J’ai perdu ces jours-ci un petit bouledogue. Il venait d’accomplir le
sixième mois de sa brève existence. Il n’a pas eu d’histoire. Ses yeux
intelligents se sont ouverts pour regarder Le monde et pour aimer les
hommes, puis se sont refermés sur les secrets injustes de la mort.
L’ami qui me l’avait offert lui avait donné, peut-être par antiphrase,
le nom assez imprévu de _Pelléas_. Pourquoi l’aurais-je débaptisé? Un
pauvre chien aimant, dévoué et loyal déshonore-t-il un nom d’homme ou de
héros imaginaire?
_Pelléas_ avait un grand front bombé et puissant, pareil à celui de
Socrate ou de Verlaine; et sous un petit nez noir et ramassé comme une
affirmation mécontente, de larges babines pendantes et symétriques
faisaient de sa tête une sorte de menace massive, obstinée, pensive et
triangulaire. Il était beau comme un beau monstre naturel qui s’est
strictement conformé aux lois de son espèce. Et quel sourire
d’obligeance attentive, d’innocence incorruptible, de soumission
affectueuse, de reconnaissance sans bornes et d’abandon total
illuminait, à la moindre caresse, cet adorable masque de laideur! D’où
émanait-il, au juste, ce sourire? Des yeux ingénus et attendris? des
oreilles dressées vers les paroles de l’homme? du front qui se déridait
pour comprendre et aimer, des quatre dents minuscules, blanches et
débordantes, qui sur les lèvres noires rayonnaient d’allégresse, ou du
tronçon de queue qui, brusquement coudé, selon la coutume de la race,
s’évertuait à l’autre extrémité pour attester la joie intime et
passionnée qui remplissait un petit être heureux de rencontrer une fois
de plus la main et le regard du dieu auquel il se livrait?
_Pelléas_ était né à Paris, et je l’avais emmené à la campagne. De
bonnes grosses pattes, informes et pas encore figées, portaient
mollement par les sentiers inexplorés de sa nouvelle existence sa tête
énorme et grave, camuse et comme alourdie de pensées.
C’est qu’elle commençait, cette tête ingrate et un peu triste, pareille
à celle d’un enfant surmené, le travail accablant qui écrase tout
cerveau au début de la vie. Il lui fallait, en moins de cinq ou six
semaines, faire pénétrer et organiser en elle une représentation et une
conception satisfaisantes de l’univers. L’homme, aidé de toute la
science de ses aînés et de ses frères, met trente ou quarante ans à
esquisser cette conception ou plutôt à entasser autour d’elle, comme
autour d’un palais de nuages, la conscience d’une ignorance qui s’élève;
mais l’humble chien doit la débrouiller seule en quelques jours; et
cependant, aux yeux d’un dieu qui saurait tout, n’aurait-elle pas à peu
près le même poids et la même valeur que la nôtre?...
