Jefferson a dit, en partant de la gorge des Montagnes-Bleues, dans
l'État de Virginie: «C'est l'une des scènes les plus merveilleuses de
la nature, et dont la vue est bien digne d'un voyage à travers
l'Atlantique.»
En effet, il est rarement donné à l'homme de contempler un spectacle
plus grandiose; le Potomac, majestueux dans sa course, semble déchirer
les flancs des montagnes de granit, qui l'étreignent; ses eaux
profondes mugissent écumantes, et les anfractuosités marmoréennes des
Montagnes-Bleues répercutent, en les multipliant, les mille bruits qui
s'élèvent du fleuve rapide, frémissant.
Avant d'atteindre les fameuses chutes que les anciens possesseurs
du pays nommaient les Tum-Tum de la Schenandoah, en employant une
onomatopée expressive, le fleuve se tord entre deux rives escarpées,
premières assises de ces géants altier, les Montagnes-Bleues, dont les
sommets, couronnés de sapins, de pruches et autres conifères, se perdent
dans la voûte éthérée. On est frappé de la grandeur du spectacle; les
rives sombres et abruptes surplombent parfois le fleuve qui, pour ouvrir
son lit, a dû en ronger la base rocheuse; de noires vallées se déploient
de distance en distance, et offrent à l'oeil du voyageur des horizons
bornés par des murs de granit aux teintes foncées, formant des
précipices profonds à donner le vertige aux aigles de la Montagne
du Sud. On sent que la nature en convulsion, a laissé là une oeuvre
inachevée; le sol tourmenté, tantôt se creuse en vallons aux coteaux
rapides, sur lesquels s'échelonnent des pins séculaires, qui semblent
une armée de Titans escaladant l'Olympe; tantôt il surgit en un pic
hardi, dont la cime apparaît comme une sentinelle avancée du chaos. Le
coeur se serre malgré soi en contemplant ce grandiose spectacle de la
nature, et l'homme, réduit à ses infimes proportions, se sent comme
fasciné par ces gigantesques créations de Dieu.
Le voyageur qui, vers 1859, eût pénétré au fond de l'une de ces gorges
étroites et ténébreuses, eut découvert, adossée à un rocher grisâtre,
dans les interstices duquel s'élançaient quelques arbustes rabougris,
une pauvre ferme démantelée, à l'aspect désolé; on sentait que l'homme
avait commencé là une lutte et qu'il n'avait pu vaincre la nature
sauvage; sa main débile avait dû renoncer à remuer ce sol âpre, et cette
ferme même était là pour témoigner de son impuissance. Le pionnier qui
l'avait élevée l'avait désertée dans un jour de découragement; il
était allé ailleurs chercher une terre plus généreuse. Cette habitation
isolée, dont la toiture, à moitié effondrée, laissait voir les
chevrons, ajoutait encore à la sauvagerie du site: elle n'avait rien de
remarquable. C'était un grand parallélogramme, divisé à l'intérieur par
des cloisons en bois: sa façade, jadis blanchie à la chaux, avait
été lavée par les pluies, et les ouvertures de l'habitation étaient
délabrées comme tout l'édifice. De chaque côté existaient des appentis
destinés, soit à abriter les bestiaux, soit à mettre à couvert les
instruments aratoires; dans les écuries la crèche était vide de paille
et la basse-cour, hérissée de ronces, n'était point animée par
le gloussement et le caquetage des volailles: cette ferme sentait
l'abandon, un souffle de ruine avait passé sur elle. L'espace conquis
sur la forêt, par le créateur de cette solitude, avait été envahi par
les lianes, les orties, les églantiers, qui formaient autour de la
maison une haie impénétrable: un sentier étroit et récemment taillé dans
le fouillis épineux y donnait accès.
Depuis quelques mois seulement, cette ferme était habitée. Dans les
premiers jours de juillet 1859, les rares colons de la contrée virent
passer un vieillard suivi de sept ou huit hommes et d'un fourgon.
L'arrivée de cet homme avait excité quelque peu la curiosité du
voisinage; cependant cette curiosité serait tombée d'elle-même, si l'on
avait vu les nouveaux possesseurs de la ferme de Kennedy se livrer au
travail; mais l'on ne s'expliquait pas l'existence de ce fermier, qui ne
cultivait pas et qui laissait ses terres en jachère, nul ne connaissait
ses projets, nul n'eût pu dire d'où il venait. Les quelques voisins qui
l'avaient approché ne savaient qu'une chose, c'est que c'était un homme
affable et doux, et qu'il trouvait, même dans son isolement, le moyen de
venir en aide aux misères d'autrui. Ce qui intriguait par-dessus tout,
c'était l'entrée consécutive à la ferme d'énormes chariots de fourrages
qui s'engloutissaient dans l'enceinte sans la combler, comme si tous les
animaux de l'arche de Noé l'eussent habitée. Les fortes têtes des fermes
avoisinantes avaient déjà supputé la quantité de fourrage introduite
et ne s'en expliquaient pas la disparition. En un mot, le nouveau
propriétaire de la ferme intriguait tout le monde, et nul n'aurait pu
dire ce que faisaient ces hommes réunis dans la solitude; on savait
seulement que le plus âgé se nommait Schmidt, qu'il passait de
longues heures en lecture, et que ses compagnons étaient des chasseurs
intrépides, que ne fatiguaient pas les courses journalières à travers la
forêt.
