LE DRAME MODERNE

Quand je parle du drame moderne, il va de soi que je n’entends m’occuper

que de ce qui a lieu dans les régions vraiment nouvelles et encore

médiocrement peuplées de la littérature dramatique. Plus bas, dans les

théâtres ordinaires, le drame ordinaire et traditionnel subit, d’une

manière très lente, l’influence du théâtre d’avant-garde, mais il est

inutile d’attendre les traînards quand on a l’occasion d’interroger les

éclaireurs.

Ce qui, dès le premier regard, caractérise le drame d’aujourd’hui, c’est

d’abord l’affaiblissement et pour ainsi dire la paralysie progressive de

l’action extérieure, ensuite une tendance très nette à descendre plus

avant dans la conscience humaine et à accorder une part plus grande aux

problèmes moraux; et enfin la recherche, encore bien tâtonnante, d’une

sorte de poésie nouvelle, plus abstraite que l’ancienne.

On ne saurait le nier, il y a sur les scènes actuelles, beaucoup moins

d’aventures violentes et extraordinaires. Le sang y est plus rarement

répandu, les passions y sont moins excessives, l’héroïsme moins âpre, le

courage moins farouche et moins matériel. On y meurt encore, il est

vrai, car on mourra toujours dans la réalité; mais la mort n’est

plus,--ou du moins, on peut espérer que bientôt elle ne sera

plus,--l’_ultima ratio_, le cadre indispensable, le but inévitable de

tout poème dramatique. Il est peu fréquent, en effet, dans notre vie,

cruelle peut-être, mais d’une manière cachée et silencieuse, il y est

peu fréquent que les plus violentes de nos crises se terminent par la

mort; et le théâtre, encore que plus lent que tous les autres arts à

suivre les évolutions de la conscience humaine doit cependant finir par

en tenir compte lui aussi, dans une certaine mesure.

Il est certain que les anecdotes antiques et fatales qui constituaient

tout le fond du théâtre classique, que les _faits divers_ italiens,

espagnols, scandinaves ou légendaires qui forment la trame de toutes les

œuvres de l’époque Shakespearienne et aussi,--pour ne pas entièrement

passer sous silence un art infiniment moins spontané,--de toutes celles

du romantisme français et allemand; il est certain, dis-je, que ces

anecdotes n’offrent plus pour nous l’intérêt immédiat qu’elles offraient

en un temps où elles étaient quotidiennement et très naturellement

possibles, où, tout au moins, les circonstances, les sentiments, les

mœurs qu’elles évoquaient, n’étaient point encore éteints dans l’esprit

de ceux qui les voyaient reproduits devant eux.

Mais ces aventures ne correspondent plus pour nous à une réalité vivante

et actuelle. Si un jeune homme aime aujourd’hui au milieu d’obstacles

qui représentent plus ou moins, dans un autre ordre d’idées et

d’événements, ceux qui entravèrent l’amour de Roméo, nous savons

parfaitement que rien de ce qui fait la poésie et la grandeur des amours

de Vérone n’embellira son aventure. Il n’y aura plus là l’atmosphère

enivrante d’une vie seigneuriale et passionnée. Il n’y aura plus de

combats dans des rues pittoresques, plus d’intermèdes somptueux ou

sanglants, plus de poison mystérieux, plus de sépulcre fastueusement

complaisant. Où sera-t-elle, la grande nuit d’été, qui n’est si vaste,

si savoureuse et si compréhensible que parce qu’elle est déjà tout

inondée de l’ombre d’une mort inévitable et héroïque? Otez tous ces

beaux ornements à l’histoire de Roméo et de Juliette, et vous n’aurez

plus que le très simple et très ordinaire élan d’un malheureux

adolescent de noble cœur vers une jeune fille que des parents obstinés

lui refusent. Toute la poésie, toute la splendeur, toute la vie

passionnée de cet élan est faite de l’éclat, de la noblesse, du tragique

propres au milieu où il s’épanouit; et il n’est pas un baiser, un

murmure d’amour, pas un cri de colère, de douleur ou de désespoir, qui

n’emprunte sa grandeur, sa grâce, son héroïsme, sa tendresse; en un mot

toutes les images par quoi il est rendu visible, aux objets, aux êtres

qui l’entourent. Ce qui fait la beauté, la douceur d’un baiser, c’est

bien moins le baiser même, que le lieu, l’heure et les circonstances où

il se donne. Du reste, on pourrait faire les mêmes observations si l’on

supposait un homme de nos jours jaloux comme Othello, ambitieux comme

Macbeth, malheureux comme Lear, indécis, inquiet et accablé d’un devoir

effrayant et irréalisable comme Hamlet.