Il s’agissait donc d’étudier la terre que l’on peut gratter et creuser,
et qui parfois recèle de surprenantes choses: vers de terre et vers
blancs, taupes, mulots, grillons; il s’agissait de jeter vers le ciel,
qui n’a pas d’intérêt puisque rien n’y est comestible, un seul regard
qui le supprime une fois pour toutes; de reconnaître l’herbe, l’herbe
admirable et verte, l’herbe élastique et fraîche, champ de courses et de
jeux, couche bienveillante et sans bornes où se cache le bon chiendent
utile à la santé. Il s’agissait encore de faire pêle-mêle, des milliers
de constatations urgentes et curieuses. Il fallait, par exemple, sans
autre guide que la douleur, apprendre à calculer l’élévation des objets
du haut desquels on peut s’élancer dans le vide, se convaincre qu’il est
vain de poursuivre les oiseaux qui s’envolent, et qu’on ne peut grimper
aux arbres pour y rattraper les chats qui vous conspuent; distinguer les
nappes de soleil, où le sommeil est délicieux, des flaques d’ombre où
l’on grelotte; remarquer avec stupéfaction que la pluie ne tombe pas
dans les maisons, que l’eau est froide, inhabitable et dangereuse,
tandis que le feu est bienfaisant à distance, mais terrible de près;
observer que les herbages, la cour des fermes et parfois les chemins
sont hantés de gigantesques créatures pourvues de cornes menaçantes,
monstres peut-être débonnaires, en tout cas silencieux, qu’on peut
flairer assez indiscrètement sans qu’ils s’en formalisent, mais qui ne
livrent pas leur arrière-pensée; éprouver, à la suite d’expériences
humiliantes et pénibles, qu’il n’est pas permis d’obéir indistinctement
à toutes les lois de la nature dans la demeure des dieux; reconnaître
que la cuisine est le lieu privilégié et le plus agréable de cette
demeure divine, bien qu’on n’y puisse séjourner à cause de la
cuisinière, puissance considérable mais jalouse; s’assurer que les
portes sont des volontés importantes et capricieuses qui parfois mènent
à la félicité, mais qui le plus souvent, hermétiquement closes, muettes
et rigides, hautaines et sans cœur, restent sourdes à toutes les
supplications; admettre, une fois pour toutes, que les biens essentiels
de l’existence, les bonheurs incontestables, généralement emprisonnés
dans les marmites et les casseroles, sont inaccessibles; savoir les
regarder avec une indifférence laborieusement acquise, s’exercer à les
ignorer en se disant qu’il s’agit là d’objets probablement sacrés,
puisqu’il suffit de les effleurer du bout d’une langue respectueuse pour
déchaîner, magiquement, la colère unanime de tous les dieux de la
maison...
*
* *
Et puis, que penser de la table sur laquelle se passent tant de choses
qu’on ne peut deviner? des fauteuils ironiques où il est défendu de
dormir, des plats et des assiettes qui ne contiennent plus rien
lorsqu’on vous les confie? de la lampe qui chasse les ténèbres, et de
l’âtre qui met en fuite les jours froids?... Que d’ordres, que de
dangers, que de défenses, que de problèmes, que d’énigmes qu’il faut
classer dans la mémoire surchargée!... Et comment concilier tout cela
avec d’autres lois, d’autres énigmes plus vastes et plus impérieuses,
qu’on porte en soi, dans son instinct, qui surgissent et se développent
d’heure en heure, qui viennent du fond des temps et de la race,
envahissent le sang, les muscles et les nerfs, et s’affirment soudain
plus irrésistibles et plus puissantes que la douleur, l’ordre même du
maître et la crainte de la mort? Ainsi pour ne citer que cet exemple,
lorsque l’heure du sommeil a sonné pour les hommes, on s’est retiré dans
sa niche, entouré des ténèbres, du silence et de la solitude formidable
de la nuit. Tout dort dans la maison du maître. On se sent très petit et
très faible en présence du mystère. On sait que l’ombre est peuplée
d’ennemis qui se glissent et attendent. On suspecte les arbres, le vent
qui passe et les rayons de lune. On voudrait se cacher et se faire
oublier en retenant son souffle. Pourtant il faut veiller; il faut, au
moindre bruit, sortir de sa retraite, affronter l’invisible et troubler
brusquement le silence imposant des étoiles au risque d’attirer sur soi
seul le malheur ou le crime qui chuchote. Quel que soit l’ennemi, fût-il
l’homme, c’est-à-dire le frère même du dieu qu’il s’agit de défendre, il
faut l’attaquer aveuglément, lui sauter à la gorge, planter des dents,
peut-être sacrilèges, dans de la chair humaine, oublier les prestiges
d’une main et d’une voix pareilles à celles du maître, ne jamais se
taire, ne jamais fuir, ne jamais se laisser tenter ni corrompre, et,
perdu dans la nuit sans secours, prolonger l’alarme héroïque jusqu’au
dernier soupir. Voilà le grand devoir légué par les ancêtres, le devoir
essentiel et plus fort que la mort, que la volonté même et la colère de
l’homme ne peuvent rebuter. C’est toute notre humble histoire liée à
celle du chien dans nos premières luttes contre tout ce qui respirait;
c’est toute cette humble et effrayante histoire, qui renaît chaque nuit
dans la mémoire primitive de notre ami des mauvais jours. Et quand, dans
nos demeures plus sûres, il nous arrive de le punir d’un zèle
intempestif, il nous lance un regard de reproche étonné, comme pour nous
signifier que nous sommes dans l’erreur, et que, si nous perdons de vue
la clause capitale du pacte d’alliance qu’il a fait avec nous au temps
où nous habitions les cavernes, les forêts et les marécages, il y reste
fidèle malgré nous et demeure plus près de la vérité éternelle de la vie
qui est pleine d’embûches et de forces hostiles.
