XXIII

Voyez ce qui se passe à Londres:

L'Angleterre cherchait en vain depuis trois siècles une position

militaire, politique et navale au Midi contre nous; elle l'avait trouvée

en Espagne et en Portugal pendant la guerre de l'indépendance contre

Napoléon; lui aussi avait voulu s'annexer l'Espagne; on a vu, à la

bataille de Toulouse et à l'invasion des Anglais à Bordeaux en 1814, ce

qu'a valu à la France le patronage anglais fatalement introduit en

Espagne et en Portugal! Maintenant l'Angleterre, par la protection

habile et personnelle qu'elle prête à la maison de Savoie pour la

flatter d'une monarchie piémontaise universelle en Italie, l'Angleterre

va prendre en Italie, pour la première fois depuis que le monde existe,

la position qu'elle avait prise en Espagne contre les Français. La

maison de Savoie, cette protégée séculaire de l'Autriche, de la Russie,

de la France, devient par nécessité de situation la protégée de

l'Angleterre. Contre-sens inouï, mais contre-sens accompli à la nature

des choses; c'est par la main du Piémont que l'Angleterre violentera les

princes, les peuples, les rois, les républiques, les papes en Italie;

c'est par la main de l'Angleterre que le Piémont pèsera sur la France

dans la Méditerranée, à Gênes, à la Spezzia, à Livourne, à

Cività-Vecchia, à Naples, à Palerme; c'est par la main de l'Angleterre

que le Piémont pèsera sur l'Allemagne dans l'Adriatique, à Malte, à

Corfou, à Venise, à Trieste; c'est avec l'or et les débarquements de

l'Angleterre que le Piémont soldera le contingent de troupes auxiliaires

contre nous en cas de guerre, et guidera, comme elle l'a fait en 1815,

la coalition britannique jusqu'à Grenoble, Toulon, Lyon; du jour où le

Piémont sera une puissance de trente millions d'hommes, du jour où le

Piémont se coalisera avec l'Angleterre, et, qui sait? avec l'Autriche

elle-même (ne l'a-t-on pas vu pendant les trois derniers règnes, et

pendant le règne de Charles-Albert surtout), de ce jour il n'y aura plus

une heure de sécurité pour la France; la France, toujours sur le _qui

vive_ du côté des Alpes, finira par se lasser d'être toujours en sursaut

la main sur ses armes, et par détruire ce qu'elle aura fait de Turin à

Naples.

L'Italie n'aura donc préparé que des coalitions avec la France et de

nouveaux déchirements à son sol par ses imprudentes annexions. La

maison de Savoie, devenue conquérante de toute l'Italie pour un

jour, n'aura donc de solidité ni contre l'Autriche, qu'une monarchie

piémontaise provoquera sans cesse à l'hostilité, ni contre la

France, qu'une monarchie piémontaise alarmera sans cesse sur sa

sûreté, ni contre l'Europe catholique, qu'une monarchie piémontaise

désaffectionnera à jamais d'une maison de Savoie, maîtresse des

États romains.

Une monarchie piémontaise ne peut donc être la condition et la forme

d'une Italie libre, indépendante et inviolable aux réactions

militaires et politiques de l'Europe; l'Angleterre seule y gagnera

une péninsule menaçante, des ports et des forteresses contre les

armées et la marine de la France; mais est-ce à la France de se

trahir elle-même, en livrant au prix du sang français une péninsule

de plus, et une péninsule limitrophe à la merci de l'Angleterre?

Cours familier de Littérature - Volume 09 · 第 207 / 215 题