Ces circonstances ne sont plus. L’aventure du Roméo moderne, à ne

considérer que les événements extérieurs qu’elle ferait naître, ne

fournirait pas la matière de deux actes. On me dira qu’un poète actuel,

voulant mettre sur la scène quelque poème d’amour analogue, est

parfaitement libre de choisir dans le passé, un milieu plus décoratif et

plus fertile en incidents héroïques et tragiques que celui où nous

vivons. Il est vrai; mais quel est le résultat de cet expédient? C’est

que des sentiments, des passions qui ont besoin pour se développer, pour

aller jusqu’au bout d’eux-mêmes, de l’atmosphère d’aujourd’hui (car les

passions et les sentiments d’un poète moderne sont, malgré lui,

entièrement, exclusivement modernes), se trouvent brusquement

transplantées dans un terrain où tout les empêche de vivre. Ils n’ont

plus la foi, et on leur impose l’espoir et la crainte de châtiments

éternels. Ils croient pouvoir compter dans leur détresse sur une foule

de forces nouvelles, enfin humaines, équitables et sûres; et les voilà

dans un siècle où tout se décide par la prière ou l’épée. Ils ont

profité, à leur insu peut-être, de toutes nos acquisitions morales, et

on les replonge brusquement dans l’abîme de jours où le moindre geste

est déterminé par des préjugés qui doivent les faire sourire ou

trembler. Que voulez-vous qu’il en advienne; et comment espérer qu’ils y

puissent subsister?

Mais ne nous arrêtons pas davantage aux poèmes nécessairement

artificiels qui naissent de cet impossible mariage du passé et du

présent. Prenons le drame qui répond véritablement à notre réalité,

comme la tragédie grecque répondait à la réalité grecque, et le drame de

la Renaissance aux réalités de la Renaissance. Il se déroule dans une

maison moderne, entre des hommes et des femmes d’aujourd’hui. Les noms

des protagonistes immatériels, qui sont les sentiments et les idées,

demeurent à peu près les mêmes qu’autrefois. On reconnaît l’amour, la

haine, l’ambition, l’envie, l’avidité, la jalousie, l’instinct de

justice, l’idée du devoir, la pitié, la bonté, le dévouement, l’apathie,

l’égoïsme, l’orgueil, la vanité, etc. Mais si les noms sont à peu près

les mêmes, à quel point l’aspect, les qualités, l’étendue, l’influence,

les habitudes intimes de ces acteurs idéaux, ne se sont-ils pas

modifiés! Ils n’ont plus une seule de leurs armes, un seul des

merveilleux ornements de jadis. Il n’y a presque plus de cris, très

rarement du sang, peu de larmes visibles. Le bonheur et le malheur des

êtres se décident dans une étroite chambre, autour d’une table, au coin

du feu. On aime, on souffre, on fait souffrir, on meurt sur place, dans

son coin; et c’est grand hasard si une porte ou une fenêtre s’entr’ouvre

un moment sous la poussée d’un désespoir ou d’une félicité

extraordinaire. Il n’y a plus de beauté accidentelle et adventice; il

n’y a plus qu’une poésie extérieure qui n’est pas encore devenue

poétique. Et quelle poésie, pour peu qu’on aille au fond des choses,

n’emprunte presque tout son charme et toute son ivresse à des éléments

extérieurs? Enfin il n’y a plus de Dieu qui élargit ou domine l’action;

il n’y a plus de destin inexorable qui forme, aux gestes les plus

insignifiants de l’homme, un fond mystérieux, tragique et solennel, une

atmosphère féconde et sombre, qui parvenait à ennoblir jusqu’à ses

crimes les moins excusables, jusqu’à ses plus misérables faiblesses.

Il subsiste, il est vrai, un inconnu terrible; mais il est si divers, si

ondoyant, si incertain, si arbitraire, si contestable, pour peu qu’on

essaye de le préciser, qu’il est fort dangereux de l’évoquer, fort

difficile aussi de s’en servir de bonne foi pour agrandir jusqu’au

mystère les gestes, les paroles, les actions des hommes que nous

coudoyons chaque jour. C’est ainsi qu’on a essayé tour à tour de

remplacer par la problématique et redoutable énigme de l’hérédité, par

la grandiose mais improbable énigme de la justice immanente, par plus

d’une autre encore, la vaste énigme de la Providence ou de la Fatalité

de jadis. Mais ne remarque-t-on point que ces énigmes nées d’hier,

paraissent déjà plus vieilles, plus arbitraires, plus invraisemblables

que celles dont elles ont pris la place dans un accès d’orgueil?

