Oui, je trouve mon quart, placé comme par hasard, près de l'endroit où
fut déposée ma gamelle.
Il serait illogique de croire qu'il pourrait en être autrement. Le quart
marche avec la gamelle. L'un ne peut aller sans l'autre.
Il est nécessaire d'utiliser le quart. On peut aussi boire au petit
goulot du bidon, mais quelle imprudence!
Les _Rédirs_ sont habités par des quantités de parasites, qui, entrant
dans le bidon, ne se gênent pas ensuite pour entrer dans la bouche.
Le quart équilibre la situation et permet d'étrangler les animaux
aquatiques en question.
Visibles à l'oeil nu, ils nagent gaiement dans le quart, et l'on met fin
à leur existence avec un peu d'énergie.
Quelques-uns emploient le couvre-nuque pour filtrer l'eau, mais ce sont
des sybarites. Le plus grand nombre, mourant de soif, négligent toute
prudence et boivent à grands traits partout où faire se peut.
De graves accidents, dus à l'absence de quart, arrivent quelquefois.
Je sais une histoire à ce propos.
Un jour de soif terrible, un troupier s'avise de se coucher au bord d'un
marais, et d'en boire ainsi l'eau stagnante.
Il se relève radieux, mais le malheureux ignorait que ses amygdales
portaient un intrus.
Une sangsue microscopique s'y était installée et prenait taille à cet
endroit.
Le troupier avait bien senti quelque chose d'anormal en buvant, mais,
attribuant cela au goût de l'eau, il n'y pensa plus.
Peu de jours après, sa salive se tachetant de sang, il fut ému.
Puis vint un chatouillement étrange qui lui caressait la gorge, et il
fut de plus en plus ému.
Enfin, n'y tenant plus, il alla trouver le major, qui, lui ôtant
tranquillement une sangsue de fort belle venue, lui dit d'aller cracher
en paix.
Depuis ce moment, ce gaillard-là a un culte particulier pour son quart.
Il ne boit jamais hors de lui.
Morale: Buvons toujours dans un quart, et non comme les guerriers de
Gédéon.
A l'encontre des pipes, les quarts dont plus appréciés dans leur jeune
âge que dans leur vieillesse.
Ils sont plus propres d'abord, chose essentielle, et, n'étant pas
bosselés, ils contiennent plus de vin hygiénique.
Personne n'ignore qu'un quart portant une bosse à saillie intérieure
perd de sa puissance. Cette question, peu encouragée par un jeune
soldant manquant d'expérience, acquiert une véritable valeur chez le
vieux troupier, qui ne veut pas perdre une seule goutte de sa ration.
Je reviens donc à ma première assertion et je recommande les quarts
vierges.
Les qualités du mien pourraient être discutées, et je n'ose lui
attribuer plus que son dû réel. Il appartient à la bonne moyenne et ne
loge pas bien loin de l'ouverture de ma tente.
Laissons, chers lecteurs, ce gobelet militaire recevoir la douce chaleur
du soleil qui le chauffe, et continuons notre voyage.
Vers le sud, nous rencontrons nos guêtres. Elles vont faire le sujet
d'un chapitre palpitant. Allons-y.