*
* *
Mais que de soins et que d’études pour arriver à remplir sagement ce
devoir! Et qu’il s’est compliqué depuis le temps des grottes
silencieuses et des grands lacs déserts! C’était si simple, alors, si
clair et si facile! L’antre solitaire s’ouvrait au flanc du mont, et
tout ce qui s’avançait, tout ce qui remuait à l’horizon des plaines ou
des bois, était l’ennemi indubitable!... Mais aujourd’hui, on ne sait
plus... Il faut se mettre au courant d’une civilisation qu’on
désapprouve, avoir l’air de comprendre mille choses incompréhensibles...
Ainsi, il paraît évident que désormais le monde entier n’appartient plus
au maître, que sa propriété consent à d’inexplicables limites... Il est
donc tout d’abord nécessaire qu’on sache exactement où commence et où
finit le domaine sacré. Que doit-on tolérer, que faut-il
interdire?--Voilà la route où tout le monde, le pauvre même, a le droit
de passer. Pourquoi?--On n’en sait rien; c’est un fait qu’on déplore
mais qu’on doit accepter. Heureusement, par contre, voici le beau
sentier, le sentier réservé, que nul ne peut fouler. Ce sentier est
fidèle aux saines traditions; il importe de ne pas le perdre de vue;
c’est par lui que les problèmes difficiles font leur entrée dans
l’existence quotidienne. Voulez-vous un exemple?--On dort tranquillement
dans un rai de soleil qui recouvre de perles mouvantes et folâtres le
seuil de la cuisine. Les pots de porcelaines s’amusent à se pousser du
coude et à se bousculer au bord des tablettes garnies de dentelles de
papier. Les casseroles de cuivre jouent à éparpiller des taches de
lumière sur les murs blancs et lisses. Le fourneau maternel chantonne
doucement en berçant trois marmites qui dansent avec béatitude, et par
le petit trou qui éclaire son ventre, pour narguer le bon chien qui ne
peut approcher, lui tire constamment une langue de feu. L’horloge, qui
s’ennuie dans son armoire de chêne en attendant qu’elle sonne l’heure
auguste du repas, fait aller et venir son gros nombril doré, et les
mouches sournoises agacent les oreilles. Sur la table éclatante reposent
un poulet, un lièvre, trois perdreaux, à côté d’autres choses qu’on
appelle fruits ou légumes: petits pois, haricots, pêches, melons,
raisins, et qui ne valent rien. La cuisinière vide un grand poisson
d’argent et jette les entrailles (au lieu de les offrir!) dans la boîte
aux ordures.--Ah! la boîte aux ordures! trésor inépuisable, réceptacle
d’aubaines, joyau de la maison! On en aura sa part, exquise et
subreptice, mais il ne convient pas qu’on ait l’air de savoir où elle se
trouve. Il est strictement interdit d’y fouiller. L’homme défend ainsi
maintes choses agréables, et la vie serait morne et les jours seraient
nus s’il fallait obéir à tous les commandements de l’office, de la cave
et de la salle à manger. Par bonheur il est distrait et ne se souvient
pas longtemps des ordres qu’il prodigue. On le trompe aisément. On
arrive à ses fins et l’on fait ce qu’on veut, pourvu qu’avec patience on
sache attendre l’heure. On est soumis à l’homme et il est le seul dieu;
mais on n’en à pas moins sa morale personnelle, précise, imperturbable,
