FLEURS DÉMODÉES

Ce matin, en visitant mes fleurs entourées de la barrière blanche qui

les défend contre les bonnes vaches qui paissent dans l’herbage, je

revois en pensée tout ce qui s’épanouit dans les bois, dans les plaines,

les jardins, les orangeries et les serres; et je songe à ce que nous

devons au monde merveilleux que visitent les abeilles.

Savons-nous ce que serait une humanité qui ne connaîtrait pas la fleur?

Si celle-ci n’existait pas, si elle avait toujours été cachée à nos

regards, comme le sont probablement mille spectacles non moins féeriques

qui nous environnent mais que nos yeux n’atteignent point, notre

caractère, notre morale, notre aptitude à la beauté, au bonheur,

seraient-ils bien les mêmes? Nous aurions, il est vrai, dans la nature,

d’autres magnifiques témoignages de luxe, de surabondance et de grâce;

d’autres jeux éblouissants des forces infinies: le soleil, les étoiles,

les clairs de lune, l’azur et l’océan, les aurores et les crépuscules,

la montagne et la plaine, la forêt et les fleuves, la lumière et les

arbres; et enfin, plus près de nous, les oiseaux, les pierres précieuses

et la femme. Ce sont là les ornements de notre planète. Mais, excepté

les trois derniers qui appartiennent pour ainsi dire au même sourire de

la nature, que l’éducation de notre œil serait grave, austère, presque

triste, sans l’adoucissement qu’y apportent les fleurs! Supposez un

instant que notre globe les ignore: une grande région, la plus enchantée

de notre psychologie heureuse, serait détruite, ou plutôt ne serait pas

découverte. Toute une sensibilité délicieuse dormirait à jamais au fond

de notre cœur, plus dur et plus désert, et dans notre imagination privée

d’images adorables. L’univers infini des couleurs et des nuances ne nous

eût été incomplètement révélé que par quelques déchirures du ciel. Les

harmonies miraculeuses de la lumière qui se délasse, qui invente sans

cesse de nouvelles allégresses et semble jouir d’elle-même, nous

seraient inconnues, car les fleurs ont d’abord décomposé le prisme et

formé la partie la plus subtile de nos regards. Et le jardin magique des

parfums, qui nous l’eût entr’ouvert? Quelques herbes, quelques résines,

quelques fruits, le souffle de l’aube, l’odeur de la nuit et de la mer,

nous auraient annoncé que par delà les yeux et les oreilles existait un

paradis fermé où l’air que l’on respire se change en voluptés qu’on

n’aurait pu nommer. Considérez aussi tout ce qui manquerait à la voix de

la félicité humaine! Une des cimes bénies de notre âme serait presque

muette si les fleurs, depuis des siècles, n’avaient alimenté de leur

beauté la langue que nous parlons et les pensées qui tentent de fixer

les heures les plus précieuses de la vie. Tout le vocabulaire, toutes

les impressions de l’amour sont imprégnés de leur haleine, nourris de

leur sourire. Quand nous aimons, les souvenirs de toutes les fleurs que

nous avons vues et respirées, accourent peupler de leurs délices

reconnues la conscience d’un sentiment dont le bonheur, sans elles,

n’aurait pas plus de forme que l’horizon de la mer ou du ciel. Elles ont

accumulé en nous, depuis notre enfance, et dès avant celle-ci, dans

l’âme de nos pères, un immense trésor, le plus proche de nos joies, où

nous allons puiser, chaque fois que nous voulons nous rendre plus

sensibles les minutes clémentes de la vie. Elles ont créé et répandu

dans notre monde sentimental l’atmosphère odorante où se complaît

l’amour.

*

* *

C’est pourquoi j’aime surtout les plus simples, les plus vulgaires, les

plus anciennes et les plus démodées; celles qui ont derrière elles un

long passé humain, une longue suite de bonnes actions consolantes,

celles qui nous accompagnent depuis des centaines d’années et qui font

partie de nous-mêmes, puisqu’elles mirent quelque chose de leur grâce et

de leur joie de vivre dans l’âme de nos aïeux.

Mais où se cachent-elles? Elles deviennent plus rares que celles qu’on

appelle aujourd’hui les fleurs rares. Leur existence est secrète et

précaire. Il semble que l’on soit sur le point de les perdre, et

peut-être en est-il qui viennent de disparaître, enfin découragées, dont

les graines sont mortes sous les ruines, qui ne connaîtront plus la

rosée des jardins et qu’on ne retrouvera que dans de très vieux livres,

parmi les gazons clairs des miniatures bleues ou le long des parterres

jaunis des primitifs.

