FIN DU GIBET

NOTES

SUR JOHN BROWN

SON PROCÈS ET SES DERNIERS MOMENTS

Nous puisons à diverses sources les détails suivants, relatifs à Brown,

que le mouvement du drame nous a forcés d'abréger dans notre récit.

«Le 23 octobre, la Cour spéciale se réunit à Charlestown, sous la

présidence du colonel Davenport. Les sept juges choisis pour assesseurs

du colonel étaient MM. le docteur Alexandre, John Lock, John Smith,

Thomas Willis, George Eichelberger, Charles Lewis, Moser Burr.

»A dix heures, le shériff se présente à la barre avec les cinq

prisonniers, escortés d'une garde de quatre-vingts hommes. Toutes les

issues de la salle sont occupées par des sentinelles, et les baïonnettes

reluisent de tous côtés, soit dans l'enceinte, soit dans les corridors

extérieurs.

»M. Charles Harding occupe le fauteuil du ministère public (attorney)

pour l'État de Virginie, et M. André Hunier pour le Gouverneur fédéral.

»Brown est à moitié défiguré; c'est à peine s'il peut ouvrir les yeux,

Coppie marche avec peine; Stevens a l'oeil hagard; sa respiration est

oppressée, et il porte souvent la main sur son côté droit, déchiré de

deux profondes blessures.

»Le shériff Campbell prend la parole, et déclare que les cinq

prisonniers présents sont accusés d'avoir voulu soulever des esclaves,

conspiré contre l'État, commis les crimes de haute trahison, de meurtre

et de pillage.

»M. Harding demande que la Cour donne des défenseurs aux accusés, s'ils

n'en sont déjà, munis.

»Brown se lève et, s'adressant à la Cour:

»--Virginiens, dit-il, je n'ai pas demandé quartier, quand on m'a pris,

et je n'ai rien à dire pour moi en particulier. Mais le gouverneur de

cet État m'a promis un procès en forme, et j'ai compté sur sa parole. Je

n'ai encore vu aucun avocat, aucun conseil. Est-ce là la légalité dont

on m'a parlé?

»Si vous avez soif de mon sang et de ma vie, prenez-les; mais

qu'avez-vous besoin d'un semblant de procès? Vous pouvez les prendre

à l'instant même. J'ignore absolument ce que pensent les autres

prisonniers, et je ne suis pas en état de me défendre. Ma mémoire me

fait défaut; ma santé, bien qu'elle se rétablisse, est encore trop

mauvaise. Il y a des circonstances que je pourrais plaider dans un

procès en forme, mais, si l'on tient à faire aboutir un semblant de

procès à des condamnations capitales, vous pouvez vous épargner cette

peine: je suis prêt à mourir. Mais ce que je ne veux pas, c'est assister

des débats à de pure forme et de simple moquerie, tels que ceux: qui

ont lieu chez les nations lâches et barbares qui traitent avec des

raffinements de cruauté ceux qui tombent entre leurs mains. Encore une

fois, je repousse une semblable moquerie. Pourquoi cet interrogatoire?

en quoi intéresse-t-il la société?...»

»La Cour désigne d'office M. Charles Faulkner pour avocat des accusés;

mais celui-ci refuse cette mission, en alléguant qu'il est convaincu

d'avance que la défense ne sera pas libre, et que la procédure ne sera

qu'une indécente jonglerie.

»M. Lawson Botts accepte le mandat, sous toutes réserves, déclarant

qu'il se retirera s'il juge qu'on viole envers ses clients les lois de

la justice et de l'humanité.

»Stevens accepte le défenseur nommé par la Cour.

»Brown demande, mais en vain, du temps pour faire venir un avocat de

son choix.

»Le shériff appelle les témoins.

»Le premier entendu est M, Lewis Washington, descendant collatéral de

l'illustre fondateur de l'Union. Le témoin rapporte qu'il a été arrêté

dans son lit par Stevens, Coppie et six autres individus, amené à

l'arsenal comme otage, et qu'il n'a été délivré que le lendemain par

les soldats de marine. Les insurgés ne lui ont fait subir aucun mauvais

traitement.

»M. Kitmiller a été saisi chez lui de la même façon et conduit au

milieu des insurgés, qui ont eu pour lui les plus grands égards. Il n'a

compté en tout que vingt-deux révoltés, il les a entendus manifester

un vif désappointement quand ils ont vu que les populations noires

n'accouraient pas pour leur prêter main-forte.