Dès lors où chercher la grandeur, la beauté, qui ne se trouvent plus

dans l’action visible, ni dans les paroles qui n’ont plus guère d’images

attrayantes, attendu que les paroles ne sont que des sortes de miroirs

qui reflètent la beauté de ce qui les entoure, et la beauté du monde

nouveau où nous vivons ne semble pas encore avoir envoyé ses rayons

jusqu’à ces miroirs un peu lents. Où chercher enfin cette poésie et cet

horizon qu’il est pour ainsi dire impossible de retrouver dans un

mystère qui existe toujours, mais qui s’évapore dès qu’on essaye de lui

donner un nom?

On dirait que le drame moderne s’est confusément rendu compte de tout

cela. Ne pouvant plus s’agiter au dehors, n’ayant plus d’ornements

extérieurs, n’osant plus faire sérieusement appel à une divinité, à une

fatalité déterminées, il s’est replié sur lui-même, il a tenté de

découvrir dans les régions de la psychologie et dans celles de la vie

morale, l’équivalent de ce qu’il avait perdu dans la vie extérieure

d’autrefois. Il a descendu plus avant dans la conscience humaine; mais

ici il s’est heurté à des difficultés inattendues et singulières.

Descendre plus avant dans la conscience humaine, cela est permis et même

ordonné au penseur, au moraliste, au romancier, à l’historien, et, à la

rigueur au poète lyrique; mais le poète dramatique ne peut à aucun prix

être un philosophe inactif ou un contemplateur. Quoi qu’on fasse,

quelque merveille qu’on puisse un jour imaginer, la loi souveraine,

l’exigence essentielle du théâtre sera toujours _l’action_. Quand le

rideau se lève, le haut désir intellectuel que nous apportons se

transforme soudain; et le penseur, le moraliste, le mystique ou le

psychologue, qui est en nous, cède la place au spectateur instinctif, à

l’homme électrisé négativement par la foule, et qui veut voir _quelque

chose se passer sur la scène_. Si étrange que soit cette transformation

ou cette substitution, elle est incontestable; elle tient évidemment à

l’influence de l’essaim humain, à une indéniable faculté de notre âme,

qui est douée d’un organe spécial, primitif et presque imperfectible,

pour penser jouir et s’émouvoir en _masse_. Il n’est alors si

admirables, si profondes paroles qui bientôt ne nous importunent, si

elles ne changent rien à la situation, si elles n’aboutissent à un acte,

si elles n’amènent un conflit décisif, si elles ne hâtent une solution

définitive.

Mais d’où naît l’action dans la conscience de l’homme? A un premier

degré, elle naîtra de la lutte de diverses passions opposées. Mais dès

qu’elle s’élève un peu, et, à y regarder de près, dès le premier degré

même, on peut dire qu’elle ne naît guère que d’une lutte entre une

passion et une loi morale, entre un devoir et un désir. Aussi le drame

moderne s’est-il plongé avec délices dans tous les problèmes de la

morale contemporaine, et est-il permis d’affirmer qu’il s’en nourrit

presque exclusivement.

Cela commença par les drames d’Alexandre Dumas fils, qui mettaient en

scène les conflits moraux les plus élémentaires et vivaient tout entiers

sur des interrogations telles, que le moraliste idéal qu’il faut

toujours supposer dans le spectateur, ne songe même pas à se les faire,

au cours de son existence spirituelle, tant la réponse est évidente.

Faut-il pardonner à l’épouse ou à l’époux infidèle? Est-il louable de se

venger de l’infidélité par l’infidélité? Un enfant naturel a-t-il des

droits? Le mariage d’inclination (comme on l’appelle dans ces régions)

est-il préférable au mariage d’argent? Les parents peuvent-ils

légitimement s’opposer à un mariage d’amour? Le divorce est-il fâcheux

quand un enfant est né du mariage? L’adultère de la femme est-il plus

grave que celui du mari? etc., etc...

Au reste pour le dire en passant, tout le théâtre français

d’aujourd’hui, et une bonne partie du théâtre étranger qui n’en est que

le reflet, s’alimente exclusivement de questions de ce genre, et des

réponses gravement superflues qu’on y fait.

Mais d’autre part, à la pointe extrême de la conscience humaine, cela se

termine dans les drames de Bjornson, d’Hauptmann et surtout dans les

drames d’Ibsen. Ici nous arrivons au bout des ressources de la

dramaturgie nouvelle. En effet, plus on descend dans la conscience de

l’homme, moins on y trouve de conflits. On ne peut descendre très avant

dans une conscience qu’à la condition que cette conscience soit très

éclairée; car il est indifférent de faire dix pas ou mille au fond d’une

âme plongée dans les ténèbres, on n’y trouvera rien d’imprévu, rien de

nouveau, les ténèbres étant partout semblables à elles-mêmes. Or, une

conscience très éclairée a des passions et des désirs infiniment moins

exigeants, infiniment plus pacifiques, plus patients, plus salutaires,

plus abstraits et plus généreux qu’une conscience ordinaire.