qui proclame hautement que les actes défendus deviennent très licites
par le fait même qu’ils s’accomplissent à l’insu du maître. C’est
pourquoi fermons l’œil attentif qui a vu. Ayons l’air de dormir en
rêvant à la lune.--Tiens! on frappe doucement à la fenêtre bleue qui
donne sur le jardin.--Qu’est-ce donc?--Rien, une branche d’aubépine qui
vient voir ce qu’on fait dans la cuisine fraîche.--Les arbres sont
curieux et souvent agités; mais ils ne comptent point, on n’a rien à
leur dire, ils sont irresponsables, ils obéissent au vent qui n’a pas de
principes.--Mais quoi?--J’entends des pas!...--Debout, l’oreille en
pointe et le nez en action!...--Non! c’est le boulanger qui s’approche
de la grille, tandis que le facteur ouvre une petite porte dans la haie
de tilleuls.--Ils sont connus, c’est bien... Ils apportent quelque
chose, on peut les saluer; et la queue, circonspecte, s’agite deux ou
trois fois, avec un sourire protecteur. Autre alerte! Qu’est-ce
encore?--Une voiture s’arrête devant le perron. Ah! ceci est plus
grave!... Le problème est complexe.--Il importe avant tout de
copieusement injurier les chevaux, grandes bêtes orgueilleuses, toujours
endimanchées et toujours en sueur, qui ne répondent pas. Cependant on
examine du coin de l’œil les personnages qui descendent.--Ils sont bien
mis et semblent pleins d’assurance. Ils vont probablement s’asseoir à la
table des dieux. Il convient d’aboyer sans aigreur, avec une nuance de
respect, pour montrer que l’on fait son devoir, mais qu’on le fait avec
intelligence. Néanmoins on nourrit quelque arrière-soupçon, et dans le
dos des hôtes, à la dérobée, on hume l’air avec persévérance et d’un air
entendu, afin de démêler les intentions cachées.
*
* *
Mais des pas clopinants sonnent autour de la cuisine. Cette fois c’est
le pauvre qui traîne sa besace; l’ennemi essentiel, l’ennemi spécifique,
l’ennemi héréditaire, le descendant direct de celui qui rôdait autour de
la caverne encombrée d’ossements qu’on revoit tout à coup dans la
mémoire de la race. Ivre d’indignation, l’aboi entrecoupé, les dents
multipliées par la haine et la rage, on va saisir aux grègues
l’irréconciliable adversaire, lorsque la cuisinière, armée de son balai,
sceptre ancillaire et parjure, vient protéger le traître; et l’on est
obligé de rentrer dans sa niche, où, l’œil rempli de flammes
impuissantes et torves, on gronde des malédictions effroyables mais
vaines, en songeant à part soi que c’est la fin de tout, qu’il n’y a
plus de lois et que l’espèce humaine a perdu la notion du juste et de
l’injuste...
Est-ce tout?--Pas encore, car la plus petite vie se compose
d’innombrables devoirs, et c’est un long travail que de s’organiser une
existence heureuse sur la limite de deux mondes aussi différents que le
monde des bêtes et le monde des hommes. Comment nous en tirerions-nous
s’il nous fallait servir, tout en restant dans notre sphère, une
divinité non plus imaginaire et semblable à nous-mêmes puisqu’elle est
née de nos pensées, mais un dieu bien visible, toujours présent,
toujours actif et aussi étranger, aussi supérieur à notre être que nous
le sommes au chien?
