Bronzé, modèle 1874, matricule 45293, mon revolver fut placé dans mes
mains le 4 octobre 1879.
Il était alors innocent de tout acte sinistre.
A part quelques trous, qu'il perça à la cible dans de petits ronds
noirs, il ne se distingua pas outre mesure depuis.
Le revolver est un bijou insouciant et quelquefois dangereux, surtout
pour celui qui le manie. Il est assez rare qu'il le soit pour celui sur
lequel on tire.
Je sais de certains revolvers à sept coups, doués d'une manie
grincheuse.
Le tireur, ému, pressait la détente au moment sérieux, et le premier
coup parti invitait les autres à suivre son exemple.
C'était alors une orgie épouvantable, à laquelle assistait l'honnête
tireur.
L'oreille effarée, la main tremblante, il suivait avec stupéfaction la
série de coups que lançait cet ingénieux revolver. Puis, ce bon diable
de tireur songeait invariablement à mettre le holà quand la noce était
finie.
Cette arme appartenait au système américain _Allen_.
Par un mécanisme que l'inventeur n'avait peut-être pas encouragé, les
coups, au lieu d'être intermittents, partaient en bande.
Il serait intéressant de faire ici une étude sérieuse sur le revolver.
Cela aurait le piquant de la nouveauté.
Je regarde mon modèle 1874, et les noires profondeurs de son canon n'ont
rien d'attrayant.
Il est assez original de penser que de six petits trous bien polis
peuvent sortir vivement six balles, d'un excellent plomb, à l'adresse de
six malheureux mortels.
Malgré la haute philosophie de ces candides idées, je ne m'y arrête pas,
et je m'empresse de développer mon sujet.
Il y a loin du naïf pistolet à un seul feu au revolver actuel.
Il est vrai de dire, cependant, que le pistolet à coup unique trouve
encore des admirateurs, surtout chez nos ennemis actuels, les Arabes.
Aussi est-ce un vrai bon moment que de voir ces fiers gars du désert se
promener avec une de ces armes, gravées, ornementées sur toutes les
faces.
Un guerrier nomade accompagné d'un pareil engin croit que le monde est à
lui.
Chaque fois qu'un de ces petits fusils fait feu, il faut être discret et
se tenir à distance car chez ces meubles antiques tout peut être solide,
excepté le canon.
Dix fois sur dix, ils éclatent, et, ma foi, ce n'est pas si drôle que
d'être si près.
On a bien encore quelques Européens arriérés qui dédaignent les
améliorations modernes et tiennent ferme au pistolet d'arçon.
Il y a aussi les armes de précision à un seul coup. Mais elles ne
servent généralement qu'à orner les panoplies, ou à entrer en scène dans
un petit duel pas trop sérieux.
Parlez-moi du grave revolver, du gaillard que crache ses six projectiles
à deux cents mètres et tue infailliblement à trente.
Voilà le genre. Aussi l'humanité bien pensante l'a-t-elle accepté comme
protecteur personnel dans nos armées modernes.
Un homme qui sait bien se servir du revolver est à craindre.
Faut-il affirmer aussi qu'il est très-difficile de tirer juste? Et moi
qui vous parle, malgré mes quinze années d'étude, je ne puis encore
faire mouche à chaque coup.
J'abats bien un perdreau à vingt pas (?), et la vie d'un homme ne serait
parbleu pas en sûreté dans un rayon de quarante mètres du canon de mon
arme; mais cela est infime.
Donnez-moi, par exemple, un cow-boy américain qui tire des deux mains à
la fois, et croit avoir fait une chose extraordinaire quand il manque un
coup sur vingt.
Après tout, attachez l'importance qu'il vous plaira à ce que je viens
d'avancer. Je ne le donne pas pour dogme religieux.
Certains tireurs sont fiers de toucher une fois sur vingt, et je ne puis
faire autrement que de les en féliciter.
D'ailleurs, cette vanité peut valoir l'autre: question de tempérament.
Mais n'engendrons pas une mauvaise querelle là-dessus, et, pour mettre
un terme à cet intéressant chapitre, je vous propose une digression sur
le sabre.
X