»M. Amistead Ball reconnaît les accusés; il a été leur prisonnier et

a longuement conversé avec eux. Brown lui a dit qu'il ne voulait que

l'émancipation des esclaves, et qu'il n'entendait pas bouleverser la

société américaine.

»MM. Aldstadt Kelly et Johnson donnent des détails sur leur séjour dans

l'arsenal et sur l'assaut livré par les troupes fédérales.

»M. Kennedy était présent à l'arrestation du nègre Coppeland; il l'a

entendu dire qu'il n'avait agi qu'en vertu d'ordres transmis de l'État

de l'Ohio.

Pendant les dépositions, Stevens s'est évanoui; il a fallu apporter un

matelas sur lequel il est resté étendu. Brown a dû s'appuyer sur ses

gardiens, à moitié vaincu par la douleur que lui causent ses blessures.

»Les témoignages sont épuisés. La Cour, séance tenante et sans quitter

ses sièges, déclare qu'il y a évidence pour le crime, et qu'il y a lieu

de soumettre l'affaire au grand jury.

»La séance est levée; mais les accusés ne sont pas reconduits hors de

la salle. Vingt minutes à peine se sont écoulées, que déjà le grand jury

entre et se constitue.

»Il prend connaissance des dépositions des témoins, consignées au

procès-verbal, et rend immédiatement un verdict par lequel il renvoie

Brown, Stevens, Coppie, Green et Coppeland devant le jury ordinaire,

sous l'accusation des crimes ci-dessus désignés.

»Brown se lève et dit:

»--Mon état ne me permet pas de suivre un procès régulier. Blessé aux

reins, je me sens très faible. Pourtant je vais mieux, et je ne demande

qu'un court délai, après lequel il me semble que je pourrai suivre les

débats. C'est tout ce que je voudrais obtenir. Au diable même on laisse

son droit, dit un vieux proverbe. Mes blessures à la tête m'empêchent

d'entendre distinctement. Tout à l'heure je n'ai pas compris les paroles

du président. Je ne demande donc qu'un bref délai, et, si la Cour veut

bien me l'accorder, je lui serai très reconnaissant.»

»La demande est repoussée. On lit aux prisonniers l'acte d'accusation

(indictement). Pendant cette lecture, qui dure vingt minutes, les

accusés, comme le veut la loi, se tiennent debout. Il faut soutenir

Brown et Stevens. Aux questions, faites suivant l'usage relativement

à chaque imputation de l'indictement, chacun des accusés répond: Non

coupable. Chacun d'eux, Brown le premier, demande qu'on lui fasse un

procès spécial.--«Dans deux jours, dit Brown pour justifier sa demande,

j'aurai un avocat de mon choix.» Le défenseur d'office se joint aux

accusés, et s'écrie qu'il n'a pas eu le temps de préparer sa défense.

»Vains efforts! Il faut en finir. Il s'agit bien de justice, en vérité!

C'est une lutte à mort et il ne peut être question que d'achever des

vaincus au plus vite.

»Le lendemain, 26 octobre, à midi, la Cour entre en séance. Dans la cour

qui précède la salle d'audience, deux canons chargés à mitraille

montrent à la foule leurs gueules noires; des patrouilles circulent par

les rues. Des rumeurs menaçantes ont couru par la ville, et justifient

ces précautions nouvelles. On prétend que les esclaves s'agitent

sourdement, qu'ils veulent délivrer leurs champions; on ajoute que les

abolitionnistes de la Nouvelle-Angleterre sont en marche pour envahir la

Virginie.

»Ce qui est vrai, c'est que deux nouveaux complices de l'échauffourée

du 16 octobre sont tombés entre les mains des Virginiens. La veille au

soir, Cook et Haziett, pressés par la faim, sont descendus des montagnes

dans un village de Pennsylvanie. Trop faibles pour se défendre, ils ont

été livrés au gouverneur Parker, qui a aussitôt avisé de l'arrestation

son collègue de la Virginie.

»On avait trouvé sur Cook un brevet de capitaine signé Brown, et un

document sur parchemin établissant l'origine et la propriété d'un

pistolet donné par La Fayette à Washington, et transmis par le fondateur

de l'Union au colonel Lewis Washington. Quant au pistolet, Cook l'avait

laissé dans un sac de nuit, abandonné dans la montagne.

