Madame Récamier, en arrivant à Rome, y retrouva le duc de Laval,
alors ambassadeur de France. Elle y retrouva la duchesse de
Devonshire, autre amie inconsolable, qui venait de perdre le
cardinal Consalvi, mort de douleur de la perte de Pie VII.
Ballanche avait accompagné madame Récamier à Rome; il était allé, de
là, visiter un moment Naples.
«Vous savez bien, écrivait-il de cette ville, vous savez bien que
vous êtes mon étoile et que ma destinée dépend de la vôtre; si vous
veniez à entrer dans votre tombeau de marbre blanc, il faudrait bien
vite me creuser une fosse où je ne tarderais pas d'entrer à mon
tour; que ferais-je sur la terre? Mais je ne crois pas que vous
passiez la première; dans tous les cas, il me paraît impossible que
je vous survive!»
Voilà le véritable ami de Juliette, l'ami de l'âme; l'autre n'était
que l'ami de la beauté; et cependant c'est l'autre qui était aimé,
c'est l'autre qui brisait le coeur. Ballanche n'était là que pour en
amortir les coups et pour en panser les blessures; mais quelle
touchante figure dans le tableau que ce philosophe amoureux sans
récompense, et qui se nourrit de sa propre tendresse pourvu qu'on
lui permette d'assister à la vie de celle qu'il aime! Heureusement
pour lui il devait mourir avant elle et être pleuré par elle! Que
ces larmes durent être douces à son esprit transfiguré sur son
propre cercueil de la chapelle de l'Abbaye-aux-Bois!
(Nous voulions finir ici ce récit, nous ne le pouvons pas; il y a
trop de belles lettres de M. de Chateaubriand dans sa vieillesse;
poursuivons. Que nos lecteurs nous pardonnent; nous touchons aux
meilleures pages du coeur et du génie de M. de Chateaubriand. Lisez
donc encore. La vieillesse réhabilite la vie de ce grand homme,
désenchanté de lui-même et de tout.)