On m’a demandé bien souvent, depuis _la Vie des Abeilles_, d’éclaircir
l’un des mystères les plus redoutés de la ruche: à savoir la psychologie
de ses irrésistibles, de ses inexplicables, soudaines et parfois
mortelles colères. Il flotte en effet, autour de la demeure des blondes
fées du miel, une foule de cruelles et d’injustes légendes. Arrivés près
de l’enclos fleuri de réséda et de mélilot où bourdonnent les filles de
lumière, les plus braves des hôtes qui visitent le jardin ralentissent
le pas et se taisent malgré eux. Les mères affolées en écartent leurs
enfants comme elles les écarteraient de quelque feu latent ou d’un nid
de vipères; et l’éleveur novice, ganté de cuir, voilé de gaze, entouré
de torrents de fumée, n’affronte l’énigmatique citadelle qu’avec le
petit frisson inavoué qui précède les grandes batailles.
Qu’y a-t-il de raisonnable au fond de ces craintes traditionnelles?
L’abeille est-elle vraiment dangereuse? Se laisse-t-elle apprivoiser? Y
a-t-il péril à s’approcher des ruches? Faut-il fuir ou braver leur
colère? L’apiculteur a-t-il quelque secret ou quelque talisman qui le
préserve des piqûres? Voilà les questions que vous posent anxieusement
tous ceux qui viennent d’installer un timide rucher et qui commencent
leur apprentissage.
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L’abeille, en général, n’est ni malveillante, ni agressive; mais paraît
assez capricieuse. Elle a contre certaines gens des antipathies
invincibles; elle a aussi des jours d’énervement,--par exemple à
l’approche d’un orage,--où elle se montre extrêmement irritable. Elle a
l’odorat très subtil et très susceptible, elle ne tolère aucun parfum et
abomine par-dessus tout l’odeur de la sueur humaine et de l’alcool. Elle
ne s’apprivoise pas, au sens propre du mot, mais tandis que les ruches
qu’on ne visite jamais deviennent hargneuses et méfiantes, celles qu’on
entoure de soins quotidiens s’accoutument aisément à la présence
discrète et prudente de l’homme. Enfin, il existe, pour manier presque
impunément les abeilles, un certain nombre de petits expédients,
variables selon les circonstances, que la pratique seule peut enseigner.
Mais il est temps de révéler le grand secret de leurs colères.
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L’abeille, au fond si pacifique, si longanime, qui ne pique jamais (à
moins qu’on ne l’écrase) quand elle butine parmi les fleurs, une fois
rentrée chez elle, dans son royaume aux monuments de cire, garde ce
caractère bénin et tolérant, ou devient violente et mortellement
dangereuse, selon que sa ville maternelle est opulente ou pauvre. Ici
encore, comme il arrive souvent quand on étudie les mœurs de ce petit
peuple ardent et mystérieux, les prévisions de la logique humaine sont
entièrement déroutées. Il serait naturel que les abeilles défendissent
avec acharnement une cité débordante de trésors si péniblement amassés,
une cité comme on en rencontre dans les bons ruchers, où le nectar, ne
trouvant plus place dans les alvéoles sans nombre qui représentent des
milliers de barriques empilées des caves aux greniers, ruisselle en
stalactites d’or le long des murailles bruissantes et envoie au loin
dans la campagne, comme une réponse heureuse aux parfums éphémères des
calices qui s’ouvrent, le parfum plus durable du miel où vit le souvenir
des calices que le temps a fermés. Or il n’en est rien. Plus leur
demeure est riche, moins elles montrent d’ardeur à combattre autour
d’elle. Ouvrez ou renversez une ruche opulente: si vous avez eu soin
d’écarter à l’aide d’une bouffée de tabac les sentinelles de l’entrée,
il sera extrêmement rare que les autres abeilles songent à vous disputer
le liquide butin conquis sur les sourires et sur toutes les grâces des
beaux mois azurés. Faites-en l’expérience, je vous promets l’impunité si
vous ne touchez qu’aux ruches les plus lourdes. Vous les retournerez
et vous les viderez comme de vibrantes mais inoffensives
amphores. Qu’est-ce à dire? Les âpres amazones ont-elles perdu
courage?--l’abondance les a-t-elle amollies, et, à l’exemple des
habitants trop fortunés des villes luxueuses, se sont-elles déchargées
des devoirs périlleux sur les malheureux mercenaires qui veillent près
des portes?
Non; on ne remarque point que le plus grand bonheur énerve leur vertu.
Au contraire; plus la république est prospère, plus les lois y sont
dures et sévèrement appliquées, et l’ouvrière d’une ruche où le superflu
s’accumule travaille avec bien plus d’ardeur que celle d’une ruche
indigente. Il y a d’autres raisons que nous ne pénétrons pas
entièrement, mais qui sont vraisemblables pour peu qu’on tienne compte
de l’interprétation effarée que la pauvre abeille doit donner à nos
gestes monstrueux. En voyant tout à coup son immense demeure soulevée,
culbutée, entr’ouverte, elle s’imagine probablement qu’il s’agit d’une
catastrophe inévitable et naturelle contre laquelle il serait insensé de
lutter. Elle ne résiste plus, mais elle ne fuit pas. Ayant admis la
ruine, il semble que déjà elle voie dans son instinct la demeure future,
qu’elle espère rebâtir avec les matériaux arrachés à la ville éventrée.