»A l'ouverture de l'audience, Brown renouvelle sa demande d'un délai,

fondée sur l'impossibilité physique où il est de suivre le procès.

»M. Hunter, attorney du district, répond qu'il n'est pas convenable,

dans son opinion, de différer les débats d'un seul jour; il y a danger

dans tout délai, et surcroît de frais pour la communauté. Brown se

fonde, pour demander un sursis, sur l'arrivée prochaine d'un défenseur

venu du Nord, mais il est fort douteux que l'avocat attendu se rende à

son appel. Il est inutile, ajoute l'attorney, d'accorder aux accusés

le bénéfice d'un procès séparé, comme aussi de leur permettre une trop

grande latitude de langage.

»Ceci répond au désir manifesté par Brown de faire une confession

complète de ses vues et des motifs de sa tentative, à la condition

que ce récit serait livré aux journaux. On a redouté l'effet de cette

publication dans un État à esclaves, comme on redoute la lenteur et le

retentissement prolongé d'un semblable procès.

»M. Green, avocat, qui s'est présenté pour Brown, insiste pour un délai;

M. Harding demande qu'il soit passé outre aux débats.

»Deux médecins et deux geôliers sont entendus. Ils déclarent que les

blessures de Brown ne l'empêchent ni d'entendre, ni de comprendre, ni

même de converser dans sa prison.

»La Cour rend un arrêt portant qu'il sera passé outre aux débats.

»Il est formé un jury ordinaire de douze citoyens, qui déclarent sur la

Bible qu'ils n'ont aucune opinion préconçue sur l'affaire soumise à leur

examen.

»Le 27 octobre, il faut dresser, pour Brown, un lit de sangle dans

la salle d'audience. Son état paraît s'aggraver de jour en jour. Deux

officiers de police l'apportent dans leurs bras.

»A l'ouverture de la séance, M. Botts demande à la Cour la permission de

lui donner lecture d'une dépêche télégraphique qu'il vient de recevoir.

Cette pièce est ainsi conçue:

«Aaron (Ohio) 26 octobre 1859.

»Aux défenseurs de Brown.

»John Brown, le chef de l'insurrection Harper's Ferry, et plusieurs

membres de sa famille ont résidé dans ce comté pendant bien des années.

La folie est héréditaire dans cette famille. La soeur de sa mère est

morte folle, et une fille de cette soeur a été pendant deux ans dans

une maison d'aliénés. Un fils et une fille du frère de sa mère ont été

également enfermés dans le même asile. Enfin un autre de ses oncles est

maintenant fou et tenu sous une stricte surveillance. Ces faits peuvent

être prouvés de la manière la plus concluante, par témoins résidant ici,

et prêts à se rendre devant le tribunal, si on le désire.

»A. H. LEWIS.»

»En entendant cette lecture, Brown se dresse sur son lit et dit:--«Je

n'aime pas cette manière de plaider, je ne me crois pas fou, et je suis

humilié qu'on s'abaisse à de tels moyens pour me sauver.»--Il avoue, au

reste, avec son ordinaire sincérité, que les faits mentionnés dans la

dépêche sont rigoureusement vrais, et que les cas de folie sont nombreux

dans sa famille.

»Plusieurs témoins sont entendus: ce sont des gardiens de l'arsenal, des

conducteurs de convois de chemins de fer. Ils déposent de ce que l'on

sait, de ce qu'aucun des accusés ne nie.

»Pendant ces dépositions, arrive le défenseur attendu par Brown, M.

Hogt, avocat du barreau de Boston.

»M. Hunier.--Je ne connais pas M. Hogt; je suppose qu'il peut fournir la

preuve qu'il exerce la profession d'avocat.

»M. Hogt répond qu'il n'a aucune preuve en mains, et qu'il est parti à

la hâte de Boston, sans se munir d'aucun papier.

»M. l'attorney Hunier soutient que la Cour ne peut admettre un défenseur

inconnu. Mais un des assistants s'avance à la barre, et déclare

connaître personnellement M. Hogt comme un homme de talent et de

probité, appartenant, depuis plusieurs années, au barreau de Boston,

où il jouit de l'estime publique. Le témoin spontané qui fait cette

déclaration est M. le sénateur Mason; ses paroles sont accueillies avec

des murmures d'approbation par tous les avocats présents, et M. Hunter

déclare qu'il n'insiste plus sur son observation.

