LES VACANCES

Assis par terre, les jambes croisées à l'orientale, je jouis de mon

congé, en admirant le paysage qui se déroule au loin dans la plaine.

Mon regard plane sur cette immensité, et mon imagination, libre de toute

entrave, prend son essor vers les cieux infinis.

C'est beau et grand, la liberté! Laissé à lui-même, malgré ses plus

beaux projets et ses plus sérieuses résolutions, il devient bientôt

apathique.

Il lui faut le stimulant d'un règlement, d'une ambition quelconque, pour

le forcer à sortir, en grommelant, de sa léthargie paresseuse.

La liberté, mot mille fois rabâché, à propos duquel je rabâche ici de

vieilles choses, s'empare de son élève, lui ouvre des horizons sans fin,

l'assomme de bonheur, de satisfaction, d'ennui, et le livre bientôt,

éreinté et dégoûté, à un règlement qui en fait un homme.

Car sans ligne de conduite, sans but, avec trop de liberté enfin, jamais

d'homme.

Ces pensées m'empoignent pendant mes chères vacances, et, reportant mes

regards vers la terre, l'oeil vague et réfléchi, je fais une étude de

botanique morale sur la touffe d'alfa qui pousse à mes pieds.

L'attache qui la lie au sol fait sa force. Arrachée, elle roulerait au

gré des vents, et, jaune et flétrie, elle irait bientôt mourir sur

quelque fumier inconnu. Aussi, comme elle semble vouloir être libre!

Violemment secouée par la brise, elle lance des pointes dans toutes les

directions.

Les fines extrémités de ses tiges dansent sur leurs bases flexibles, et

menacent continuellement un ennemi invisible.

Étonnante ivresse que la danse de l'alfa!

Serpent nourri de vent, elle se livre à ses caprices, et taille dans les

airs les plus fantastiques évolutions.

Quelle traîtresse, cependant! Derrière cet air léger et insouciant, se

cache une noire méchanceté, à laquelle un Bou-Amema quelconque se charge

souvent de donner raison.

Son voisinage offre de si meurtrières cachettes!

Inutile de rappeler ici les crimes dont elle fut témoin. Nombre de

malheureux soldats, en faction la nuit aux avant-postes, lui doivent la

mort.

Morne, silencieux, le factionnaire fouille au loin l'horizon d'un oeil

anxieux... Soudain, un éclair brille, un coup de feu éclate, le soldat

tombe, un maraudeur s'enfuit.

Un bouquet d'alfa avait caché l'assassin.

Oh! défions-nous de cette plante! Ses parages sont pleins de drames.

A tel point, que le chapitre suivant, construit pendant mes vacances

fera connaître un lugubre épisode, dont le théâtre était une plante

d'alfa.

Cette histoire est de celles qui laissent de profondes traces dans

l'imagination des lecteurs.

Je quitte cependant, avec un profond regret, ce chapitre XV, imbibé des

plus saines idées philosophiques.

Il tendra à démontrer à nos pairs que je suis très-fort en vacances.

Allons, c'est fait, avalons bravement le chapitre suivant. Une fois

lancé, marchons courageusement jusqu'au bout. Les dieux nous en sauront

gré.

Expéditions autour de ma tente: Boutades militaires · 第 33 / 72 题