Comment un tel homme conçut-il, dès le premier jour, une passion
passive, mais absolue, pour une femme si belle, mais pour une femme
cependant dont la séduction gracieuse et la coquetterie agaçante ne
ressemblaient en rien à cette _métaphysique incarnée_ que _Dante_
adorait dans Béatrice? Je crois que la séduction de madame Récamier
sur Ballanche, ce fut la pureté sans tache de son idole; ne pouvant
adorer une idéalité divine, il adore une femme au-dessus des sens.
Le chaste attrait de madame Récamier ne s'adressait, en effet,
qu'aux yeux et à l'âme; Ballanche y vit un symbole de la beauté
immaculée, il l'aima comme un philosophe aime une abstraction, il se
sentit glorieux de s'attacher, sans aucun intérêt sensuel, à cette
personnification de la beauté.
Ce fut aussi, il faut en convenir, un vrai mérite à madame Récamier
de deviner l'âme de Ballanche sous cette forme disgraciée et presque
grotesque, et de se laisser aimer et suivre jusqu'à la mort par ce
doux Socrate lyonnais. Il y eut pour l'un et pour l'autre quelque
chose de surnaturel, une sorte de révélation dans cette amitié.
«Permettez-moi à votre égard les sentiments d'un frère pour une
soeur, lui écrivit Ballanche dès le lendemain du jour où il la
connut; mon dévouement sera entier et sans réserve; je veux votre
bonheur aux dépens du mien; cela est juste: vous êtes supérieure à
moi.»