Aux portes de la ville elles accueillent nos pas sur un tapis de joie
multicolore et empressée qu’elles agitent follement aux clartés du
soleil. Il est évident qu’elles nous attendaient. Dès les premiers
rayons de mars, le Perce-neige ou Cloche-d’hiver, fille héroïque des
frimas, a sonné le réveil. Alors sortent de terre, efforts encore
informes d’une mémoire endormie, de vagues fantômes, de pâles fleurs, à
peine fleurs: le Saxifrage-à-trois-doigts ou Perce-pierre, la
Bourse-à-pasteur, presque invisible; la Scille à deux feuilles,
l’Hellébore fétide ou Rose de serpent, le Tussilage-pas-d’âne, la
Lauréole empoisonnée et sombre, le Pétasite, qu’on nomme encore
lugubrement herbe à teigneux, herbe à la peste, tous et toutes de santé
chétive et suspecte, tentatives bleuâtres, rosâtres, indécises, première
fièvre de vie où la nature expulse ses malignes humeurs, captives
anémiées que relâche l’hiver, convalescentes des prisons souterraines,
essais timides et inhabiles de la lumière encore ensevelie.
Mais bientôt celle-ci s’aventure dans l’espace; les pensées nuptiales de
la terre s’éclairent et se purifient; les ébauches disparaissent, les
demi-rêves de la nuit s’évanouissent comme un brouillard emporté par
l’aurore; et tout autour des villes où l’homme les ignore, les bonnes
fleurs rustiques commencent dans l’espace leur fête sans témoins.
Qu’importe! elles sont là, qui font déjà le miel quand leurs sœurs
orgueilleuses et stériles, qui seules ont tous nos soins, tremblent
encore au fond des serres. Elles seront là, de même, dans les prés
inondés, les sentiers défoncés et pour orner les routes avec simplicité,
quand les premières neiges couvriront la campagne. Personne ne les sème,
et personne ne les cueille. Elles survivent à leur gloire, et l’homme
les foule aux pieds. Cependant, il n’y a pas longtemps, elles
représentaient seules la joie de la nature. Il y a quelque cent ans,
avant que leurs parentes éclatantes et frileuses fussent venues des
Iles, des Indes, du Japon, ou avant que leurs propres filles, ingrates
et méconnaissables, eussent usurpé leur place, elles seules égayaient
les regards affligés, elles seules éclairaient la porte des chaumières,
le parvis du château et suivaient dans les bois les pas des amoureux.
Mais ces temps ne sont plus; elles sont détrônées. Elles n’ont conservé
de leur bonheur passé que les noms qu’elles reçurent quand elles étaient
aimées. Et ces noms montrent bien ce qu’elles furent pour l’homme: toute
sa reconnaissance, sa tendresse attentive, tout ce qu’il leur devait,
tout ce qu’elles lui donnaient, s’y trouve renfermé, comme en des perles
creuses un arome séculaire. Elles ont donc des noms de reine, de
bergère, de vierge, de princesse, de sylphide et de fée qui passent
comme une caresse, un éclair, un baiser, un murmure d’amour sur les
lèvres. Il n’est, je crois, dans notre langue, rien qui soit mieux, plus
délicatement ni plus affectueusement nommé que ces fleurs populaires.
Ici le mot habille presque toujours l’idée avec un soin, une précision
légère, un bonheur admirable. Il est comme une étoffe ornée et
transparente qui moule exactement la forme qu’elle embrasse et qui a la
nuance, le parfum et le son qui conviennent. Appelez devant vous la
Pâquerette, la Violette, le Bluet et le Coquelicot: le nom c’est la
fleur même. Quelle merveille, par exemple, que cette sorte de cri et de
crête de lumière et de joie «Coquelicot!» pour désigner la fleur
écarlate que les savants accablent de ce titre barbare: _Papaver
rhoeas_! Voyez la Primevère ou Primerole, la Pervenche, l’Anémone, la
Jacinthe des bois, la Véronique bleue, le Ne m’oubliez pas, le Liseron
des champs, l’Iris, la Campanule: leur nom les peint par des équivalents
et des analogies que les plus grands poètes ne trouvent que rarement. Il
est toute leur âme ingénue et visible. Il se cache, il se penche, il
s’élève dans l’oreille, comme celles qui le portent se dissimulent,
s’inclinent ou se dressent dans les blés et dans l’herbe. Voilà les
quelques noms que nous connaissons tous; nous ignorons les autres, bien
que leur musique décrive avec la même douceur, le même génie heureux,
des fleurs que nous voyons au bord de chaque route et dans tous les
sentiers. Ainsi, en ce moment, c’est-à-dire vers la fin du mois où le
blé mûr tombe sous la faucille, les talus des chemins sont d’un
violet pâle: c’est la douce et tendre Scabieuse qui finit de
s’épanouir,--discrète, aristocratiquement pauvre et modestement belle,
comme l’annonce son titre de pierre précieuse voilée de brume. Autour
d’elle un trésor s’éparpille: c’est la Renoncule ou Bouton d’or, qui a
deux noms comme elle a deux vies; car elle est à la fois l’innocente
vierge qui couvre le gazon de gouttes de soleil et la redoutable et
vénéneuse magicienne qui distribue la mort aux animaux distraits. C’est
encore la Mille-Feuilles et le Mille-Pertuis, petites fleurs jadis
utiles, qui s’en vont par les routes comme de silencieuses pensionnaires
en uniforme terne; le vulgaire et innombrable Séneçon des oiseaux,
son grand frère le Laiteron des champs, puis la dangereuse
Morelle noire, la Douce-Amère qui se cache, la rampante
Renouée-à-feuilles-de-patience,--toutes les espèces sans éclat, au
sourire résigné, qui portent la pratique et grisâtre livrée de l’automne
déjà pressenti.