Elle laisse le présent sans défense pour sauver l’avenir. Ou bien,
est-ce que, peut-être, comme le chien de la fable, «le chien qui porte
au cou le dîner de son maître», constatant que tout est perdu sans
retour, elle aime mieux périr en prenant sa part du pillage et passer de
la vie à la mort dans une orgie unique et prodigieuse? Nous ne savons au
juste. Comment sonderions-nous les mobiles de l’abeille, alors que ceux
des plus simples actions de nos frères nous sont inaccessibles?
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Toujours est-il qu’à chaque grande épreuve de la cité, à chaque trouble
qui leur paraît avoir un caractère inéluctable, dès que l’affolement
s’est propagé de proche en proche parmi le peuple noir et frémissant,
les abeilles se précipitent sur les rayons, arrachent violemment les
couvercles sacrés des provisions d’hiver, basculent la tête la première
dans les cuves odorantes, y plongent tout entières, y aspirent
longuement le chaste vin des fleurs, s’en gorgent, s’en enivrent jusqu’à
ce que leurs ventres cerclés d’anneaux de bronze s’allongent et se
distendent comme des outres étranglées. Or l’abeille gonflée de miel ne
peut plus courber l’abdomen selon l’angle requis pour tirer l’aiguillon.
Elles deviennent dès lors mécaniquement, pour ainsi dire, inoffensives.
On s’imagine en général que l’apiculteur use de l’enfumoir pour
étourdir, asphyxier à demi les belliqueuses trésorières de l’azur, et
s’introduire ainsi, à la faveur d’un sommeil sans défense, dans le
palais des innombrables amazones endormies. C’est une erreur; la fumée
sert d’abord à refouler les gardiennes du seuil, toujours sur le
qui-vive et extrêmement belliqueuses: puis deux ou trois bouffées vont
semer la panique parmi les ouvrières; la panique provoque la mystérieuse
orgie, et l’orgie l’impuissance. Ainsi s’explique que l’on peut, les
bras nus et le visage découvert, ouvrir les plus populeuses ruchées, en
examiner les rayons, secouer les abeilles, les répandre à ses pieds, les
amonceler, les transvaser comme des grains de blé et récolter
tranquillement le miel, au milieu de l’assourdissante nuée des ouvrières
dépossédées, sans avoir à subir une seule piqûre.
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Mais malheur à qui touche aux ruches pauvres! Éloignez-vous des
habitacles de misère! Ici, la fumée n’a plus aucun prestige, et à peine
aurez-vous envoyé les premières bouffées que vingt mille démons aigus et
frénétiques jailliront de l’enceinte, accableront vos mains, étourdiront
vos yeux, noirciront votre face. Nul être vivant, excepté l’ours,
dit-on, et le «sphinx Atropos», ne résiste à la rage des légions
acérées. Surtout ne luttez pas, la fureur gagnerait les colonies
voisines; et l’odeur du venin répandu affolerait toutes les républiques
d’alentour. Il n’est d’autre salut que dans une prompte fuite à travers
les buissons. L’abeille est moins rancunière, moins implacable que la
guêpe et poursuit rarement l’ennemi. Si la fuite est impossible,
l’immobilité absolue pourrait seule la calmer ou lui donner le change.
Elle redoute et attaque tout mouvement trop brusque, mais pardonne
aussitôt à ce qui ne bouge plus.
Les ruches pauvres vivent, ou plutôt meurent au jour le jour, et c’est
parce qu’elles n’ont pas de miel en leurs celliers que la fumée n’a
point d’action sur les abeilles. Ne pouvant se gorger comme leurs sœurs
des tribus plus heureuses, les possibilités d’une cité future n’égarent
pas leur ardeur. Elles ne pensent qu’à périr sur le seuil profané et,
maigres, efflanquées, agiles, effrénées, le défendent avec un héroïsme,
un acharnement inouïs. Aussi l’apiculteur prudent ne déplace-t-il jamais
les ruches indigentes sans avoir fait un sacrifice préalable aux
Euménides affamées. Il leur offre un gâteau de miel. Elles accourent,
puis, la fumée aidant, elles s’enflent et s’enivrent,--et les voilà
réduites à l’impuissance comme les riches bourgeoises des cellules
plantureuses.
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Il y aurait encore beaucoup à dire sur la colère des abeilles et sur
leurs antipathies singulières. Ces antipathies sont souvent si étranges
qu’on les attribua longtemps, qu’on les attribue encore, parmi les
paysans, à des causes morales, à des intuitions mystiques et profondes.
On est convaincu, par exemple, que les virginales vendangeuses ne
peuvent supporter l’approche de l’impudique, surtout de l’adultère. Il
serait surprenant que le plus raisonnable des êtres qui vivent avec nous
sur ce globe incompréhensible attachassent tant d’importance à un péché
souvent fort innocent. Au fond, elles n’en ont cure; mais elles, dont la
vie est bercée tout entière au souffle nuptial et somptueux des fleurs,
ont horreur des parfums que nous dérobons à celles-ci.
Faut-il croire que la chasteté répand moins de parfums que l’amour?
Est-ce là l’origine de la rancune des jalouses abeilles et de l’austère
légende qui venge des vertus aussi jalouses qu’elles? Quoi qu’il en
soit, elle est à classer, cette légende, au nombre de tant d’autres qui
croient faire grand honneur aux phénomènes de la nature en leur prêtant
des sentiments humains. Il conviendrait au contraire de mêler le moins
possible notre psychologie humaine à tout ce que nous ne comprenons pas
facilement; il conviendrait de ne chercher nos explications qu’en
dehors, en deça ou au delà de l’homme; car c’est probablement là que se
trouvent les révélations décisives que nous attendons encore.