Les premières sorties--l’initiation,--sous la garde du maître, ne
comptent pas. On ne communique pas directement avec la bête
merveilleuse. Il y a entre elle et nous un intermédiaire encombrant qui
nous cache son véritable caractère, un truchement plein de réticences
sournoises; un dompteur responsable, Même le volant, les leviers, les
manettes entre les doigts, le frein sous le pied, on ne possède point le
monstre. Sur lui, à nos côtés, veille une volonté trop longtemps
souveraine, à laquelle, comme un chien fidèle, il demeure
obséquieusement attaché. Il est encore à demi-humain. On éprouve un peu
ce que doit éprouver l’apprenti belluaire qui se risque dans la cage aux
lions sous la protection de son père, dont l’œil et la cravache font
ramper humblement les fauves asservis. On a hâte d’être seul, en
présence de l’espace, avec l’animal inconnu créé d’hier. On brûle de
savoir ce qu’il est en soi, ce qu’il demande, ce qu’il refuse, comment
il obéit à son maître imprévu; et quelle leçon nouvelle donneront tout à
coup les horizons nouveaux où vous plonge jusqu’à l’âme une force qui
sort pour la première fois du réservoir inépuisable des forces
indisciplinées, afin de vous permettre d’absorber en un jour autant de
paysages, de ciels et de spectacles, qu’on en absorbait autrefois au
cours de toute une vie.
Hier, le maître m’a conduit de Paris à Rouen. Ce matin, après m’avoir
mené hors des portes de la vieille ville aux clochers assemblés, il m’a
abandonné. Me voilà seul avec l’hippogriffe suspect; seul en rase
campagne, sur la route déserte, qui de l’azur immaculé de l’horizon de
gauche, à l’azur encore rose de l’horizon de droite, divise un océan de
blé coupé de masses d’arbres qui bleuissent au loin, comme les ombrages
d’un parc démesuré.
Je suis loin des remises et des gares, loin des ateliers secourables. Et
c’est d’abord une inquiétude obscure et qui n’est pas sans charme. Me
voici à la merci de la force mystérieuse, mais plus logique que
moi-même. Un caprice de sa vie cachée, un de ces caprices souvent
insaisissables, mais qui n’ont jamais tort, et font honte à notre raison
vaniteuse, et me voilà dans la détresse de la plaine verte et sans
limites, enchaîné à la masse incomprise que mes bras ne peuvent remuer.
Pourtant ce monstre, je me dis que j’en sais les secrets. Avant de me
confier à sa puissance, j’en ai démonté et scruté les organes. Il ronfle
sous mes pieds et sa physiologie m’est présente. Je connais ses points
délicats et ses rouages impeccables, ses maladies d’enfance et ses
infirmités sans remède. On m’a dévoilé son âme et son cœur, et la
circulation profonde de sa vie. Son âme, c’est l’étincelle électrique
qui, sept à huit cent fois à la minute, vient enflammer son souffle. Son
terrible cœur compliqué, c’est d’abord ce carburateur au double visage
étrange, qui dose, prépare, volatilise l’essence, fée subtile endormie
depuis la naissance du monde, qu’il rappelle au pouvoir et qu’il unit à
l’air qui la réveille. Ce mélange redoutable est avidement pompé par le
gros viscère voisin, qui contient la chambre d’explosion, le piston, les
soupapes à ressort, toutes les forces vives du moteur. Autour de ces
viscères qui ne forment qu’un faisceau de flammes, constamment appelée
pour apaiser l’ardeur intime qui les ronge et les transformerait en une
coulée de lave, infatigable et toujours refroidie par le radiateur posté
à l’avant de la voiture, aspirant la fraîcheur des vallons et des
plaines pour calmer de ses longues caresses glacées les fièvres
mortelles du travail, circule sans répit l’eau vigilante et pure. Puis
il y a le _trembleur_, qui règle l’étincelle, et que règle à son tour le
mouvement même du moteur. L’âme obéit au corps proprement dit, et le
corps obéit à l’âme dans une harmonie ingénieuse. Mais grâce à une
élasticité très curieuse de cette harmonie préétablie, une volonté plus
intelligente ou plus indépendante, qui représente ici la volonté divine,
la volonté du chauffeur, peut encore améliorer cet admirable équilibre
de deux forces étrangères et, au moyen de la manette de l’_avance à
l’allumage_, précipiter l’étincelle au moment le plus favorable, selon
l’aide ou la résistance des hasards de la route.
Admirons en passant la terminologie spontanée et bizarre, mais non pas
sotte, qui est comme la langue de la force nouvelle. L’_avance à
l’allumage_ (qui correspond, dans un autre ordre de phénomènes, _à
l’avance à l’admission_ des locomotives), est un terme très juste, et il
serait fort difficile d’exprimer plus simplement et plus sensiblement ce
qu’il avait à dire. L’allumage, c’est l’inflammation des gaz explosifs
par l’étincelle électrique; cette explosion peut être avancée ou
retardée par rapport à la course du piston selon les besoins du moteur.
