Plus loin encore nous trouvons sous la plume de M. de Chateaubriand
le nom d'une jeune Romaine, seule capable d'éclipser même madame
Récamier en beauté et en grâce: c'est celui de madame _Dodwell_;
elle vit, elle brille, elle charme encore à Rome sous le nom de
comtesse de Spaur.
Ce nom nous rappelle à nous-même un souvenir bien fugitif, mais bien
ineffaçable des yeux. Les yeux ont leur mémoire: ce sont les images.
Aucune de ces images qui se gravent d'un coup d'oeil dans la vie ne
surpasse celle-là. Elle avait seize ans; elle était Romaine, nièce
d'un cardinal d'origine française; elle voyageait je ne sais
pourquoi en France avec je ne sais quelle princesse de sa famille.
Elle dansait souvent chez une de ces étrangères cosmopolites qui
colportent leurs salons de capitale en capitale et qui invitent à
tout hasard, non pas des hommes et des femmes, mais des noms pris
dans les dictionnaires d'adresses de Rome ou de Paris.
Deux de mes amis et moi nous fûmes recherchés par une de ces
Anglaises ambulantes pour notre uniforme élégamment porté dans ses
bals. La jeune Romaine y essayait ses premiers pas et ses premiers
sourires. Nous dansâmes plusieurs fois avec elle; on faisait foule
pour l'entrevoir dans le groupe des danseurs. La Psyché de _Gérard_
n'était pas si svelte, la Chloé de _Longus_ n'était pas plus naïve
et pas plus rougissante devant la glace liquide de la fontaine.
Nous sortions rêveurs de la soirée, promenant aux clartés de la
lune, dans la rue de la Paix, l'image encore dansante, aux sons
prolongés de l'orchestre, de cette figure de jeune Romaine sur un
camée de Pompéia. Malheureusement le carnaval fini la fit
disparaître de ce salon. Elle épousa un archéologue anglais célèbre
par ses voyages, M. Dodwell, homme d'un âge mûr, qui n'avait rien
trouvé de plus beau dans l'antiquité que cette grâce vivante de
Rome.
Quelques années après, en nous promenant à cheval dans la campagne
de Rome, du côté de la grotte d'Égérie, nous passâmes le long des
murs d'une métairie isolée auprès d'un bouquet de cyprès. Une
terrasse inondée de soleil couchant et recouverte d'une treille de
vigne laissait entrevoir à travers les pampres une table rustique
couverte de corbeilles de raisin, de figues, de crème et de fiasques
ficelées de paille jaune, dont des fleurs sauvages bouchaient le
long col à la manière d'Italie; c'était une collation préparée par
le métayer pour la promenade ordinaire de la belle princesse.
Tout à coup le bruit des roues d'une calèche qui venait rapidement
derrière moi fit faire un écart à mon cheval. Je laissai la route
libre; la calèche s'arrêta à la grille en bois de la métairie, et
j'en vis descendre, entre les mains tendues des trois jeunes filles
du métayer, la charmante Romaine, encore présente à ma mémoire
depuis les bals de la rue de la Paix. Elle n'avait fait que changer
de grâce et de charmes, comme on change de vêtement avec la saison;
elle s'était épanouie, voilà tout. Je n'osai pas la saluer; elle
n'avait pas de raison de reconnaître dans un étranger errant sous
les pins de la campagne de Rome un de ses danseurs de Paris. Je
m'éloignai lentement en regardant avec regret la svelte apparition
monter l'escalier rustique de la terrasse et s'évanouir derrière les
pampres de la treille, aux rayons du soir.