*
* *
A présent, pour en revenir à _Pelléas_, il sait à peu près ce qu’il faut
faire et comment se conduire dans l’enceinte du maître. Mais le monde ne
finit pas aux portes des maisons et de l’autre côté des murs et de la
haie il y a un univers dont on n’a plus la garde, où l’on n’est plus
chez soi, où les relations sont changées. De quelle façon se tenir dans
la rue, dans les champs, sur le marché, dans les boutiques? A la suite
d’observations difficiles et délicates, il comprend qu’il sied de ne pas
obéir aux appels étrangers, d’être poli avec indifférence envers
les inconnus qui vous caressent. Il faut ensuite accomplir
consciencieusement certains devoirs de mystérieuse courtoisie envers ses
frères les autres chiens, respecter les poules et les canards, n’avoir
pas l’air de remarquer les gâteaux du pâtissier qui se prélassent
insolemment à portée de la langue, témoigner aux chats qui, sur le seuil
des portes, vous provoquent par d’affreuses grimaces un mépris
silencieux mais qui se souviendra, et ne pas oublier qu’il est licite et
même louable de poursuivre et d’étrangler les souris, les rats, les
lapins sauvages et généralement tous les animaux (on doit le reconnaître
à des marques secrètes) qui n’ont pas encore fait leur paix avec
l’homme.
*
* *
Tout cela et tant d’autres choses!... Était-il étonnant que _Pelléas_
parût souvent pensif en face de ces problèmes sans nombre, et que son
humble et doux regard fût parfois si profond et si grave, si chargé de
soucis et si plein de questions illisibles?
Hélas! il n’a pas eu le temps d’achever la lourde et longue tâche que la
nature impose à l’instinct qui s’élève pour se rapprocher d’une région
plus claire... Un mal assez mystérieux et qui semble spécialement punir
le seul animal qui parvienne à sortir du cercle où il est né, un mal
indéfini qui emporte par centaines les petits chiens intelligents, est
venu mettre fin aux destinées et à l’éducation heureuse de _Pelléas_. Je
le vis, durant deux ou trois jours, et chancelant déjà tragiquement sous
le poids énorme de la mort, se réjouir encore de la moindre caresse...
Et maintenant tant d’efforts vers un peu plus de lumière, tant d’ardeur
à aimer, de courage à comprendre, tant de joie affectueuse, tant de bons
regards dévoués qui se tournaient vers l’homme pour demander son aide
contre d’injustes et d’inexplicables souffrances, tant de frêles lueurs
qui venaient de l’abîme profond d’un monde qui n’est plus le nôtre, tant
de petites habitudes presque humaines reposent tristement sous un large
sureau et dans la froide terre, en un coin du jardin.
*
* *
L’homme aime le chien, mais qu’il l’aimerait davantage s’il considérait,
dans l’ensemble inflexible des lois de la nature, l’exception unique
qu’est cet amour qui parvient à percer, pour se rapprocher de nous, les
cloisons, partout ailleurs imperméables, qui séparent les espèces! Nous
sommes seuls, absolument seuls sur cette planète de hasard, et parmi
toutes les formes de la vie qui nous entourent, pas une, hors le chien,
n’a fait alliance avec nous. Quelques êtres nous craignent, la plupart
nous ignorent, et aucun ne nous aime. Nous avons, dans le monde des
plantes, des esclaves muettes et immobiles, mais elles nous servent
malgré elles. Elles subissent simplement nos lois et notre joug. Ce sont
des prisonnières impuissantes, des victimes incapables de fuir mais
silencieusement rebelles, et sitôt que nous les perdons de vue elles
s’empressent de nous trahir et retournent à leur liberté sauvage et
malfaisante d’autrefois. S’ils avaient des ailes, la rose et le blé
fuiraient à notre approche comme fuient les oiseaux. Parmi les animaux,
nous comptons quelques serviteurs qui ne se sont soumis que par
indifférence, par lâcheté ou par stupidité: le cheval incertain et
poltron qui n’obéit qu’à la douleur et ne s’attache à rien, l’âne passif
et morne qui ne reste près de nous que parce qu’il ne sait que faire ni
