PÊCHE MIRACULEUSE

Plaignez-moi, car j'en vaux la peine.

Un peu remis des cuisantes émotions dues aux chapitres précédents, le

hasard, parfois aimable, me fournissait une affriolante pêche à la

ligne.

Passions et joies de mon enfance! m'écriai-je en délire, enfin, je

pourrai donc, une fois encore, me livrer à vous, corps et âme!

Une rivière serpente à quelques pas d'ici, et un jeune amateur convaincu

doit me conduire sur ses rives.

Comme nous allons être heureux!

Ce jeune homme, caporal dans ma compagnie, est membre de l'institut de

Cambodge-Annam--gage de succès,--officier d'académie, et porte des

lunettes à branches.

Doit-il assez aimer la pêche à la ligne!

Accordant une mentale ovation à Alphonse Karr, notre grand maître

pêcheur à tous, je me plonge dans de délicieuses émotions, évoquées par

le souvenir de son fameux poisson de cinq pieds, qui faillit le

submerger dans la Manche près d'Étretat.

De là, me laissant entraîner par les caprices de ma pensée, je n'hésite

pas à me rappeler mes exploits sur la rivière des Prairies.

Refaisant, étape par étape, mes années du jeune âge, je me vois,

impatient, attendre le soir qui devait me trouver dans ma pirogue,

fidèle aux barbues, à qui je fournissais une pâture qu'elles

appréciaient.

Je choisissait une pierre, assez longue et lourde, que j'attachais avec

une corde d'écorce, et, lançant ma pirogue au fil de l'eau, je lâchais

tout, à l'endroit propice.

Préparant alors mes lignes, j'y mettais les appâts avec un soin jaloux,

et ah! qu'il était doux à mon oreille, par une soirée calme, le son

plaintif du plomb frappant l'eau!

La ficelle enlacée autour de l'index, l'oeil fermé ou perdu dans la

pénombre lointaine d'une eau sereine, les sens endormis dans une vague

indécision mentale, j'attendais le choc lent et prolongé d'un gibier

marin quelconque.

Pas un souffle dans l'atmosphère.

Les bruits se répandent avec une limpidité merveilleuse.

Les _voyageurs_, attardés dans les petites cabanes de leur radeau,

envoient dans les airs leurs chansons bien rhythmées.

L'écho est fidèle aux douces et monotones terminaisons traînardes,

particulières à nos chants canadiens:

Elle est à quinze brins,

Ma ceinture de laine;

Elle est à quinze brins,

Ma ceinture de lin.

Ou bien:

Rendez-moi mon quart d'écus,

Je ne veux plus boire;

Rendez-moi mon quart d'écus,

Je ne boirai plus.

Bientôt tout bruit s'éteint peu à peu.

Seul un voyageur en gaieté trouble encore parfois le grand silence, et

chante, en coupant vigoureusement chaque syllabe:

_C'est_ les avirons

Que nous montent, qui nous mènent,

_C'est_ les avirons

Qui nous montent en haut.

Puis il se tait brusquement.

Et pas une barbue!

Les battements cadencés de mes nerfs simulent seuls le: _Ça mord!_

traditionnel.

Chut! me dit mon frère, compagnon inséparable.

Je ne réponds rien, car je m'aperçois que ça mord aussi.

Un brusque mouvement d'Ulric, des embrassées fiévreuses et multipliées

de sa part, un léger clapotis, un son mat à l'autre extrémité de la

pirogue, m'apprennent bientôt qu'une pièce est enlevée.

Est-elle grosse?--Ah! très-belle!

Je suis jaloux: ça mord, je tire brusquement ma ligne, j'en attrape une

grosse et je suis consolé.

Et pendant dix ans, cela dura...

Allons! allons! courons vite à la rivière, dis-je énergiquement au

caporal. Il me faut tout de suite me livrer au sain plaisir de la pêche.

Le caporal sourit, se retire respectueusement et revient quelques

instants après, avec une quantité respectable de roseaux de tous genres,

armés de ficelles de différentes longueurs.

Nous voilà en route.

Je guigne le bout des ficelles, et je n'y vois pas d'hameçons. Sur ma

demande d'explications, le caporal répond que tout va bien, et que sa

musette contient ce qui est nécessaire.

Nous sommes sur la berge de la Mékerra.

Choisissant un emplacement convenable, je m'y installe. L'eau, de

couleur sombre, m'annonce une profondeur suffisante.

