LA GAMELLE

Où êtes-vous, héros culinaires du seizième siècle, grands artistes qui

bâtissiez de si stupéfiants monuments gastronomiques?

De vos mains rouges ou enfarinées naissaient toutes sortes de mets que

me sont inconnus.

Et vous, ô Vatel, sans épée, daignez me sourire!

Grand Rabelais, dieu des ventres, expédiez-moi votre Gargantua!

Vous aussi, mânes futurs de Monselet, ayez pitié de moi!

Sortant de vos tombeaux,--(pas Monselet, c'est évident)--conspirez pour

moi, et venez tous, je vous enjoins, remplir ma gamelle d'un régal autre

que le riz d'administration!

Qu'il me serait doux de trouver, en place du bouillon réglementaire, un

succulent consommé saisi à point!

Qu'il... mais passons à la soupe d'ordonnance. C'est beaucoup plus

pratique.

Le brouet spartiate, d'antique mémoire, devait être délicieux, si je le

compare à notre dîner de chaque jour. Biscuit au riz et riz au biscuit,

nageant dans une maigre sauce, composent ce festin pantagruélique.

Et ma gamelle est là pour contenir ces friandises.

Aujourd'hui, peu satisfait de son contenu, je lançai par mégarde ma

pauvre gamelle à tous les diables.

Prenant terre sur son centre de gravité, elle vacilla un instant, et

bientôt s'étendit sur le côté dans un abandon complet.

Le couvercle, séparé du corps principal, roula jusqu'au bout de sa

chaînette.

Après quelques frémissements sonores au contact des cailloux du sol, un

arrêt brusque eut lieu, et le tout fut immobilisé.

Je profitai de ce moment pour décrire la fête du 14 juillet, et,

terminant l'étrange roman du jeune homme à la vache enragée, je me

sentis ému. Un certain remords agitant les fibres sensibles de mon

intérieur, je me traitai d'ingrat.

C'était dur, mais enfin l'inqualifiable action de brutaliser ainsi une

gamelle inoffensive m'apparut dans toute sa noirceur.

Se séparer aussi violemment du réceptacle de sa pâture journalière

n'était pas le fait d'un honnête homme.

Un garçon capable de maltraiter ainsi un bienveillant ustensile devait

être indigne de le posséder.

Je me levai, quittai ma tente, et, saisissant la pauvrette, je la remis

proprement en place.

Cet acte de ma part ne prouve pas qu'elle ne soit incapable de fournir

le sujet de brillantes dissertations. Il ne faut pas non plus

l'attribuer à ce que ma fidèle gamelle a été faite de fer-blanc, et que

ses flancs portent deux oreillettes de même métal.

Non, cet acte magnanime de relever gracieusement ma chère compagne est

dû à l'horreur que m'inspirait ma mauvaise action, et, de plus, je

tenais à me réhabiliter dans ma propre estime.

Laissons à l'ouest le vase dans lequel le cuisinier me versera la soupe

du soir, et examinons ce qui vient ensuite.

Le soleil, joyeux, nous aide dans nos recherches. Vivement éclairé par

lui, reconnaissons mon quart.

Nous avons raison de dire quart, car gobelet manquerait de cachet local.

Expéditions autour de ma tente: Boutades militaires · 第 27 / 72 题