Quand on met l’_avance à l’allumage_, l’étincelle jaillit quelque
millième de seconde avant l’instant où elle devrait logiquement se
produire; c’est-à-dire avant que le piston arrivé au sommet de sa course
ait complètement comprimé les gaz et utilisé toute l’énergie de
l’explosion précédente. Il semble, au premier abord, que cette explosion
prématurée doive contrarier son mouvement ascensionnel. Il n’en est
rien; l’expérience prouve qu’on bénéficie du temps infinitésimal que les
gaz enflammés mettent à se dilater, et probablement d’autres causes
d’énergie assez obscures. Toujours est-il qu’on accélère étrangement la
vitesse de la machine. C’est pour ainsi dire le coup de vin versé aux
travailleurs, une sorte de subterfuge qui lui donne un surcroît de
puissance anormale. Mais d’où vient donc le terme, et qui en est le
père? D’où sortent-ils, ces mots qui naissent tout à coup, au moment
nécessaire, pour fixer dans la vie les êtres ignorés hier? On ne le sait
jamais. Ils s’évadent des ateliers, des usines, des boutiques; ils sont
les derniers échos de cette voix commune et anonyme qui a donné un nom
aux arbres et aux fruits, au pain et au vin, à la vie et à la mort; et
quand les savants les regardent et les interrogent, le plus souvent il
est heureusement trop tard pour qu’ils y changent rien.
*
* *
Le _trembleur_ et la _bougie_, voilà, surmontant sept ou huit autres (la
compression, la carburation, le graissage, la circulation de l’eau,
l’ampérage des piles, ou le voltage des accumulateurs, etc., etc.), les
deux grands soucis du chauffeur. La vis de réglage de l’un se
déplace-t-elle d’une ligne, les deux fils affrontés de l’autre sont-ils
effleurés d’une goutte d’huile, d’une trace d’oxyde, et c’est la mort
subite du cheval fabuleux. Mais autour d’eux, que d’autres organes
auxquels je n’ose même pas songer! Là-bas, caché dans son _carter_ de
fonte, comme un génie furieux dans une prison trop étroite, l’appareil
mystérieux du changement de vitesse, qui tout à l’heure au pied d’une
côte, sur une pesée du levier, déchaînera des explosions innombrables,
imprimera au piston un va-et-vient frénétique qui secouera toutes les
vertèbres de la bête et communiquera aux roues allenties une force
quadruplée, devant laquelle toute montagne viendra courber l’échine pour
porter humblement son vainqueur vers la cime.
Ensuite, ce sont les joints énigmatiques de l’_arbre à la Cardan_, qui,
supprimant chaînes et courroies, transmettent directement aux deux roues
d’arrière toute la puissance sublimée qui s’élabore dans le cœur
forcené. Enfin, plus bas encore, sous le frein, dans sa boîte presque
inviolable, le secret transcendant du _différentiel_, qui permet, par un
miracle récent, à deux roues de même dimensions, fixées sur le même axe
mû par le même moteur, de faire un nombre de tours inégal!
Mais ce sont là les grands mystères dont je n’ai pas encore à
m’inquiéter. Le monstre sous ma main émue est plein de bonne volonté, et
des deux côtés de la route les champs de blé coulent paisiblement comme
des rivières vertes. Il est temps d’essayer le pouvoir des gestes
ésotériques. Je touche aux chevilles enchantées. Le cheval féerique
obéit. Brusquement il s’arrête. Toute sa vie s’éteint dans un
gémissement bref. Il n’est plus qu’un énorme et inerte appareil de
métal. Il s’agit maintenant de le ressusciter. Je descends et m’agite
autour du cadavre. Les plaines dont je bravais l’immensité soumise
prennent déjà leur revanche. On dirait qu’elles s’allongent, se creusent
autour de mon immobilité, s’étendent à vue d’œil plus démesurément
jusqu’aux confins du ciel, qui reculent à leur tour. Je suis perdu parmi
les blés infranchissables dont les multitudes d’épis remuent, se
haussent, s’inclinent, se pressent pour mieux voir ce que je vais
tenter, tandis que les coquelicots éclatent de mille rires dans la foule
onduleuse. N’importe, ma science neuve est déjà sûre. L’hippogriffe
revit, s’ébroue d’abord sur place, puis repart en chantant. Je
reconquiers les plaines qui s’inclinent. J’entr’ouvre lentement la
fameuse manette de l’_avance à l’allumage_, et règle de mon mieux
l’admission de l’essence. L’allure s’accélère; le ronflement plus aigu
des rouages révèle une ivresse croissante. Tout d’abord la route vient à
moi d’un mouvement cadencé par la félicité, comme une fiancée qui agite
des palmes. Mais bientôt elle s’anime davantage, elle bondit, elle
s’affole, elle se précipite sur moi, elle roule sous le char comme un
torrent furieux qui me fouette de son écume, m’inonde de ses flots,
m’aveugle de son souffle. Oh! ce souffle admirable! On dirait que des
ailes, des milliers d’ailes qu’on ne voit pas, les ailes transparentes
de grands oiseaux surnaturels, hanteurs de sommets invisibles battus par
des vents éternels, viennent cingler ainsi de leur vaste fraîcheur mes
tempes et mes yeux! A présent, le chemin tombe à pic dans l’abîme, et
l’appareil magique l’y précède. Les arbres qui le bordent avec sérénité
depuis tant d’années lentes redoutent un cataclysme. On croirait qu’ils
accourent, rapprochent leurs têtes vertes, se massent, se concertent
devant le phénomène qui surgit, pour lui barrer la voie. Puis soudain,
comme il ne s’arrête pas, les voilà pris d’effroi. Ils se sauvent, se
dispersent, regagnent à tâtons leur place séculaire, se penchent
tumultueusement sur mon passage, et, répercutant dans leurs millions de
feuilles la joie presque insensée de la force qui chante, murmurent à
mes oreilles les psaumes volubiles de l’Espace qui admire et acclame son
antique ennemie, toujours vaincue jusqu’à ce jour mais enfin
triomphante: la Vitesse.