où aller, mais garde cependant, sous la trique ou le bât, son idée de
derrière les oreilles; la vache et le bœuf, heureux pourvu qu’ils
mangent et dociles parce que depuis des siècles ils n’ont plus une
pensée à eux; le mouton ahuri qui n’a d’autre maître que l’épouvante; la
poule fidèle à la basse-cour parce qu’on y trouve plus de maïs et de
froment que dans la forêt prochaine. Je ne parle pas du chat pour qui
nous ne sommes qu’une proie trop grosse et immangeable, du chat féroce
dont l’oblique dédain ne nous tolère que comme des parasites encombrants
dans notre propre logis. Lui du moins nous maudit dans son cœur
mystérieux, mais tous les autres vivent près de nous comme ils vivraient
près d’un rocher ou près d’un arbre. Ils ne nous aiment pas, ne nous
connaissent pas, nous remarquent à peine. Ils ignorent notre vie, notre
mort, notre départ, notre retour, notre tristesse, notre joie, notre
sourire. Ils n’entendent même pas le son de notre voix dès qu’elle ne
menace plus, et quand ils nous regardent, c’est avec l’effarement
méfiant du cheval, dans l’œil duquel passe encore l’affolement de l’élan
ou de la gazelle qui nous voit pour la première fois; ou avec la morne
stupeur des ruminants qui ne nous considèrent que comme un accident
momentané et inutile de l’herbage.
*
* *
Depuis des milliers d’années ils sont à nos côtés aussi étrangers à nos
pensées, à notre affection, à nos mœurs que si la moins fraternelle des
étoiles les avait laissés choir d’hier sur notre globe. Dans l’espace
sans bornes qui sépare l’homme de tous les autres êtres, nous n’avons
réussi à leur faire faire, à force de patience, que deux ou trois pas
illusoires. Et si demain, laissant intacts leurs sentiments à notre
égard, la nature leur donnait l’intelligence et les armes nécessaires
pour nous vaincre, j’avoue que je me méfierais de la vengeance emportée
du cheval, des représailles obstinées de l’âne et de la rancune enragée
du mouton. Je fuirais le chat comme je fuirais le tigre; et même la
bonne vache, solennelle et somnolente, ne m’inspirerait qu’une confiance
sur ses gardes. Quant à la poule, l’œil rond et rapide, comme à la
découverte d’une limace ou d’un ver, je suis sûr qu’elle me dévorerait
sans se douter de rien.
*
* *
Or, dans cette indifférence et cette incompréhension totale où demeure
tout ce qui nous environne, dans ce monde incommunicable où tout a son
but hermétiquement renfermé en lui-même, où toute destinée est
circonscrite en soi, où il n’y a entre les êtres d’autres rapports que
ceux de bourreaux à victimes, de mangeurs à mangés, où rien ne peut
sortir de sa sphère étanche, où la mort seule établit de cruelles
relations de cause à effet entre les vies voisines, où la plus légère
sympathie n’a jamais fait un saut conscient d’une espèce à une autre,
seul, parmi tout ce qui respire sur cette terre, un animal est parvenu à
rompre le cercle fatidique, à s’évader de soi pour bondir jusqu’à nous,
à franchir définitivement l’énorme zone de ténèbres, de glace et de
silence qui isole chaque catégorie d’existences dans le plan
inintelligible de la nature. Cet animal, notre bon chien familier, si
simple et si peu étonnant que nous paraisse aujourd’hui ce qu’il a fait,
en se rapprochant aussi sensiblement d’un monde dans lequel il n’était
pas né et auquel il n’était pas destiné, a cependant accompli l’un des
actes les plus insolites et les plus invraisemblables que nous puissions
trouver dans l’histoire générale de la vie. Quand cette reconnaissance
de l’homme par la bête, quand ce passage extraordinaire de l’ombre à la
lumière s’est-il effectué? Est-ce nous qui avons cherché le caniche, le
molosse ou le lévrier parmi les loups ou les chacals, ou si c’est lui
qui est venu spontanément à nous? Nous n’en savons rien. Si loin que
s’étendent les annales humaines, il est à nos côtés comme à présent,
mais que sont les annales humaines au regard des temps sans témoignages?
