PRÉFACE

J'entreprends d'écrire un livre. Le titre dit assez que je veux imiter

Xavier de Maistre.

Il est indiscutablement prouvé maintenant, malgré mes désirs, que je ne

ressemble en rien à Alfred de Musset, lequel se défendit en diable

d'avoir imité Byron. Eh bien! moi, il me serait permis d'être fier, si

je pouvais suivre les traces de mon modèle.

D'ailleurs, de grands traits de ressemblance existent entre Xavier de

Maistre et moi: c'était un soldat; je le suis. Il avait trente jours

d'arrêts; j'ai déjà plus de onze fois trente jours de colonne. Il était

Français; je suis Canadien-Français--(en cela je l'emporte sur

lui)--Après mûr examen, je trouve ces rapprochement suffisants, et je

m'autorise à intituler ainsi mon livre.

Ceci posé, je brûle du désir d'avoir terminé cette préface pour me

plonger dans mon sujet.

Mon livre sera-t-il intéressant?... J'ose le croire, car le but que

j'essayerai d'atteindre est digne d'un grand travail: je veux faire

bâiller le lecteur.

Ne vous récriez pas trop à l'idée d'un désir aussi louable. Bâiller

n'est pas ce qu'un malin lecteur pourrait croire. Je le prouve tout de

suite par une finesse de raisonnement qui vous convaincra

infailliblement.

Quelque peu versé dans les études physiologiques, j'ai remarqué que ceux

qui bâillent sont des gens ou dégoûtés de tout, ou bien repus, ou

fatigués physiquement. Or, les dégoûtés de tout trouvent un grand

plaisir à se désarticuler la mâchoire, car si le contraire était vrai,

peut-être ne le feraient-ils pas.

Quant aux bien repus et aux fatigués physiquement, je les réunirai dans

un même raisonnement. Ces deux catégories d'individus bâillent en

souhaitant de dormir le plus tôt possible. Or, les désirs, avant-goût

des jouissances,--la philosophie et l'expérience l'ont maintes fois

prouvé,--sont tout dans les plaisirs, la satisfaction amenant la

satiété. Partant, je conclus que ceux-ci jouissent en attendant la

réalisation de leurs désirs.

Ce raisonnement me semble écrasant de clarté, et, c'est drôle mais à

l'instar d'autres écrivains, qui aussi ont eu cette prétention, je

voudrais être compris.

Je conclus donc: je me propose de faire bâiller, et j'affirme que

bâiller est une jouissance.

Quoi qu'il en soit, j'empoigne mon sujet et je vous développe le plan de

mon livre.

Je suis en colonne et je m'y ennuie. Ayant eu trois mois de repos, le

premier jour, je dormis profondément; le deuxième, je fumai

d'interminables pipes, et le troisième, je complotai contre la

tranquillité de certains lecteurs, en arrêtant le plan d'un livre basé

sur le _Voyage autour de ma chambre_, de Xavier de Maistre.

Comme le sien, mon livre aura plusieurs chapitres; contrairement au

sien, il sera ennuyeux, et comme mon modèle, j'aurai atteint un but

utile.

Je prédis un résultat étonnant à ceux qui auront le courage de le lire

jusqu'au mot _fin_ inclus. Certains chapitres surtout sont infaillibles

pour la guérison des insomnies.

A ceux qui me désapprouvent, je donne les explications suivantes: tant

de choses sensées et spirituelles ont été écrites depuis que le monde

existe, que je veux faire contraste et dire des niaiseries, ce qui, vous

l'avouerez, n'est pas toujours très-facile.

Ceci fini, je me hâte d'ouvrir le premier chapitre, car certains

symptômes naturels m'annoncent que cette préface fait son effet sur moi,

et, baillant,--(ce qui ménage une transition spirituelle),--je vous

présente ma tente.

I

Expéditions autour de ma tente: Boutades militaires · 第 5 / 72 题