Elles sont chassées des plates-bandes et des corbeilles orgueilleuses

par d’arrogantes inconnues arrivées du Pérou, du Cap, de la Chine, du

Japon. Elles ont notamment deux impitoyables ennemis. C’est d’abord,

l’encombrant et prolifique _Bégonia tubéreux_ qui pullule dans les

parterres comme un peuple de coqs intransigeants, aux crêtes

innombrables. Il est joli, mais abusif et un peu artificiel; et quels

que soient le silence et le recueillement de l’heure, sous le soleil et

sous la lune, dans l’ivresse du jour et la paix solennelle de la nuit,

il sonne du clairon et célèbre une victoire monotone, criarde et sans

parfums. Ensuite, c’est le _Géranium double_, un peu moins indiscret,

infatigable aussi, extraordinairement courageux, et qui paraîtrait

désirable s’il était moins prodigué. A eux deux, aidés de quelques

étrangères plus sournoises et des plantes aux feuillages colorés qui

forment ces mosaïques boursouflées qui avilissent à présent les belles

lignes de la plupart de nos pelouses, ils ont peu à peu dépossédé leurs

sœurs autochtones des lieux qu’elles avaient si longtemps égayés de

leurs sourires familiers. Elles n’ont plus le droit d’accueillir l’hôte

avec de naïfs petits cris de bienvenue, dès la grille dorée du château.

Il leur est interdit de bavarder près du perron, de gazouiller dans les

vases de marbre, de chantonner au bord des pièces d’eau, de patoiser le

long des plates-bandes. On en a relégué quelques-unes au fond du

potager, dans le coin négligé, et d’ailleurs délicieux, des plantes

médicinales ou simplement aromatiques: la Sauge, l’Estragon, le Fenouil

et le Thym, vieilles servantes elles aussi congédiées et qu’on ne

nourrit plus que par une sorte de pitié ou de tradition machinale.

D’autres se sont réfugiées du côté des remises et des écuries, près de

la porte basse de la cuisine ou de la cave, s’y tassant humblement comme

des mendiantes importunes, cachant leurs robes claires parmi les

mauvaises herbes, retenant de leur mieux leurs parfums intimidés, afin

de ne pas éveiller l’attention.

Mais là même, le _Pélargonium_ rouge d’indignation et le _Bégonia_

cramoisi de colère sont venus surprendre et bousculer la petite troupe

inoffensive. Elles ont fui vers les fermes, les cimetières, dans les

jardinets des curés, des vieilles filles, des couvents de province; et

maintenant, ce n’est plus guère que dans l’oubli des plus anciens

villages, autour de branlantes demeures, loin des chemins de fer et des

serres impérieuses de l’horticulteur, qu’on les retrouve encore avec

leur sourire naturel; non plus l’air pourchassé, haletant et traqué,

mais tranquilles, arrivées, reposées, abondantes, insouciantes, chez

elles. Et de même qu’autrefois, au temps des diligences, du haut du mur

de pierre qui entoure la maison, à travers les barreaux de la barrière

blanche ou du seuil des fenêtres qu’anime un oiseau prisonnier, sur la

route immobile où personne ne passe, si ce n’est les puissances

éternelles de la vie, elles regardent venir le printemps et l’automne,

la pluie et le soleil, les papillons et les abeilles, le silence et la

nuit suivie du clair de lune.