Toujours est-il que le voilà dans nos demeures aussi ancien, aussi bien
à sa place, aussi parfaitement adapté à nos mœurs que s’il avait paru
sur cette terre et tel qu’il est, en même temps que nous. Nous n’avons
pas à acquérir sa confiance ni son amitié, il naît notre ami; les yeux
encore fermés, il croit déjà en nous: dès avant sa naissance il s’est
donné à l’homme. Mais le mot «ami» ne peint pas exactement son culte
affectueux. Il nous aime et nous vénère comme si nous l’avions tiré du
néant. Il est avant tout notre créature pleine de gratitude et plus
dévouée que la prunelle de nos yeux. Il est notre esclave intime et
passionné, que rien ne décourage, que rien ne rebute, en qui rien
n’altère la foi ardente ni l’amour. Il a résolu d’une manière admirable
et touchante le problème effrayant que la sagesse humaine aurait à
résoudre si une race divine venait occuper notre globe. Il a loyalement,
religieusement, irrévocablement reconnu la supériorité de l’homme et
s’est livré à lui corps et âme, sans arrière-pensée, sans esprit de
retour, ne réservant de son indépendance, de son instinct et de son
caractère que la petite part indispensable pour continuer la vie
prescrite par la nature à son espèce. Avec une certitude, une
désinvolture et une simplicité qui nous surprennent un peu, nous jugeant
meilleurs et plus puissants que tout ce qui existe, il trahit, à notre
profit, tout le règne animal auquel il appartient, et renie sans
scrupule sa race, ses proches, sa mère et même ses petits.
*
* *
Mais il ne nous aime pas seulement dans sa conscience et son
intelligence, c’est l’instinct de sa race, l’inconscient tout entier de
son espèce, semble-t-il, qui ne pense qu’à nous et ne songe qu’à nous
être utile. Pour nous mieux servir, pour mieux s’adapter à nos besoins
divers, il a pris toutes les formes et a su varier à l’infini les
facultés, les aptitudes qu’il met à notre disposition. Faut-il qu’il
nous aide à poursuivre le gibier dans les plaines? ses jambes
s’allongent démesurément, son museau s’effile, ses poumons
s’élargissent, il devient plus rapide que le cerf. Notre proie se
cache-t-elle sous bois? le génie docile de l’espèce, prévenant nos
désirs, nous offre le basset, une sorte de serpent presque apode qui se
glisse dans les fourrés les plus épais. Demandons-nous qu’il mène nos
troupeaux? le même génie complaisant lui octroie la taille,
l’intelligence, l’énergie et la vigilance nécessaires. Le destinons-nous
à garder et à défendre notre maison? sa tête s’arrondit et devient
monstrueuse, afin que sa mâchoire soit plus puissante, plus redoutable
et plus tenace. Descendons-nous avec lui vers le Sud? son poil
s’accourcit et s’allège pour qu’il puisse fidèlement nous accompagner
sous les rayons d’un soleil plus ardent. Remontons-nous vers le Nord?
ses pieds s’élargissent pour mieux fouler la neige, sa fourrure
s’épaissit afin que le froid ne l’oblige pas à nous abandonner. N’est-il
destiné qu’à nos jeux, à amuser l’oisiveté de nos regards, à orner et à
animer le logis? il se revêt d’une grâce et d’une élégance souveraines,
il se fait plus petit qu’une poupée pour s’endormir sur nos genoux au
coin du feu, ou consent même, si notre caprice l’exige, à paraître un
peu ridicule pour nous plaire.
