenu de sa raclée, prennent goût à la tournure

des événements et se rendent malades de rire.

Seringue continue toujours en gamme ascendante, sa série de coups de

pied dans la porte, et agrémente son langage d'épithète à hauteur.

Le père P... prend un air de haute-taille, et, se cambrant dans la

croisée, avec la plus exquise politesse:

--Mon cher monsieur Dolphis Seringue, si vous ne cessez de frapper à ma

porte, je me verrai dans la pénible obligation d'avoir recours à la

police pour vous faire arrêter,--puis, s'emballant,--vous m'embêtez,

monsieur,--de plus en plus poli,--f...-moi la paix et,--dernier et

conclusif argument:--mangez de la... Autre édition du classique suscité.

Dolphis Seringue devient diablement personnel.

C'est à lui que le bonhomme aura affaire...

Cette scène m'afflige beaucoup.

Un peu remis de ma colère, je comprends enfin que la démarche de

Seringue est tout au moins empreinte d'une certaine irrégularité.

Je l'attire à mon tour de le tranquilliser.

Sa fureur ne connaît plus de limites. Nous nous séparons après avoir

arrêté les plus sombres projets de vengeance pour lendemain. La nuit

porte conseil.

Le jour suivant, il ne me restait plus qu'une grande tristesse et une

courbature à l'épaule.

Le père P... est un vieillard, et je ne puis cependant pas me battre en

duel avec lui...

Il avait bien le droit de trouver que je débauchais son fils...

Puis enfin, si je n'avais pas été soldat au Texas, il ne m'aurait pas

traité de voyou...

Cependant, il m'a jeté à la porte...

Débonnairement, je me donnais tous les torts, et, n'osant faire mes

excuses au père P... de m'avoir flaqué sur le trottoir, j'écrivis à sa

femme.

Je lui fis une peinture navrée de la candeur de ma conduite, et lui

jurai bien sincèrement de n'y plus revenir.

Je vis mes deux amis dans le courant de la journée. Ils rageaient de ma

bonasserie inqualifiable, et P... ne parlait de rien moins que de

quitter le toit paternel.

Je me fis pacificateur et mis de la raison dans son esprit.

Le soir, je reçus du père P... une lettre bourrée d'excuses de toutes

sortes. Il mettait toute la faute sur son coquin de garnement.

Quant à Dolphis Seringue, il rage encore.

Si mes deux amis voient ces lignes, je souhaite qu'ils en rient un peu

comme j'en ris maintenant.

C'est égal, dans le temps, c'était dur tout de même, surtout le

trottoir.

Expéditions autour de ma tente: Boutades militaires · 第 41 / 72 题