Je commence à jouir d'avance de mon bonheur.

Je prends une ligne et demande un hameçon à mon compagnon. Un sourire,

toujours respectueux et teinté d'une certaine pitié pour mon ignorance,

illumine les traits de ce cher camarade.

D'un geste digne il me montre au bout de la ficelle un engin

microscopique, accompagné d'un plomb presque invisible à l'oeil nu.

Ah! m'écriai-je, je vous remercie.

Mais en moi je pensais qu'un pareil crochet ne pourrait jamais réussir à

enlever les pièces que je devais prendre.

Je ne dis mot cependant et demandai les appâts.

Un étroit sac de papier m'est présenté. Au fond, se remuent une quantité

innombrable de petits vers blancs. Ils sont un peu plus gros que la tête

d'une épingle.

Je jette un regard soupçonneux sur le caporal, et ma confiance commence

à être sérieusement ébranlée.

Je me remets cependant, et, après d'inqualifiables efforts, je parviens

à accrocher une de ces petites bêtes à la pointe de l'hameçon.

Lançant ensuite tout l'attirail en plein eau, je concentre mes facultés

sur le vrai travail du pêcheur: suivre attentivement, d'un oeil fatigué,

la plume d'oie servant de bouchon indicateur.

Mon compagnon a agi comme moi, mais certain dépit nerveux chez lui me

fait croire qu'il est très-difficile dans le choix de l'endroit où jeter

sa ligne.

Jamais content, ce caporal. Aussitôt sa ligne à l'eau, plus vite il la

retire.

Ses gestes, devenant peu à peu épileptiques, finissent par attirer tout

à fait mon attention.

Je le regarde, et la décomposition de son visage me fait peur.

Les veines de ses tempes sont gonflées à se rompre. Les coins de sa

bouche sautillent nerveusement. Ses mais, agitées et pendantes, ne

retiennent plus le roseau qui flotte sur l'eau. Son corps, penché en

avant, semble prêt à s'élancer; et enfin, ses yeux, aux prunelles

démesurément dilatées, sont dardés, avec une intensité inouïe, sur le

bouchon de ma ligne.

--Ça mord! mugit-il d'une voix à réveiller les morts, au jugement

dernier.

Je crois, en effet, voir une presque imperceptible vacillation du

bouchon, et, ému par le cri énergique de mon compagnon, j'enlève ma

ligne avec une vigueur à retirer un poisson de dix livres.

Hélas! une légèreté peu encourageante me fait vite comprendre que

l'hameçon est vierge de toute victime, et j'allais remettre ma ligne à

l'eau.

--Vous en avez un, hurle mon compagnon sur le même ton qu'auparavant.

Cette fois je perds complètement contenance.

Mon imagination surchauffée fait tout de suite défiler devant moi les

cas nombreux d'individus frappés d'épilepsie ou devenus fous furieux

subitement.

Pas possible, ce caporal est fichu, me dis-je, et, mettant ma ligne par

terre, je me lance au secours.

Ce voyant, mon compagnon se précipite vers moi, et avec une fureur telle

que, perdant totalement le peu de sang-froid qui me reste, je m'enfuis à

toutes jambes.

Surpris de ne pas être poursuivi, je regarde en arrière: le membre de

l'Institut de Cambodge-Annam tiraillait fiévreusement le bout de ma

ficelle.

Je comprenais son étonnante émotion. Un barbillon, d'un pouce et demi de

longueur, était étroitement serré entre ses doigts.

J'appris que de plus grands poissons étaient quelquefois pris en y

mettant de la patience.

J'en fus satisfait.

Plaidant une migraine, aussi violente que subite, je m'éloignai de la

berge.

La pêche dans la Mékerra peut trouver des amateurs, mais j'ai des goûts

excentriques, et je ne l'aime pas.

Où êtes-vous, fameux saumons du Saint-Laurent! Et vous, _maskinongés_ à

long bec, qui autrefois faisiez mes délices!

Bienfaisantes barbues de l'anse à Bleury, anguilles mystérieuses et

gluantes, brochets et _achigans_ violents, mais chers à mes lignes!

Riez, riez de ma déconvenue! Moquez-vous bien de votre maître à tous: il

est maintenant impuissant.

Plaignez-moi, car j'en vaux la peine.

Expéditions autour de ma tente: Boutades militaires · 第 39 / 72 题