Quant à l'Allemagne, qui a, depuis Charlemagne et Charles-Quint, ses
pentes et ses avalanches régulières sur l'Italie septentrionale du
haut des versants de Alpes et du Tyrol, croyez-vous que l'annexion
de l'Italie à une monarchie piémontaise soit un rempart durable,
solide, infranchissable désormais aux retours offensifs de
l'Autriche?
Croyez plutôt que ce sera une éternelle tentation, une éternelle
excitation, un éternel prétexte à des hostilités contre l'Italie
représentée par le Piémont offensif au lieu d'être représentée par
une confédération inoffensive, multiple et majestueuse de l'Italie
tout entière, liguée seulement pour sa propre indépendance!
À la première distraction de la France qui vous défend contre
l'Allemagne, les armées de l'Autriche, débouchant du Tyrol, ne
trouveront devant elles qu'une armée piémontaise, très-patriotique,
mais formée de recrutements de quelques États italiens mal annexés
et peut-être déjà aigris par ces annexions contre nature. L'armée
piémontaise est martiale, et ce pays est fécond en soldats; mais
cette armée et ce pays pourront-ils se mesurer longtemps à force
égale avec une puissance toute militaire comme l'Autriche, qui met
sur pied huit cent mille hommes, même après ses défaites? La
victoire sera héroïquement disputée, je le sais, mais la victoire
définitive ne revient-elle pas toujours aux gros bataillons?
D'ailleurs la monarchie universelle du Piémont, monarchie récente
et faible comme tout ce qui est récent dans le droit public, cette
monarchie d'annexions, cette mosaïque de nationalités discordantes,
cette monarchie improvisée d'élan par la France, mais monarchie
précaire quand la France aura retiré sa main, cette monarchie
contestée par les partis et par les souverains dépossédés, par les
héritiers naguère si aimés des Léopold, par les papes, par les rois
de Naples, par les puissances ou par les populations catholiques en
Espagne, en Portugal, en Bavière, en Saxe, en Belgique, en France,
en Irlande, en Angleterre même, une telle monarchie sera-t-elle
assez compacte, assez militaire, assez riche, assez populaire pour
couvrir de son épée l'Italie contre les Germains modernes? On doit
le désirer; mais le croire? Qui le croira, excepté dans le cabinet
de Turin et dans l'état-major d'un roi ébloui par son courage? Le
courage d'un roi militaire improvise des royaumes, mais la politique
seule les fonde et les rend durables. Le Piémont a montré depuis six
ans toutes les bravoures de la conquête, mais aucune prévoyance et
aucune mesure dans ses entreprises.