*

* *

Vieilles fleurs courageuses! Giroflées, Ravenelles, Violiers, Boutons

d’or! Car, de même que les fleurs des champs, dont un rien les sépare,

un rayon de beauté, une goutte de parfum, elles ont des noms charmants,

les plus doux de la langue; et chacune d’elles, comme des ex-voto

minutieux et naïfs, ou comme des médailles décernées par la gratitude

des hommes, en porte familièrement trois ou quatre. Giroflées qui

chantez parmi les murs en ruine et couvrez de lumière les pierres qui

s’attristent, Primevères des jardins, Primeroles ou Coucous, Jacinthes

d’Orient, Crocus et Cinéraires, Couronnes impériales, Violettes

odorantes, Muguets, Myosotis, Petites-Marguerites et Petites-Pervenches,

Narcisses-des-Poètes, Jeannettes, Claudinettes, Oreilles d’ours, Alysse,

Gazon turc, Anémones; c’est par vous que les mois qui précèdent les

feuilles: Février, Mars, Avril, traduisent en sourires compréhensibles

aux hommes les premières nouvelles et les premiers baisers mystérieux du

soleil. Vous êtes frêles, frileuses et pourtant effrontées comme une

idée heureuse. Vous rajeunissez l’herbe, fraîches comme l’eau qui coule

dans les coupes d’azur que l’aube vient répandre sur les bourgeons

avides, éphémères comme les songes d’un enfant qui s’éveille; presque

sauvages encore et presque spontanées, déjà marquées pourtant de l’éclat

trop précoce, du nimbe trop ardent, de la grâce trop pensive qui accable

les fleurs qui se donnent à l’homme.

*

* *

Mais voici innombrables, désordonnées, multicolores, tumultueuses, ivres

d’aurores et de midis, les rondes lumineuses des filles de l’été! Jeunes

vierges aux voiles blancs et vieilles demoiselles en rubans violets,

écolières en vacances, premières communiantes, religieuses pâlies,

gamines dépeignées, commères et bigotes. Voici le Souci d’or qui crible

de clartés le vert des plates-bandes. Voici la Camomille, comme un

bouquet de neige, à côté de ses infatigables frères les

Chrysanthèmes-des-jardins qu’il ne faut pas confondre avec les

Chrysanthèmes japonais de l’automne. L’Hélianthe annuel, Tournesol,

Grand-Soleil, dominant comme un prêtre qui lève l’ostensoir, le menu

peuple en prière, s’efforce de ressembler à l’astre qu’il adore. Le

Pavot s’évertue à remplir de lumière sa tasse déchirée par le vent du

matin. Le rude Pied-d’Alouette, en blouse de paysan, qui se croit plus

beau que le ciel, méprise les Belles-de-Jour qui lui reprochent avec

aigreur d’avoir mis trop de bleu dans l’azur de ses fleurs. La

Julienne-de-Mahon, en robe de jaconas, comme les petites bonnes de

Dordrecht ou de Leyde, naïvement espiègle, a l’air de laver d’innocence

les bordures des corbeilles. Le Réséda se cache dans son laboratoire et

distille en silence des parfums qui nous donnent l’avant-goût de l’air

que l’on respire au seuil des paradis. Les Pivoines, qui ont bu avec

indiscrétion à même le soleil, éclatent d’enthousiasme et se penchent

au-devant de l’apoplexie qui s’avance. Le Lin-à-fleurs-rouges trace un

sillon sanglant qui garde les allées; et le Portulaca ou

Chevalier-d’onze-heures, cousin enrichi du pourpier, rampant comme une

mousse, s’applique à recouvrir de taffetas zinzolin, jaune soufre ou

rose chair, la terre demeurée nue au pied des hautes tiges. Le Dahlia

joufflu, un peu rond, un peu bête, taille dans le savon, le saindoux ou

la cire, ses pompons réguliers qui seront l’ornement de la fête du

village. Le vieux Phlox paternel, debout dans les massifs, prodigue les

gros rires de ses bonnes couleurs sans façon. Les Mauves-fleuries ou

Lavatères, en demoiselles sages, sentent au moindre souffle le plus

tendre incarnat des pudeurs fugitives monter à leurs corolles. La

Capucine fait de l’aquarelle ou crie comme un ara qui grimpe aux

barreaux de sa cage; et la Rose-Trémière, Althéa Roséa, Passe-rose,

Rose-à-bâton, Alcée ou Bâton-de-Jacob, montée sur ses six noms, défripe

ses cocardes d’une chair plus soyeuse que les seins d’une vierge. La

Balsamine presque transparente et la Gueule-de-loup, plus gauches, plus

timides, serrent craintivement leurs fleurs contre leurs tiges.

