(2e PARTIE.)
I
Mathieu et Adrien de Montmorency éprouvaient en silence pour la
belle Juliette un sentiment moins déclamatoire, mais plus durable,
que Lucien Bonaparte.
J'ai beaucoup connu et beaucoup aimé Mathieu de Montmorency, je
garde pour sa mémoire un souvenir qui tient du culte; mais ce
souvenir ne m'empêche pas de juger l'homme avec la froide sagacité
que le temps donne même à la tendresse des souvenirs. C'était une
belle âme, ce n'était pas un grand esprit; mais il avait tout ce que
l'âme donne à l'esprit, c'est-à-dire l'élévation des idées, la
loyauté du caractère, la magnanimité des sentiments, la sincérité
des opinions. Il avait de plus ce qu'une race aristocratique fait
couler en général avec le sang dans le coeur d'un homme vraiment
national comme son nom, un fort patriotisme uni à une élégante
chevalerie. Le tout formait un estimable et gracieux mélange de ce
que la vertu antique imprime de respect et de ce que la grâce
contemporaine inspire d'attrait pour un homme d'autrefois; le
gentilhomme était citoyen, et le citoyen était gentilhomme.