De là, bien moins de luttes, et, en tout cas, des luttes bien moins

ardentes entre ces passions agrandies et assagies par le fait même

qu’elles sont plus hautes et plus vastes; car si rien n’est plus

sauvage, plus bruyant ni plus dévastateur qu’un petit ruisseau encaissé;

rien n’est plus tranquille, plus silencieux, plus bienfaisant qu’un beau

fleuve qui s’élargit.

Et d’un autre côté, cette conscience éclairée s’inclinera devant

infiniment moins de lois, admettra infiniment moins de devoirs nuisibles

ou douteux. Il n’est pour ainsi dire pas de mensonge, d’erreur, de

préjugé, de convention, de demi-vérité, qui ne puisse prendre, et

réellement ne prenne, lorsque l’occasion s’en présente, la forme d’un

devoir dans une conscience incertaine. C’est ainsi que l’honneur au sens

chevaleresque et conjugal du mot (j’entends par ce dernier terme

l’honneur du mari qu’on fait dépendre d’une faute de la femme), la

vengeance, une sorte de pudeur maladive, l’orgueil, la vanité, la piété

envers certains dieux, mille autres illusions ont été et sont encore

l’intarissable source d’une multitude de devoirs absolument sacrés,

absolument indiscutables, pour un grand nombre de consciences

inférieures. Et ces soi-disant devoirs sont les pivots de presque tous

les drames de l’époque romantique, et de la plupart de ceux

d’aujourd’hui. Mais dans une conscience qu’une saine et vivante lumière

a suffisamment pénétrée, il devient très difficile d’acclimater un de

ces sombres devoirs impitoyables qui poussent fatalement l’homme qui le

porte, vers le malheur ou la mort. Il ne s’y trouve plus d’honneur, plus

de vengeance, plus de conventions qui réclament du sang. On n’y

rencontre plus de préjugés qui exigent des larmes, ou d’injustice qui

veuille le malheur. Il n’y règne plus de dieux qui ordonnent des

supplices, ni d’amour qui demande des cadavres. Et quand le soleil est

entré dans la conscience du sage, comme il faut espérer qu’il entrera un

jour dans la conscience de tous les hommes, on n’y distingue plus qu’un

seul devoir, qui est de faire le moins de mal possible et d’aimer les

autres comme on s’aime soi-même; et de ce devoir-là ne naissent guère de

drames.

Aussi, voyez ce qui a lieu dans les drames d’Ibsen. On y descend parfois

très avant dans la conscience humaine; mais le drame ne demeure possible

que parce qu’on y descend avec une lumière singulière, une sorte de

lumière rouge, sombre, capricieuse et pour ainsi dire maudite, qui

n’éclaire que d’étranges fantômes. Et de fait, presque tous les devoirs

qui constituent le principe actif des tragédies d’Ibsen, sont des

devoirs non plus situés en deçà, mais au delà de la conscience sainement

éclairée; et les devoirs que l’on croit découvrir par delà cette

conscience, touchent souvent de bien près à un orgueil injuste, à une

sorte de folie chagrine et maladive.

Il est bien entendu, pour dire ici toute ma pensée, que cette remarque

n’enlève rien à mon admiration pour le grand poète scandinave; car s’il

est vrai qu’Ibsen ajouta bien peu d’éléments salutaires à la morale

contemporaine, il est peut-être le seul qui au théâtre ait entrevu et

mis en œuvre une poésie encore désagréable mais nouvelle, et qui soit

parvenu à l’envelopper d’une sorte de beauté et de grandeur farouche et

assombrie (assurément trop farouche et assombrie pour qu’elle puisse

être générale et définitive), qui ne doit rien à la poésie des drames

violemment enluminés de l’antiquité ou de la Renaissance.

Mais en attendant qu’il y ait dans la conscience humaine plus de

passions utiles et moins de devoirs néfastes, qu’il y ait par conséquent

sur la scène de ce monde plus de bonheur et moins de tragédies, un grand

devoir de charité et de justice, qui offusque tous les autres, subsiste

pour le moment au fond de tous les cœurs de bonne volonté. Et peut-être

est-ce de la lutte de ce devoir contre notre ignorance et notre égoïsme

que doit naître le véritable drame de ce siècle. Une fois cette étape

franchie dans la vie réelle comme sur la scène, il sera peut-être permis

de parler d’un théâtre nouveau, d’un théâtre de paix et de beauté sans

larmes.

Le Double Jardin · 第 16 / 26 题