Puis, dans le coin discret des anciennes familles, se pressent la

Véronique-à-longues-feuilles, la Potentille rouge, les Roses-d’Inde,

l’antique Croix-de-Malte, l’Herbe-à-la-veuve ou Scabieuse pourpre, la

Digitale qui s’élance comme une fusée triste, l’Ancolie d’Europe,

qu’on appelle encore Aiglantine, Clochette ou Colombine; la

Coquelourde-rose-du-ciel qui sur un long col grêle tend une petite face

ingénue et toute ronde pour admirer le firmament, la Lunaire cachottière

qui fabrique en secret la Monnaie du pape, ces pâles écus plats avec

lesquels, sans doute, les elfes et les fées font au clair de la lune

commerce de prestiges; enfin l’Œil-de-Faisan, la Valériane rouge ou

Barbe de Jupiter, l’Œillet-de-Poète et le vieil Œillet-des-fleuristes

que cultivait déjà dans son exil le Grand-Condé.

A côté, au-dessus, tout autour, sur les murs, dans les haies, parmi les

treilles, le long des branches, comme un peuple de singes et d’oiseaux

en liesse, les plantes grimpantes se divertissent, font de la

gymnastique, jouent à se balancer, à perdre l’équilibre et à le

rattraper, à tomber, à voler, à regarder le vide, à dépasser les cimes,

à embrasser le ciel. C’est le Haricot d’Espagne et le Pois-de-senteur,

tout fiers de n’être plus mis au rang des légumes, c’est le Volubilis

pudique, le Chèvrefeuille dont l’odeur représente l’âme de la rosée, la

Clématite, la Glycine; tandis qu’aux fenêtres, entre les rideaux blancs,

le long de fils tendus, la Campanule nommée Pyramidale, opère de tels

miracles, lance des gerbes et tresse des guirlandes formées de mille

fleurs unanimes si prodigieusement immaculées et translucides, que ceux

qui l’aperçoivent pour la première fois, n’en croyant pas leurs yeux,

veulent toucher du doigt la bleuâtre merveille, fraîche comme un jet

d’eau, pure comme une source, irréelle comme un songe.

Cependant, dans une touffe de rayons, le grand Lys blanc, vieux seigneur

des jardins, le seul prince authentique parmi toute la roture sortie du

potager, des fossés, des taillis, des mares et des landes, parmi les

étrangères venues on ne sait d’où, calice invariable aux six pétales

d’argent dont la noblesse remonte à celle des dieux mêmes, le Lys

immémorial dresse son sceptre antique, inviolé, auguste, qui crée autour

de lui, une zone de chasteté, de silence, de lumière.

*

* *

Je les ai vues, celles que j’ai nommées, tant d’autres oubliées, toutes

réunies ainsi au jardin d’un vieux sage, le même qui m’apprit à aimer

les abeilles. Elles s’offraient aux regards en plates-bandes, en

corbeilles, en bordures symétriques, ellipses, parallélogrammes,

quinconces et losanges, entourés de buis, de briques rouges, de carreaux

de faïence, comme des matières précieuses contenues dans des réservoirs

réguliers pareils à ceux qu’on trouve aux gravures jaunies qui

illustrent les œuvres du vieux poète hollandais Jacob Cats; ou du bon

abbé Sanderus qui décrivit et dessina, vers le milieu du XVIIe siècle,

en sa _Flandria Illustrata_, tous les châteaux de Flandre, et eut soin,

en témoignage de gratitude, de surmonter d’un magnifique panache de

fumée, les cheminées des gros manoirs où l’hospitalité lui parut

plantureuse et la chère excellente. Et donc, les fleurs s’alignaient,

les unes selon les espèces, d’autres selon les formes et les nuances,

d’autres enfin mêlaient d’après les hasards toujours heureux du vent et

du soleil, les couleurs les plus hostiles et les plus meurtrières, afin

d’attester que la nature ignore les dissonances et que tout ce qui vit

crée sa propre harmonie.

De ses douze fenêtres arrondies, aux vitres éclatantes, aux rideaux de

mousseline, aux larges volets verts, la longue maison peinte à l’huile,

rose et luisante comme un coquillage, les regardait s’éveiller dès

l’aube et secouer les diamants rapides de la rosée; puis se fermer le

soir sous les ténèbres bleues qui tombent des étoiles. On sentait

qu’elle jouissait avec intelligence de la douce féerie quotidienne,

solidement assise entre deux fossés clairs qui se perdaient au loin dans

l’immense pâturage peuplé de vaches immobiles, cependant qu’au bord de

la route, un superbe moulin, penché comme un prédicateur, de ses ailes

paternelles faisait aux passants du village des signes familiers.