L'aspect intérieur de l'habitation n'avait pas un air plus gai que ses
abords: au rez-de-chaussée, une vaste salle commune rassemblait tous
les membres de cette mystérieuse famille; une grossière table de sapin,
entourée de bancs, en occupait le centre; quelques escabeaux étaient
dispersés ça et là; aux murs étaient appendus des revolvers, des
carabines et des fusils de chasse.
Un soir, c'était dans les premiers jours d'octobre, les Schmidt, comme
on les appelait dans le pays, étaient groupés dans la grande salle dont
nous venons de tracer une rapide esquisse; assis sur un escabeau, le
vieillard lisait la Bible à la lueur d'une lampe; à l'autre extrémité de
la chambre, ses compagnons devisaient entre eux à voix basse.
--J'entends du bruit, ce sont eux sans doute, dit tout à coup le
vieillard en relevant la tête.
--Vous vous trompez, capitaine Brown.
--Mon cher Edwin, perdez donc l'habitude de m'appeler par mon nom, je me
nomme Schmidt et je dois être Schmidt pour tout le monde jusqu'au jour
de la délivrance.
--Je m'observerai davantage à l'avenir, répondit Coppie, mais je
crois que vous vous êtes trompé; l'on n'entend que le frémissement des
feuilles qu'agite la brise du soir et le grondement du fleuve dans la
vallée.
--Je suis sûr d'avoir entendu le son d'un pas. Allez voir, mon fils,
ajouta-t-il en s'adressant à Watkin.
--Je vous obéis, mon père.
Et Watkin ouvrit la porte de la ferme et sortit.
--Capitaine, dit Coppie, c'est ce soir que nos destinées vont se
résoudre.
--Oui, mon enfant, et si Dieu ne nous abandonne pas, je touche au but de
toute ma vie.
--Vous accomplirez votre mission, capitaine, et votre nom sera béni par
les générations futures comme celui de Moïse, car vous nous avez ouvert
les portes de Chanaan.
--Amen, dit le vieillard, reprenant sa
Mais au même instant la porte grinça sur ses gonds, et livra passage à
Watkin et à plusieurs hommes étrangement vêtus.
--Bonsoir à tous, dit en saluant celui qui entra le premier.
--Ah! c'est vous, colonel Forbes, dit Brown, soyez le bienvenu.
--Moi-même, exact au rendez-vous comme un vieux militaire; la bande me
suit; aux abords des habitations nous nous sommes dispersés pour ne pas
éveiller l'attention des curieux.
Effectivement, à peine le colonel terminait-il sa phrase que de nouveaux
arrivants pénétrèrent dans la salle, suivis à courte distance par
d'autres individus. Parmi ces gens, il n'eût pas été difficile de
reconnaître plusieurs des aventuriers qui avaient fait avec le capitaine
Brown la campagne du Kansas, car Schmidt, _l'excentric farmer_, comme
le qualifiaient les voisins, n'était autre que John Brown, l'apôtre
de l'abolition de l'esclavage.--Après avoir fait mettre en sûreté les
esclaves qu'il avait délivrés dans le Missouri, John Brown chercha à
se procurer une somme d'argent assez considérable pour entreprendre ce
qu'il appelait l'oeuvre de la délivrance; mais ses efforts échouèrent en
partie. Cependant, par de nombreuses démarches, il parvint à recueillir
la somme nécessaire pour acheter la petite ferme de Kennedy, située à
quelques milles de Harper's Ferry.
C'est là que nous le retrouvons, cachant sa vie privée aux yeux de
tous, et organisant sur une large base, l'insurrection des
abolitionnistes.--Ses émissaires, répandus dans les États du Nord, y
avaient établi de nombreuses ramifications; chaque jour lui amenait
quelque adhésion nouvelle, quelques subsides. Ces chariots de fourrages
qui intriguaient si fort les habitants de la contrée, n'étaient autres
que des envois d'armes qui allaient s'amonceler dans les greniers et les
caves de l'habitation.
Le moment d'agir était arrivé.
D'instant en instant, des individus à la mine énergique, les uns blancs,
les autres noirs,--et parmi lesquels on remarquait quelques négresses,
--la plupart revêtus de vêtements qui attestaient de nombreux états de
service, mais tous armés, se glissaient silencieusement dans la salle.
--Eh bien, délibérons, dit le colonel Forbes, en faisant signe à un des
derniers venus de fermer la porte de la pièce.