»Quelques témoins sont encore entendus. M. l'attorney Hunter donne

lecture d'un grand nombre de documents, entre autres de la constitution

élaborée par Brown. De cette pièce, et de lettres qu'il lit aux

jurés, résultent les preuves de la triple accusation portée contre les

prisonniers.

»M. Green, l'un des défenseurs, prend la parole. Il fait remarquer aux

jurés qu'ils sont, à la fois, juges du fait et de la loi, et que le

doute doit profiter aux accusés. On doit prouver qu'il y a eu complot

contre la sûreté de l'État, on doit dire quel était le but des insurgés.

Leurs aveux ne sauraient être invoqués contre eux dès l'instant qu'ils

n'ont pas été faits devant la Cour: la loi est positive à cet égard.

Mais où a été tramée la conspiration? L'accusation doit prouver que

c'est dans la Virginie. Car si le complot a été conçu dans le Maryland

ou dans les limites de l'arsenal fédéral, le tribunal virginien est

frappé d'incapacité légale, et la cause doit être portée devant la

juridiction du Maryland ou devant une Cour fédérale.

»A l'appui de cette argumentation, le défenseur donne lecture d'une

décision de l'attorney général, M. Cushing, dans un cas entièrement

identique.

»M. Botts, second défenseur, fait appel à l'impartialité absolue du jury,

qui ne doit se décider que sur des preuves matérielles, et mettre de

côté la conviction intime que quelques-uns de ses membres pourraient

avoir d'une culpabilité dont des preuves absolues ne seraient pas

produites. Il fait observer encore que John Brown était, en principe, mû

par les sentiments les plus élevés et les plus nobles qui aient jamais

animé un coeur humain, que ses intentions n'étaient de détruire ni

propriétés ni existences. Il peut y avoir eu des victimes; mais, pour

entraîner la peine de mort, le meurtre doit être prémédité, sinon, il ne

donne lieu qu'à une pénalité de second degré, l'emprisonnement. Tous

les prisonniers délivrés à l'arsenal ne déclarent-ils pas qu'ils ont été

l'objet de tous les égards possibles, sauvés de tout danger inutile, de

toute violence?

»John Brown se lève, à son tour, et, se soutenant avec peine, parle

ainsi:

»--Malgré les assurances les plus formelles qui m'avaient été données,

je vois que mon procès n'est qu'une ignoble comédie. Je remercie les

défenseurs que vous venez d'entendre, et je n'attendais rien moins de

leur loyauté. Mais, quand on m'a arrêté, j'avais 260 dollars en or

dans ma poche; aujourd'hui je n'ai pas un cent. Sans argent, il m'est

impossible de faire assigner mes témoins et d'obliger les shériffs à les

amener au pied de la Cour. Au surplus, le nouvel avocat que Boston m'a

envoyé, et que je n'ai jamais vu, a besoin de s'entendre avec moi sur

quelques points de ma défense. Je demande donc, comme une faveur toute

spéciale, que la cause soit renvoyée à demain midi.»

»M. Hunier s'oppose à tout délai quelconque.

»M. Hogt demande à faire entendre lui-même quelques explications. Il n'a

aucune connaissance des lois criminelles de la Virginie; il n'a pas même

l'acte d'accusation. Il n'a pas conféré avec son client, il n'a encore

aucune idée du système de défense qu'il pourra adopter. Le jeune avocat

bostonien ajoute qu'il attend dans la soirée un magistrat éminent de

l'Ohio, qui vient lui prêter le concours de son expérience. Pour tous

ces motifs, ce serait inhumanité, ce serait insulte à la loi, de refuser

le sursis.

»M. Hunier persiste dans ses conclusions, et repousse tout délai comme

inutile et dangereux. L'évidence est pour la culpabilité, et la Cour ne

peut admettre comme excuse la prétendue ignorance d'un avocat, qui doit

connaître les lois d'un État où il va plaider.

»MM. Green et Botts déclarent qu'ils se retirent immédiatement s'il

n'est fait droit à la demande de Brown. Rester, ce serait se rendre

complices d'une monstrueuse iniquité judiciaire, qui souillerait à

jamais la réputation de caractère chevaleresque que les Virginiens ont

méritée jusqu'à ce jour. Ce procès s'instruit à la face du monde; il ne

faut pas que les hommes calmes et impartiaux aient le droit d'appliquer

aux juges le nom de bourreaux.

»En présence de ces protestations, un sentiment de pudeur pousse la Cour

à prononcer le renvoi au lendemain, dix heures; mais, pour calmer les

terreurs que ce délai va inspirer à la multitude, le juge-président

donne, à voix haute, aux policemen et aux geôliers, l'ordre de tuer sans

pitié tous les prisonniers, si quelque tentative était faite pour leur

délivrance!

»Le 28 octobre, deux nouveaux avocats se sont présentés pour donner à

Brown l'appui de leur talent et de leurs lumières; ce sont MM. Samuel

Chilton, du barreau de Washington, et Henry Griswoold, de Cleveland. Les

nouveaux venus élèvent également la prétention d'obtenir un sursis; mais

la cour repousse toute idée d'un délai nouveau.

»On entend les témoins à décharge, c'est-à-dire les citoyens qui ont à

déclarer que les insurgés ont eu pour eux les plus grands égards.

»Le juge-président se prépare à faire son résumé, et à soumettre les

questions au jury. Mais Brown, se soulevant sur l'épaule, demande qu'on

entende ses défenseurs. Il soutient que l'accusation a produit contre

lui des pièces fausses et mutilées, et qu'il sera facile de les réduire

à néant. La Cour doit oublier qu'il s'agit de lui dans cette affaire, et

elle ne doit pas permettre que la suppression des débats, en empêchant

la vérité de se produire, laisse planer sur des hommes honorables du

Nord, des soupçons de complicité que rien ne justifie.

»Ceci répond au bruit qui a couru, dès le premier jour du procès; que

l'instruction avait découvert des papiers compromettants pour des chefs

distingués du parti abolitionniste, MM. Seward, Sumner, Haie, Lawrence,

Chase, Fletcher, colonel Fortier.

»Malgré les vives protestations de l'attorney du district, la Cour

accorde aux défenseurs vingt-quatre heures pour se préparer, et

s'ajourne au 30 octobre.»

Ce jour-là, la Cour entre en séance à neuf heures.

«MM. Chilton et Griswoold prennent tour à tour la parole pour l'accusé

principal, et font valoir en sa faveur les circonstances atténuantes

les plus capables d'émouvoir les jurés. Une folle échauffourée, sans

racines, sans soutiens, accueillie par l'indifférence de la population

noire; voilà quelle a été, en réalité, cette affaire d'Harper's Ferry.

Faut-il lui donner des proportions exagérées, et montrer la mort de

Brown comme indispensable à la sécurité des États du Sud?

»M. Hunier se hâte de répondre que le crime est évident, qu'un exemple

est nécessaire. Que Brown et ses complices soient timidement punis, et

chaque jour verra se renouveler ces folies scélérates enfantées par des

utopies sanglantes. Le jury virginien fera son devoir. L'avocat de la

loi n'a pas même cherché à donner le change sur la signification de ce

procès. «Je ne vise pas seulement, a-t-il dit, à obtenir la tête des

misérables qui sont devant la Cour; mais j'espère atteindre un gibier

plus élevé et plus coupable.»

»Le juge-président déclare aux jurés qu'il croit inutile de leur

rappeler les incidents de la cause. A quatre heures, les jurés se

retirent dans la salle de leurs délibérations. Trois quarts d'heure

après ils en sortent. Le verdict va être prononcé. Deux agents de police

s'approchent de Brown, qui, bien que moins abattu, est toujours couché

sur un lit de sangle; ils l'aident à se tenir debout.

»_Le juge-président_.--Messieurs les jurés sont-ils unanimes dans leur

vote?

»_Le président du jury_.--Unanimes.

»_Le juge-président_.--John Brown, ici présent, est-il coupable ou non

coupable?

»_Le président du jury_.--Coupable de trahison, de complot contre la

sûreté de l'État, de conspiration, de tentative d'insurrection parmi les

nègres, de meurtre au premier degré.

»Brown a entendu sans émotion apparente ces réponses dont une seule

entraînerait la mort; il ramène froidement sur son épaule les plis de

son manteau, et s'assied.

»M. Griswoold déclare qu'il a à déposer une motion pour suspendre

l'exécution du jugement, et la Cour en renvoie l'examen au lendemain

matin.

»Le lendemain, 1er novembre, l'arrêt de mort fut porté, la condamnation

ne fut rendue publique que le 2 novembre. Le jour de l'exécution fut

fixé au 2 décembre.

»Les jours suivants, les compagnons de Brown furent jugés à leur tour,

condamnés à mort comme lui, et leur exécution fut indiquée pour le 16

décembre.

»Brown attendit la mort avec calme. La curiosité américaine est

cruellement cynique; elle ne connaît ni réserve ni respect: Brown la

souffrit avec douceur, tout en disant quelquefois qu'il n'aimait pas à

être montré comme un singe. Il ne reçut pas seulement, il est vrai, des

visites d'ennemis. Madame Lydie-Marie Wild, célèbre abolitionniste de

Boston, demanda un sauf-conduit pour Charlestown et fut introduite dans

le cachot. Elle apportait à Brown un bouquet de fleurs d'automne, Brown

la pria de le suspendre aux barreaux de la fenêtre. La dame prit place à

côté du blessé, et, tout en tricotant, causa longuement avec lui. Elle a

dit depuis que jamais homme n'avait montré un esprit plus calme et plus

lucide. Comme elle lui demandait s'il ne craignait pas de perdre le

courage avec ses forces:

»--La mort est peu de chose, répondit-il; le plus triste pour un homme

actif c'est d'être couché sur le dos estropié. Je ne pourrais jurer

qu'il ne m'arrivera pas quelque faiblesse; mais je ne crois pas qu'on

m'entende jamais renier mon seigneur et maître Jésus-Christ, comme je le

ferais en reniant mes principes.»

»Les hurlements de la populace mirent fin à cet entretien. Elle avait

appris qu'un abolitionniste visitait Brown dans sa prison. Il fallut

faire partir la dame au plus vite.

»A d'autres visiteurs Brown exprimait ses regrets de n'avoir pas

fortifié le pont: cela seul, disait-il, méritait la mort. Une de ses

opinions doit être remarquée. On l'interrogeait sur la doctrine de

l'_amalgamation_, doctrine timidement soutenue par quelques hommes qui,

aux États-Unis, osent prêcher l'union par mariage des blancs et des

noirs.

»--Je ne suis pas pour l'amalgamation, répondit Brown, cependant, à

la rigueur, je préférerais de beaucoup qu'une de mes filles épousât un

nègre industrieux et honnête, qu'un blanc paresseux et mauvais sujet.»

»On proposa au condamné les secours des pasteurs esclavagistes;

il montra sa Bible, qu'il n'avait pas quittée un seul

instant.--«Dites-leur, ajouta-t-il, de retourner chez eux lire leur

Bible. Je les estime comme gentlemen, mais comme gentlemen païens.»

»Brown était congrégationaliste, une des mille sectes exclusives et

indépendantes de l'Union.

»Quelques lettres du condamné, écrites à ce moment, feront mieux

connaître son individualité si fortement accusée..

»On verra qu'il n'oublie rien, qu'aucun des moindres détails de ses

affaires temporelles ne lui échappe, qu'il songe à tout ce qui peut

profiter à sa famille. Il se rappelle même que les habits d'un de ses

fils sont usés, et consacre une somme d'argent pour qu'il s'en achète de

neufs.

»Il ne témoigne aucune inquiétude sur les souffrances qu'il pourra

endurer lors de sa strangulation; sa fin prochaine, loin de lui paraître

terrible, lui apparaît pleine de douceur. De même qu'un bon serviteur,

qui, après avoir bien et fidèlement servi son maître s'attend à une

récompense et enfin à se reposer de ses travaux, John Brown, qui a

combattu et pour son Dieu et pour l'humanité, aspire après le moment de

recevoir le prix dû aux saintes actions et de jouir du repos éternel des

justes.

»Dans toute sa correspondance, il s'applaudit de ce qu'il a fait; il

est convaincu que sa vie ne pouvait être mieux employée qu'à soulager

l'infortune, à combattre l'injustice, à défendre l'opprimé, à punir

l'oppresseur, et croit qu'il aurait été coupable envers Dieu et envers

l'humanité s'il l'eût consacrée autrement qu'en travaillant à la

destruction de l'esclavage.»

Tous ces mots italiques dans les lettres qui suivent, ont été soulignés

par John Brown lui-même.

Charlestown, comté de Jefferson.

Le gibet · 第 52 / 59 题