*

* *

Est-il sur notre terre un ornement plus doux des heures de loisir, que

la culture des fleurs? Il était beau de voir ainsi rassemblée, pour le

plaisir des yeux, autour de la demeure de mon paisible ami, la

magnifique foule qui élabore la lumière pour en tirer des couleurs

merveilleuses, du miel et des parfums. Il y trouvait traduits en joies

visibles et fixées aux portes de sa maison, les délices éparses,

fugitives et presque insaisissables de l’été, la volupté de l’air, la

clémence des nuits, l’émotion des rayons, l’allégresse des heures, les

confidences de l’aurore, le murmure et les intentions de l’espace azuré.

Il ne jouissait pas seulement de leur éclatante présence, il espérait

encore, probablement à tort, tant ce mystère est confus et profond, il

espérait encore, à force de les interroger, surprendre, grâce à elles,

je ne sais quelle loi ou quelle idée secrète de la nature, je ne sais

quelle pensée intime de l’univers qui se trahit peut-être en ces moments

ardents où il s’efforce de plaire à d’autres êtres, de séduire d’autres

vies et de créer de la beauté...

*

* *

Vieilles fleurs, ai-je dit. Je me trompais. Quand on étudie leur

histoire et qu’on recherche leur généalogie, on apprend avec surprise

que la plupart, jusqu’aux plus simples et aux plus répandues, sont des

êtres nouveaux, des affranchies, des exilées, des parvenues, des

visiteuses, des étrangères. N’importe quel traité de botanique dévoilera

leurs origines. La Tulipe, par exemple, (rappelez-vous la Solitaire,

l’Orientale, l’Agathe et le Drap d’or de La Bruyère) nous est venue de

Constantinople au XVIe siècle. La Renoncule, la Lunaire, la

Croix-de-Malte, la Balsamine, le Fuschia, la Rose d’Inde ou Tagètes

Erecta, la Coquelourde-des-jardins ou Œillet de Dieu, l’Aconit bicolore,

l’Amarante-queue-de-Renard, la Rose Trémière, la Campanule Pyramidale

arrivent vers la même époque des Indes, du Mexique, de la Perse, de la

Syrie, de l’Italie. La Pensée paraît en 1613, la Corbeille d’or en 1710,

le Lin rouge en 1819, la Scabieuse pourpre en 1629, le Saxifrage

sarmenteux en 1771, la Véronique-à-longues feuilles en 1731, le Phlox

vivace est un peu plus ancien. L’Œillet de Chine fait son entrée dans

nos jardins vers l’an 1713. L’Œillet vivace est d’aujourd’hui. Le

Pourpier fleuri ne se montre qu’en 1828 et la Sauge écarlate en 1822.

L’Eupatoire bleue ou Célestine, si abondante, si populaire, ne compte

pas deux siècles. L’Immortelle-à-bractées moins encore. Le Zinnia est

tout juste centenaire. Le Haricot d’Espagne, originaire de l’Amérique du

Sud et le Pois-de-Senteur émigrant de Sicile ont un peu plus de deux

cents ans. L’Anthémis ou Marguerite en arbre, qu’on trouve dans les

villages les plus ignorés, n’est cultivée que depuis l’année 1699. La

jolie Lobélie bleue de nos bordures, c’est le Cap qui nous la donne vers

l’époque de la Révolution. L’Aster de Chine ou Reine-Marguerite porte la

date de 1731. Le Phlox annuel ou Phlox de Drummond, si vulgaire, nous

est offert par le Texas en 1835. La Lavatère à grandes fleurs, qui a

l’air si profondément indigène, si naïvement campagnard, ne s’ouvre en

nos jardins du Nord que depuis deux cent cinquante ans, et le Pétunia

depuis une vingtaine de lustres. Le Réséda, l’Héliotrope, qui le

croirait? ne sont pas bi-centenaire, le Dahlia naît en 1802 et les

Glaïeuls (_Gladiolus Gandavensis_), les Gloxinies sont d’hier.

*

* *

Quelles fleurs fleurissaient donc aux jardins de nos pères? Bien peu,

sans doute, de très petites et de très humbles, qu’on distinguait à

peine de celles des chemins, des prés et des clairières. Avez-vous

remarqué la pauvreté et la monotonie, très habilement déguisées, de

l’ornementation florale des plus belles miniatures dans nos vieux

manuscrits? De même, les tableaux de nos musées, jusqu’à la fin de la

Renaissance, n’ont pour égayer les plus riches palais, les plus

merveilleux paradis, que cinq ou six types de fleurs, qu’ils répètent

sans cesse. Avant le XVIe siècle, les jardins sont presque déserts; et

plus tard, Versailles même, le splendide Versailles, n’aurait pu nous

montrer ce que montre aujourd’hui le plus pauvre village. Seules, la

Violette, la Pâquerette, le Muguet, le Souci, le Pavot, frère du

Coquelicot, quelques Crocus, quelques Iris, quelques Colchiques, la

Digitale, la Valériane, la Giroflée, la Mauve, le Pied-d’alouette, le

Bluet, l’Œillet sauvage, le Myosotis, la Rose presque encore Églantine,

et le grand Lys d’argent, ornements spontanés de nos bois et de nos

champs à l’imagination intimidée par la neige et le vent du nord,

venaient sourire à nos ancêtres. Ceux-ci, du reste, ignoraient leur

dénuement. L’homme n’avait pas encore appris à regarder autour de soi, à

jouir de la vie naturelle. Puis, vinrent la Renaissance, les grands

voyages, la découverte et l’envahissement du soleil. Toutes les fleurs

du monde, efforts heureux, beautés intimes et profondes, pensées et

volontés joyeuses de la planète, montèrent jusqu’à nous, portées sur les

rayons d’une lumière qu’on attendait du firmament et qui sortait de

notre propre terre. L’homme se hasarde hors du cloître, de la crypte, de

la ville de briques et de pierre, du morne château-fort où il avait

dormi. Il descend au jardin qui se peuple d’abeilles, de pourpre et de

parfums; il ouvre les yeux, s’étonne comme un enfant échappé aux rêves

de la nuit; et la forêt, la plaine, la mer et les montagnes, et enfin

les oiseaux et les fleurs qui parlent au nom de tous une langue plus

humaine et qu’il comprend déjà, accueillent son réveil.

*

* *

Maintenant, il n’est peut-être plus de fleurs inconnues. Nous avons à

peu près retrouvé toutes les formes que la nature prête au grand songe

d’amour, au désir de beauté qui s’agite en son sein. Nous vivons, pour

ainsi dire, au milieu de ses plus tendres confidences, de ses plus

touchantes inventions. Nous prenons une part inespérée aux fêtes les

plus mystérieuses de l’invisible force qui nous anime aussi. Sans doute,

c’est en apparence peu de chose que quelques fleurs de plus dans nos

corbeilles. Elles ne sèment que quelques sourires impuissants le long

des routes qui conduisent à la mort. Il n’en est pas moins vrai que ce

sont des sourires nouveaux que ne connurent point ceux qui nous

précédèrent; et généreusement, ce bonheur récemment découvert se répand

en tous lieux, jusqu’aux portes des plus misérables demeures. Les

bonnes, les simples fleurs sont aussi heureuses et aussi éclatantes dans

l’étroit jardinet du pauvre qu’aux pelouses opulentes du château et

entourent la cabane de la beauté suprême de la terre; car la terre

jusqu’ici n’a rien produit de plus beau que la fleur. Elles achèvent de

conquérir le globe. Elles promettent déjà, en prévision des jours où les

hommes auront enfin des loisirs égaux et prolongés, l’égalité des saines

jouissances. Oui certes, c’est peu de chose; et tout est peu de chose,

si l’on considère isolément chacune de nos petites victoires. C’est peu

de chose aussi, en apparence, que quelques pensées de plus dans notre

tête, qu’un sentiment nouveau dans notre cœur; et pourtant, c’est cela

qui nous mène lentement où nous espérons d’arriver.

Après tout, nous tenons là un fait bien réel: à savoir que nous vivons

dans un monde où les fleurs sont plus belles et plus nombreuses

qu’autrefois; et peut-être avons-nous le droit d’ajouter que les pensées

des hommes y sont plus justes et plus avides de vérité. La moindre joie

conquise et la moindre douleur abolie doivent être marquées au livre de

l’humanité. Il convient de ne négliger aucune des preuves qui confirment

que nous nous emparons des puissances anonymes, que nous commençons à

manier quelques-unes des lois qui gouvernent les êtres, que nous nous

acclimatons sur notre planète, que nous ornons notre séjour et que nous

augmentons peu à peu la surface du bonheur et de la beauté de la vie.

Le Double Jardin · 第 22 / 26 题