*
* *
Mais parmi celles de mars, d’avril, de mai, de juin, de juillet,
rappelez-vous les noms de fête, les syllabes printanières, les vocables
d’azur et d’aube, de clair de lune et de soleil! Voilà le Perce-Neige ou
la Cloche d’hiver, qui annonce le dégel; la Stellaire ou Collerette de
la Vierge, qui salue les premières communiantes le long des haies dont
les feuilles sont encore indécises et précaires comme une diaphane buée
verte. Voilà l’Ancolie triste et la Sauge des prés, l’Inule, la Jasione,
l’Angélique, la Nielle ou Alène; la Jotte ou Ravenelle, habillée comme
la servante d’un curé de campagne; l’Osmonde, qui est une fougère
royale; la Luzule, la Parmélie des murs, le Miroir de Vénus; l’Euphorbe
ou Esule des bois, mystérieuse et pleine d’un feu sombre; la Physalide,
dont le fruit mûrit dans une lanterne rouge; la Jusquiame, la Belladone,
la Digitale, reines empoisonneuses, Cléopâtres gazées des lieux incultes
et des bois frais. Et puis encore la Camomille, la bonne Sœur aux mille
sourires en cornette, apportant dans un bol de faïence la tisane
salutaire; la Pimprenelle et la Coronille, la Menthe froide et le
Serpolet rose, le Sainfoin et l’Euphraise, la Grande Marguerite, la
Gentiane mauve et la Verveine bleue, l’Ensérine, l’Anthémis, le Silave
des prés, le Cirse lancéolé, la Potentille, la Saladelle, la
Genistelle... On récite un poème de grâce et de lumière en les
énumérant. On leur a réservé les sons les plus aimables, les plus purs,
les plus clairs et toute l’allégresse musicale de la langue. On dirait
les _Dramatis Personæ_, les coryphées et les figurantes d’une immense
féerie, plus belle, plus imprévue et plus surnaturelle que celles qui se
déroulent dans l’île de Prospéro, à la cour de Thésée ou dans la forêt
des Ardennes. Et les jolies actrices de la comédie muette et infinie:
déesses, anges, démones, princesses et sorcières, vierges et
courtisanes, reines et pastourelles, portent aux plis de leurs noms le
magique reflet d’innombrables aurores, d’innombrables printemps
contemplés par des hommes oubliés, comme elles y portent aussi le
souvenir de milliers d’émotions profondes ou légères qu’éprouvèrent
devant elles des générations disparues sans laisser d’autre trace.
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* *
Elles sont intéressantes et incompréhensibles. On les appelle vaguement
les «Mauvaises Herbes». Elles ne servent à rien. Çà et là,
quelques-unes, dans de très vieux villages, gardent encore le prestige
de vertus contestées. Çà et là, l’une d’elles, tout au fond des bocaux
de l’apothicaire ou de l’herboriste, attend encore le passage du malade
fidèle aux infusions traditionnelles. Mais la médecine incrédule les
délaisse. On ne les cueille plus selon les rites d’autrefois; et la
science des «Simples» s’efface dans la mémoire des bonnes femmes. On
leur fait une guerre sans merci. Le paysan les craint, la charrue les
poursuit; le jardinier les hait et s’est armé contre elles d’armes
retentissantes: la bêche et le râteau, la houe et le racloir, le
sarcloir, la binette. Le long des grands chemins, leur suprême refuge,
le passant les écrase et le chariot les broie. Malgré tout, les voilà:
permanentes, assurées, pullulantes, tranquilles, et pas une ne manque à
l’appel du soleil. Elles suivent les saisons sans dévier d’une heure.
Elles ignorent l’homme qui s’épuise à les vaincre, et dès qu’il se
repose elles poussent dans ses pas. Elles subsistent, audacieuses,
immortelles, intraitables. Elles ont peuplé nos corbeilles de filles
magnifiques et dénaturées; mais elles, les mères pauvres, sont demeurées
pareilles à ce qu’elles étaient il y a cent mille ans. Elles n’ont pas
ajouté un pli à leurs pétales, déformé un pistil, altéré une nuance,
innové un parfum. Elles gardent le secret d’une mission tenace. Elles
sont les primitives et les indélébiles. Le sol leur appartient depuis
son origine. Elles représentent, en somme, une pensée invariable, un
désir obstiné, un sourire essentiel de la Terre. C’est pourquoi il est
bon de les interroger. Elles ont évidemment quelque chose à nous dire.
Et puis n’oublions pas que les premières, autant que les aubes et les
automnes, autant que les printemps et les couchants, autant que le chant
des oiseaux, autant que la chevelure, le regard et les gestes divins de
la femme, elles apprirent à nos pères qu’il y a sur ce globe des choses
inutiles et belles...