Vous ne trouverez pas dans l’immense creuset de la nature, un seul être
vivant qui ait montré une souplesse analogue, une pareille abondance de
formes, une aussi prodigieuse facilité d’adaptation à nos désirs. C’est
que, dans le monde que nous connaissons, parmi les génies de la vie,
divers et primitifs, qui président à l’évolution des espèces, il n’en
existe aucun, hormis celui du chien, qui se soit jamais soucié de la
présence de l’homme.
On dira peut-être que nous avons su transformer presque aussi
profondément certains de nos animaux domestiques, nos poules, nos
pigeons, nos canards, nos chats, nos lapins, par exemple. Oui,
peut-être, bien que ces transformations ne soient pas comparables à
celles du chien et que le genre de services que nous rendent ces animaux
demeure pour ainsi dire invariable. En tout cas, que cette impression
soit purement imaginaire ou réponde à une réalité, il ne semble pas que
l’on sente dans ces transformations la même bonne volonté inépuisable et
prévenante, le même amour sagace exclusif. Du reste, il est parfaitement
probable que le chien, ou plutôt le génie inaccessible de sa race, ne
s’inquiète guère de nous, et que nous ayons simplement su tirer parti
d’aptitudes variées offertes par les hasards abondants de la vie. Il
n’importe; comme nous ne savons rien du fond des choses, il faut bien
que nous nous attachions aux apparences, et il est doux de constater
qu’au moins en apparence, il y a sur la planète, où nous sommes
solitaires comme des rois méconnus, un être qui nous aime.
*
* *
Quoi qu’il en soit de ces apparences, il n’en est pas moins certain que
dans l’ensemble des créatures intelligentes qui ont des droits, des
devoirs, une mission et une destination, le chien est un animal vraiment
privilégié. Il occupe dans ce monde une situation unique et enviable
entre toutes. Il est le seul être vivant qui ait trouvé et reconnaisse
un dieu indubitable, tangible, irrécusable et définitif. Il sait à quoi
dévouer le meilleur de soi. Il sait à qui se donner au-dessus de
lui-même. Il n’a pas à chercher une puissance parfaite, supérieure et
infinie dans les ténèbres, les mensonges successifs, les hypothèses et
les rêves. Elle est là, devant lui et il se meut dans sa lumière. Il
connaît les devoirs suprêmes que nous ignorons tous. Il a une morale qui
surpasse tout ce qu’il découvre en lui-même, et qu’il peut pratiquer
sans scrupule et sans crainte. Il possède la vérité dans sa plénitude.
Il a un idéal positif et certain.
Et c’est ainsi que l’autre jour, avant sa maladie, je voyais mon petit
_Pelléas_, assis au pied de ma table de travail, la queue soigneusement
repliée sous les pattes, la tête un peu penchée pour mieux m’interroger,
à la fois attentif et tranquille, comme doit l’être un saint en présence
de Dieu. Il était heureux du bonheur que nous ne connaîtrons peut-être
jamais, puisque ce bonheur naissait du sourire et de l’approbation d’une
vie incomparablement plus haute que la sienne. Il était là étudiant,
buvant tous mes regards et y répondait gravement, comme d’égal à égal,
pour m’apprendre sans doute que du moins par les yeux, l’organe presque
immatériel qui transformait en intelligence affectueuse la lumière dont
nous jouissions, il savait bien qu’il me disait tout ce que l’amour
devait dire. Et le voyant ainsi, jeune ardent et croyant, m’apportant,
en quelque sorte, du fond de la nature infatigable, des nouvelles toutes
fraîches de la vie, confiant, émerveillé comme s’il eût été le premier
de sa race qui vînt inaugurer la terre et que l’on fût encore aux
premiers jours du monde, j’enviais l’allégresse de sa certitude, et je
me disais que le chien qui rencontre un bon maître est plus heureux que
celui-ci dont la destinée plonge encore de toutes parts dans l’ombre.