--Il manque encore quelqu'un, ce me semble, dit Brown.
--Le Frenchman, répondit laconiquement Edwin.
--Le Frenchman, le voilà, cria joyeusement Moreau en faisant irruption
dans la salle. Le satané pays! continua-t-il, j'ai failli m'éborgner
vingt fois aux branches d'arbres.
--Eh bien, quelles nouvelles? demanda le chef.
--Bonnes, capitaine, dit Jules Moreau en lui tendant un paquet de
lettres.
--Vous permettez, dit ce dernier, que je prenne connaissance de ces
missives?
--Faites, capitaine, faites, dit le colonel.
Pendant ce temps, Jules Moreau s'était dirigé vers Edwin, auquel il
serra cordialement la main.
--Avez-vous fait un bon voyage? demanda Coppie.
--Très bon, Dieu merci.
--Vous êtes passé à Dubuque?
--Oui.
--Avez-vous eu des nouvelles de miss Rebecca?
--Aucune, répondit Moreau, dont les traits se contractèrent légèrement
au nom de Rebecca; votre fiancée était chez une de ses amies dans l'État
du Missouri.
En ce moment la porte de la salle s'ouvrit, de nouveau devant une jeune
négresse, dont la rare beauté attira aussitôt les regards d'une partie
de l'assemblée. Elle était mise avec goût, mais son costume était celui
des esclaves ordinaires. Les yeux de cette jeune fille se dirigèrent
aussitôt sur Edwin et s'y attachèrent avec ténacité.
--Et nos chers Coppeland, qu'en avez-vous fait? disait celui-ci sans
remarquer l'attention dont il était l'objet.
--J'ai installé, dit froidement Jules, la jeune fille, son grand-père
et son père à London; quant à John, le frère, il sera ici dans quelques
jours ainsi que Shield Green, car ils veulent combattre avec nous pour
l'émancipation de leur race.
--Mais Bess, la pauvre fille, a-t-elle supporté toutes ces fatigues
sans?
Jules Moreau, à cette question, regarda Edwin d'un oeil scrutateur; au
même instant un éclair brilla dans les yeux de la jolie négresse, qui
s'appuya contre la paroi du mur.
--Elle va très bien, répondit Jules Moreau, qui tressaillit, en croisant
son regard avec celui de la mystérieuse esclave.
--Qu'avez-vous? demanda Edwin.
--Rien, répondit Moreau.
--Messieurs, dit John Brown je suis à vous. Les rapports que je reçois
me promettent un concours actif; mais avant d'ouvrir la séance il me
semblerait bon d'organiser le bureau.
--Quel autre que vous serait plus digne de nous présider ici? dit Edwin.
--Personne, exclama l'assistance; hourra pour John Brown!
--Et vous, Edwin, dit le colonel Forbes, prenez la place de secrétaire.
Le jeune homme consulta l'assemblée du regard, personne ne protesta;
autorisé par cet assentiment tacite, Edwin s'assit à la droite de Brown.
--Messieurs, dit celui-ci, la, séance est ouverte, mais avant de vous
communiquer aucun de mes plans, je crois devoir déclarer encore que
je ne veux entraîner personne dans la voie que je suis; je n'engage
personne à se joindre à moi; je combats pour une cause qui me semble
grande et juste, et à laquelle j'ai fait d'avance le sacrifice de ma
vie; pour vous, vous avez le choix: que ceux qui ne se sentent pas
ardents dans la voie du Seigneur se retirent, et que ceux qui restent
sachent bien que leur vie est en danger, et que c'est le pacte de la
liberté que nous allons signer de notre sang.
A ces derniers mots, Edwin se leva; le feu de l'enthousiasme brillait
dans ses yeux.
--Capitaine, dit-il d'une voix vibrante et sympathique, capitaine, nous
sommes tous ici vos enfants; nous sommes tous ici des hommes libres
qui souffrons de l'esclavage de nos frères, c'est librement que nous
suivrons dans toutes ses entreprises l'apôtre de la liberté.
Ces paroles de Coppie électrisèrent l'assemblée, qui éclata en bravos.
--Jeune homme, dit le colonel Forbes, vous avez été notre interprète
éloquent, et vous avez parlé comme le doit faire tout homme libre de la
jeune Amérique.
De nouveaux bravos couvrirent la voix du colonel et les cris de vive
Coppie! ébranlèrent les murailles de la ferme de Kennedy.
Pendant toute cette scène, Jules Moreau n'avait pas quitté des yeux la
séduisante négresse, qui était parvenue à fendre la foule et à aller
s'adosser contre le montant de la porte d'entrée; là, les regards de
celle-ci se reportèrent encore sur le visage d'Edwin, regard d'une
fixité étrange.
John Brown se leva.
--Messieurs, dit-il, voici le règlement de notre société; je vous prie
de me prêter toute votre attention.
Et d'un ton solennel; il commença: