»Tout individu adulte, exilé ou opprimé, citoyen ou esclave, qui s'unira
à nous pour le soutien de notre constitution, provisoire sera, ainsi que
ses enfants mineurs, protégé par elle.»
--Permettez, capitaine, dit le colonel Forbes en interrompant la
lecture, mais ce document nous est connu à tous et il est inutile de le
relire. Notre présence ici prouve surabondamment que nous en connaissons
l'importance. Passons donc à la délibération suprême.
--Volontiers, dit Brown, d'autant plus que les moments sont précieux;
mais avant, messieurs, il faut que chacun de nous prête le serment exigé
par les statuts.
Edwin se leva, et posant la main sur le Nouveau-Testament, qui était
resté ouvert devant John Brown, il dit d'une voix émue:
--Qu'il me soit permis de formuler le premier mon serment: Je jure par
ce livre sacré qui m'enseigne que tout ce que je voudrais qu'il me fût
fait je dois le faire aux autres, je jure d'employer jusqu'à la
dernière goutte de mon sang à la délivrance de mes frères de couleur;
d'abandonner, pour faire triompher la cause de l'abolition, parents,
famille, fiancée, affections, et de ne reprendre les droits de mon coeur
que le jour où la cause sera victorieuse partout. Je le jure.
En prononçant ce serment, ses yeux rencontrèrent pour la première fois
ceux de la négresse, et il se sentit frissonner sans savoir pourquoi.
--Cette ressemblance est singulière, dit-il en s'asseyant.
Puis, il se releva et dirigea encore ses regards vers le lieu où il
avait vu l'esclave, mais elle avait disparu.
Au même instant, Jules Moreau s'écria:
--Laissez-moi passer, nous sommes trahis? Gare!
Et rapide, il se fraya un chemin à travers la foule pour atteindre la
porte qui était restée entr'ouverte, et par laquelle il se précipita.
Le cri de Jules Moreau avait jeté l'assemblée dans la stupeur.
--Que signifie? demanda Brown.
--Je ne sais, dit le colonel Forbes; mais si le Français a reconnu un
espion dans la réunion, et qu'il soit à sa poursuite, s'il ne le ramène
pas, ce que nous avons de mieux à faire est de hâter notre mouvement,
avant que des mesures soient prises contre nous.
--Sans doute, dit une voix.
--C'est bien résolu, n'est-ce pas? reprit le capitaine en parcourant des
yeux l'assemblée.
--Oui, oui! vive Brown! mort aux esclavagistes! hurlèrent eu choeur les
assistants.
D'un ton inspiré, le chef lança alors cette prophétique malédiction
d'Isaïe:
--«Malheur à la couronne d'orgueil, aux Ephraïmites passionnés pour les
festins, à la fleur passagère, leur éclat et leur joie! Malheur au
pays qui s'élève sur la vallée fertile!--Malheur à ceux que le vin fait
chanceler.
»Voilà que le Seigneur va fondre sur eux comme un homme fort et
puissant, comme la grêle impétueuse, comme un tourbillon qui ravage,
comme un torrent qui déborde et qui inonde les campagnes.
»Couronne d'orgueil des voluptueux Ephraïmites, tu seras foulée aux
pieds!»