*
* *
L’Espace et son frère invisible le Temps sont en somme les deux grands
adversaires de l’homme. Nous serions semblables aux dieux si nous en
triomphions. Le Temps semble invincible, n’ayant ni corps, ni forme, ni
organe par quoi nous le puissions saisir. Il passe, il laisse des traces
presque toujours douloureuses, comme l’ombre malfaisante d’un être
inévitable qu’on n’aperçoit jamais. Il est d’ailleurs probable qu’il
n’existe pas en soi; qu’il n’est que par rapport à nous, et que nous
n’arriverons point à subjuguer ce fantôme nécessaire de notre
imagination organiquement fausse. Quant à l’Espace, son magnifique frère
qui se revêt de la robe verte des plaines, du voile jaune des déserts,
du manteau bleu des océans, et recouvre le tout de l’azur de l’éther et
de l’or des étoiles, sans doute il a déjà subi bien des défaites; mais
jamais, jusqu’ici, l’homme ne l’avait pris pour ainsi dire à
bras-le-corps, pour lutter seul à seul, face à face, avec lui. Il
envoyait contre sa forme gigantesque des monstres qui, vainqueurs,
devaient être vaincus à leur tour.
Sur mer, de grands steamers l’asservissent chaque jour; mais la mer est
si vaste, que la vitesse extrême que pourraient supporter nos fragiles
poumons n’y remporterait encore qu’une sorte de triomphe immobile.
D’autre part, sur le chemin de fer, l’espace assujetti défile sous nos
yeux; mais il se déroule loin de nous, nous ne le touchons point; il est
comme le captif que promène le triomphe d’un monarque étranger, et nous
sommes nous-mêmes les prisonniers chétifs de celui qui l’a détrôné. Mais
ici, dans ce petit char de feu, si docile, si léger et si
miraculeusement infatigable, entre les ailes repliées de cet oiseau de
flamme qui vole au ras de la terre pour nous montrer les fleurs, qui
caresse les blés, respire les ruisseaux, connaît l’ombre des arbres,
entre dans les villages, voit les portes ouvertes et les tables servies,
compte les moissonneurs qui se penchent sur les prés, fait le tour de
l’église entourée de tilleuls, se repose à l’auberge sur le coup de
midi, puis repart en chantant pour aller voir d’un bond ce qui a lieu
parmi les autres hommes, à trois journées de marche du repas achevé, et
surprend la même heure dans un monde nouveau,--ici, l’Espace devient
vraiment humain, il se proportionne à notre œil, aux besoins de notre
âme à la fois prompte et lente, étroite et colossale, insatiable et
méticuleuse; il est assimilable enfin et nous offre sans cesse, en
chacun de ses buts, chacune des beautés qu’il n’offrait autrefois qu’à
l’arrivée pénible.
Maintenant, au contraire, ce n’est plus l’arrivée qui nous rouvre les
yeux, ranime l’attention si précieuse à la vie et invite au bonheur
d’admirer; la route tout entière n’est plus qu’une arrivée sans nombre.
Les joies du but se multiplient puisque tout prend la forme adorable du
but; les yeux oublient enfin leur indifférente paresse, et la bonne
mémoire des beautés de la terre maternelle, la plus simple des fées qui
président au bonheur, en songeant en silence aux journées moins
heureuses qui attendent tout homme, range dans nos souvenirs, parmi les
biens acquis qu’on ne nous reprend pas, les trésors imprévus que lui
versent à flots les routes déchaînées et les heures délivrées.