C'était le deuxième jour de mes vacances. Triste et pensif, je me livrais
à d'intimes actions sur le bord d'un étroit sentier, lorsque mon oreille
fut frappée par un petit bruit sec.
Regardant dans la direction indiquée, je fus témoin d'une horrible
tragédie, dont je vous dévoile tout de suite les émouvantes péripéties.
Un énorme _cafard_ était aux prises avec une dizaine de grandes fourmis,
dont le domicile entamait fortement la base d'un gros bouquet d'alfa.
Ce malheureux coléoptère avait probablement fourré son nez dans des
choses privées, car les fourmis paraissaient fort en colère.
Il faisait de prodigieux efforts pour sortir de ce mauvais pas, mais à
peine entr'ouvrait-il les ailes, que ses ennemies s'y cramponnaient avec
furie.
Lançant de formidables horions à droite et à gauche, il ne pouvait
cependant se débarrasser de ses assaillantes. Ce voyant, en tacticien
habile, ce cafard malin fit le mort et attendit les événements.
Un spectacle extraordinaire s'offrit alors à ma vue.
Les sept ou huit fourmis qui l'entourent encore restent ébahies et
tiennent un conseil de guerre. Après de longs pourparlers, bourrés
d'arguments divers, une décision est prise, et l'action commence.
Deux des plus agiles se cramponnent aux ailes à moitié rentrées de leur
victime, deux autres aux pattes de derrière, et le reste pousse de
l'avant.
On marche en traînant le cadavre, et la route suivie mène au logis des
fourmis.
Le cortège s'avance ainsi de quelques centimètres sans encombre, lorsque
le cafard, sentant qu'on le traîne à sa perte, revient brusquement à la
vie, et annonce sa résurrection par un vigoureux coup de patte, qui
envoie rouler la plus ardente de ses ennemies sur un caillou voisin.
Elle y reste évanouie et expire quelques instants après.
Les autres, surprises de cette vie miraculeuse, se retirent discrètement
à l'écart et tiennent un second conseil.
Profitant de ce répit, le malheureux cafard recrute tous ses moyens, se
ramasse sous ses élytres, fermement rentrés, et marche en avant.
Il se traîne quelques secondes, et soudain une attaque furibonde, venant
de tous côtés, le rend perplexe.
Ses assaillantes, retirées derrière les rochers des environs, avaient
concerté un plan et le mettaient énergiquement à exécution. Fondant à
l'improviste sur leur ennemi en fuite, elles l'entourent et le harcèlent
sans cesse.
Il tient ferme, se débat longtemps, et finalement, perclus et épuisé, il
succombe une deuxième fois, non sans avoir jonché l'arène de nouveaux
cadavres.
Des renforts arrivent aux fourmis, et elles organisent un second convoi.
Alors commence, pour le cafard expirant, une promenade des plus
dramatiques.
Tantôt, sur une motte de terre, son gros corps luisant se tourne et
agite convulsivement ses pattes dans le vide, tantôt, échoué dans un
bas-fond, il nécessite les plus grands efforts pour l'en retirer.
Il serait oiseux de suivre cet insecte dans son triste pèlerinage. Il ne
me reste plus qu'à raconter les événements de la fin.
Parvenues à domicile, les fourmis lâchent prise et hésitent un instant.
Leur proie, offrant une trop grande surface, ne pourra être introduite
chez elles.
Les discussions se poursuivent, et l'on paraît vouloir lentement
s'acheminer vers une décision.
Enfin, les dernières objections levées, les plus fortes se montrent, et
le morcellement commence.
On en veut surtout aux pattes, car le souvenir des camarades, qui gisent
sur le champ de bataille, aiguise leur haine. Ces terribles pattes ont
porté les coups.
On saisit l'avant-train, et bientôt un membre, cédant à des efforts
réitérés, reste entre les serres d'une des travailleuses.
A ce moment, une chose terrible se passe.
Réveillé de sa torpeur, le cafard bondit sous la douleur et fait face,
une dernière fois, à l'armée entière de ses assaillantes.
Ses défenses de front se redressent, s'aiguisent sur son museau bruni et
défient au combat. Son corps entier frissonne et se cambre fièrement sur
ses pattes.
Tel apparaît à la meute qui le traque le sanglier acculé à sa bauge. Ses
poils, frémissant sous l'action de la rage, ondulent, secoués par sa
respiration haletante; ses flancs se gonflent et bondissent, en saccades
entrecoupées; ses pattes, cambrées obliquement, sont prêtes à donner
l'élan; son groin, armé de dents féroces, hume l'air avec feu et défie,
par son attitude arrogante, la foule entière des chiens ébahis.
Ceux-ci s'arrêtent un instant, comme bouleversés de tant d'audace, mais
se ruent bientôt sur lui et le mettent en pièces.
Tel apparaît aux fourmis ahuries l'indomptable cafard, héros de ce
drame.
L'attaque ne se fit pas longtemps attendre.
Blessées dans leur orgueil de vainqueurs, les fourmis se précipitent en
foule, le roulent et le culbutent en tous sens.
En vain ses membres musculeux frappent-ils à droite et à gauche; en vain
sa tête, faisant bélier, se rue-t-elle contre les nombreuses cohortes
des fourmis. Inutiles efforts! Il est entouré, écrasé, enlevé, entraîné,
et, roulant par terre une dernière fois, il se décide enfin à dire adieu
à la lumière.
Une convulsion suprême l'étend sur le dos, ses pattes battent l'air,
avec des frémissements de plus en plus lents, et bientôt il ne reste
plus qu'un réel cadavre, de ce qui, l'instant d'avant, faisait l'honneur
de sa race...
Sait-on si ce tragique cafard n'avait pas un épouse, jeune et belle, qui
l'attend, inquiète, au logis?...
Une mère, et un père, vieux et impotents, guettent peut-être son retour,
avec la pâture de la journée!... Jeune et brave, son devoir était de
nourrir les siens. Il s'en acquittait bien, preuve, la lutte suprême qui
lui coûte la vie...
Était-il père?...
Ses petits, dans leur nid moelleux, veillent jusqu'à sa rentrée au
logis. Leurs regards inquiets interrogent au loin l'horizon, pour y voir
poindre la forme bien-aimée de l'auteur de leurs jours!...
Mais rien, rien que le ciel vide...
Tristes réflexions qui m'accablent!...
Les fourmis, sans se laisser attendrir par ces funèbres pensées,
dissèquent tranquillement leur proie, et elles en logent les parties
dans leurs vastes greniers, pour servir de nourriture à leur nombreuse
progéniture.
J'assiste jusqu'à la fin à cette lugubre opération, et, quittant cet
endroit sinistre, je rejoins mes camarades, l'âme profondément remuée.
Ce fait est véridique, et je le livre intact à ma postérité.
En proie à une immense douleur, qui m'envahit infailliblement, au
souvenir de ce drame, je me vois forcé de fermer ce chapitre, que
j'avais pourtant juré de faire intéressant...