Le 13 juillet 1881, il existait sur la surface de la terre, en Afrique,
un endroit nommé les Hauts-Plateaux.
Sur ces Hauts-Plateaux, s'arrondissait un mamelon, au sommet duquel
s'épanouissait le camp d'une colonne.
Dans ce camp, tout était calme, et l'on dormait.
Seule, une lumière brûlait dans une misérable tente. L'habitant de cette
tente rêvait tristement. Il pensait à la France, au Canada, à sa
famille, à son passé, à son avenir.
Au dehors, la lune enveloppait la plaine de son pâle linceul de lumière.
La respiration d'une brise légère faisait tressaillir le thym et l'alfa,
et apportait au rêveur des senteurs d'ennui.
Un spleen immense envahissait peu à peu le pauvre diable, et bientôt,
tout devenant confus... il dormait...
Minuit, heure terrible, venait d'arriver à la montre du colonel.
A ce moment, un sourd mugissement perce les nuages qui s'étaient amassés
au firmament. Grandissant, ce bruit majestueux vient mourir au-dessus du
camp, dans un éclatant coup de tonnerre, que l'écho éparpille dans
l'immensité.
Le dormeur, sursautant sur sa couche d'alfa, sentit _l'arche du pont des
rêves s'écrouler sous lui, et fut précipité dans le gouffre insipide de
la vie réelle._
Quels avaient été les rêves de notre héros?... L'histoire est muette
là-dessus.
Son premier regard fut pour le ciel.
La lune faisait de violents efforts pour percer la couche nébuleuse qui
lui volait sa lumière. Quelques faibles rayons intermittents filaient
vers la plaine, et la tachetaient d'argent.
Notre guerrier, d'un oeil encore indécis, suivait cette lutte céleste à
travers une ouverture de sa tente.
Tout à coup, une vision terrible, fantastique, diabolique, le glace de
terreur.
Là, près de lui, un monstre affreux, aux attaches formidables, le
regarde d'un air menaçant. Deux bras, armés de lances aiguës, s'agitent
en cadence. D'innombrables antennes remuent en frissonnant. Une longue
queue, recourbée en cercle et armée d'un épieu arqué, décrit des signes
cabalistiques dans le rayon lumineux.
Dans son ensemble, le monstre apparaît avec une prestance à faire pâlir
le plus mythologique des dragons antiques. La lune, luttant toujours
contre la nue, estompe sa lumière et varie les formes de la vision dont
elle grandit les ombres.
La terreur, chez notre soldat, empêche les fonctions du mouvement.
D'un regard fasciné, il étudie les gestes de son imposant visiteur.
Enfin, une violente secousse nerveuse l'arrache de sa torpeur, et il
peut approfondir le mystère.
Un scorpion, un misérable, un infime, un odieux scorpion prenait ses
ébats sur le sac du troupier, tout près de son visage.
La proximité de la taille encombrante du reptile en avait grossi les
proportions dans le rayon visuel de notre héros, réveillé brusquement.
Là était le mystère, et c'était le 14 juillet.
Oui, le 14 juillet, jour de réjouissances politiques, journée mémorable
entre toutes, d'après les on dit, et ce jour fut annoncé à ce fier
soldat par un coup de tonnerre, suivi d'un scorpion lunatique.
Quel réveil! Croit-on qu'une pareille aubaine ait pu tomber en partage à
beaucoup de Français bien pensants?
On a de nombreux genres de réveils: le réveil aux trompettes éclatantes,
le réveil embêtant, le réveil du jugement dernier, le réveil brusque,
mais jamais, oh! non, jamais, on n'avait connu le réveil au scorpion à
la lune.
Notre soldat seul, le 14 juillet 1881, était destiné à ce bonheur qu'on
appréciera.
Il crut ne devoir dormir davantage cette nuit-là. Il en employa une
partie à fouiller consciencieusement sa tente. Il cherchait les
compagnons de son visiteur.
Car, disait-il dans sa logique de troupier sensé, un réveil au scorpion,
passe encore, mais deux, ah! mais non, par exemple, ce serait trop de
chance.
Une pareille émotion doublée dans une même nuit, fût-ce celle du 14
juillet, serait de force à éclipser l'intelligence la mieux portante.
Il s'obstina à chercher, mais rien.
Prenant alors sa bonne pipe de guerre, il continua sa rêverie que le
sommeil de la veille avait brusquement interrompue, à l'instant
remarquable où son papa, l'oeil en colère et le pied leste, lui avait
vigoureusement hurlé dans l'oreille la mémorable phrase qui suit: «--Va
manger de la vache enragée, et nous verrons ensuite.»
Comme j'ai eu, je crois, la bonne idée de le faire comprendre, ce
souvenir angélique avait agi sur le cerveau de notre homme, qui s'en
était endormi.
Reprenant donc sa rêverie, à ce moment sympathique où le pied agile de
l'auteur de ses jours finissait de décrire une courbe à arrêt brusque,
il continua à songer.
La papa avait-il raison dans ses prédictions?...
Ai-je de la vache enragée sur la conscience?...
Puis, enfin, qu'est-ce que c'est que la vache enragée?
Cette denrée touche-t-elle à la race bovine ou à l'épicerie?... Est-ce
que les spécimens de taureaux mangés chaque jour en colonne
appartiennent au genre vache enragée?...
Autant de questions que notre soldat se posait, sans pouvoir y répondre.
Ne parvenant pas à résoudre cet important problème, il fumait et fuma
jusqu'au jour.
Comme vous le voyez, ce jeune homme n'était pas si bête. Il se piquait
même d'être très-intelligent, à en juger par son acharnement à
approfondir les choses.
Il avait eu des jours plus heureux. Adolescent, il promettait beaucoup,
et ses parents s'étaient opposés à ses désirs d'être zouave pontifical,
il se fit vagabond.
Libre alors, il fut terrassier sur les chemins de fer, bûcheron dans les
forêts vierges, crève-faim, garçon muletier, comptable, puis rien.
Rentrant enfin au giron maternel, il hérita d'une somme importante,
l'écorcha vigoureusement, hérita encore, et vint aborder à Paris, terre
mille fois promise à ses voeux.
L'air de France le grisa, les dames à la mode le plumèrent avec entrain,
et, un beau matin, il se réveilla dans les plaines d'Afrique. Il était
soldat.
Ici nous le trouvons. Devenu philosophe par force, il n'est pas étonnant
de l'entendre raisonner si bien. Le malheur grandit les coeurs.
Il achevait sa sixième pipe quand le clairon sonna.
Son métier de guerrier lui fit oublier ses souvenirs, et la sieste le
plongea ensuite dans un parfait détachement de toutes choses.
Le 14 juillet brillait dans toute sa splendeur déserte. Le soleil
suivait son cours habituel.
Cinq heures sonnèrent, et l'ordre de partir à dix heures, le même soir,
arriva au crépuscule.
Par tout le camp, brouhaha des préparatifs du départ.
On devait couper le passage à Bou-Amema, qui avait encore fait des
siennes.
Jusques à quand, doux Seigneur du bon Dieu, ferez-vous des fêtes
nationales pareilles? Jusques à quand... Et l'on partit à l'heure
prescrite.
On a beau avoir l'enthousiasme du sang, l'ardeur des batailles, le désir
de la poudre, une marche de nuit refroidit singulièrement ces nobles
sentiments.
Oui, quoi qu'en disent les illuminés, une promenade datant de six heures
du soir, pour prendre fin le lendemain à quatre heures de relevée, n'est
pas du tout confortable. Je suis de ceux qui pensent ainsi.
Dans nos villes, en ce grand jour de juillet, de gais pétards
surprenaient les badauds, agaçaient les anciens, soulevaient le jupes;
dans la plaine, on marchait en trébuchant.
Là, le folâtre jeune homme enlaçait sa danseuse jusqu'à l'aube; ici, le
soldat serrait son fusil.
Là-bas, les musiques charmaient les oreilles; ici, près de nous, les
chameaux bouleversaient les échos de leurs hurlements plaintifs.
Enfin, dans ce beau pays de France, on prenait des rafraîchissements, et
l'on dormait; tandis que dans ces vastes steppes d'Algérie, il faisait
une soif de feu, et le matin, la nuit, le jour, on marchait, marchait et
marchait sans cesse.
Et pendant le trajet, pas plus de Bou-Amema que sur la main.
A l'arrivée, un peu d'eau tiède, prise à doses de deux litres, donna des
nausées consolatrices à tous, et la fête nationale avait été pour la
colonne.
Cette digression n'est pas plus assommante que le reste de ce travail.
Je l'aurais omise, mais je tenais à démontrer que tout n'est pas rose,
pour les patriotes, en cette fameuse journée de la Bastille.
Je quitte donc avec un certain regret notre soldat philosophe, et je me
lance sur ma gamelle.