--Et vous parlez français, charmante enfant?
--Un peu, oui, monsieur, répondit-elle.
--Mais c'est délicieux! L'anglais, d'ailleurs, est une langue exécrable,
n'est-ce pas?
Elisabeth regarda son interlocuteur d'un air surpris.
--Moi, poursuivit-il avec légèreté, je ne sais ce que je déteste le
plus de cet idiome ou de ceux qui le parlent. Ma foi, oui. Nous autres
Parisiens nous sommes tous comme cela.
--Ah! vous êtes de Paris, monsieur! fit la jeune fille avec un accent et
un regard qui disaient éloquemment qu'elle considérait Moreau comme un
être privilégié.
--De Paris, sans doute, la belle, et je m'en flatte! repartit-il en
tortillant ses moustaches.
--Ils sont bien heureux ceux qui sont nés à Paris, dit-elle en
soupirant.
--Heureux! heu! heu! répliqua Moreau dans une moue plus que dubitative.
Puis, se reprenant avec la vivacité qui était un des éléments de son
caractère, il ajouta:
--C'est un bonheur, ravissante créature, qu'il ne tiendrait qu'à vous de
partager.
--Comment cela? exclama-t-elle naïvement.
--Mais, dit-il, avec une imperturbabilité comique, en épousant un
Parisien, morbleu!
Le visage de la négresse devint triste.
--Vous voulez vous moquer de moi, monsieur, murmura-t-elle.
--Moi! Dieu m'en garde! me moquer d'une jolie femme, jamais! on est
Français ou on ne l'est pas, mademoiselle.
Et ces mots furent ponctués d'un geste digne du latin disant; _Civis
romanus sum!_
L'admiration de Bess allait croissant.
--Il n'y a point d'esclaves à Paris? demanda-t-elle timidement.
--Des esclaves à Paris! s'écria Jules indigné.
Puis il s'arrêta et dit d'un ton moins vif:
--Non, mademoiselle, il n'y a pas d'esclaves à Paris.
--Ça doit être un beau pays! continua la négresse, confondant, comme
c'est l'habitude des siens, et même d'une partie des blancs qui habitent
l'Amérique, toute la France dans Paris.
--Voudriez-vous le voir? interrogea Moreau.
--Oh! dit-elle, ce serait un voeu inutile.
--Pourquoi? objecta le Français.
--Parce que je ne pourrais jamais le réaliser.
--Et si je vous en fournissais les moyens?
--Non, dit-elle, je suis née sur ce continent, j'y mourrai sans en
sortir.
--Ne dites pas cela, mademoiselle, ne dites pas cela! fit Jules en lui
pressant tendrement les mains.
Présumant que c'était une marque de simple amitié, Bess ne s'y opposa
pas.
Cependant Moreau attachait parfois sur elle des regards qui la
troublaient.
Mais savez-vous, lui dit-il, que vous vous exprimez merveilleusement
bien dans notre langue!
--Vous me flattez, monsieur.
--Où donc l'avez-vous apprise? poursuivit-il avec intérêt.
--A Bâton-Rouge, dit-elle.
--Bâton-Rouge! Qu'est-ce que cela! dit Jules, dont les notions
géographiques n'étaient pas des plus développées.
--C'est la capitale de la Louisiane.
--Drôle de nom!
--Je restais chez un planteur français, un bon maître!
--Ah! ce n'est pas étonnant; les Français sont tous bons. Et c'est lui
qui vous a fait instruire?
--Oui, monsieur, j'ai été élevée avec sa fille.
--Il fallait ne pas les quitter, alors.
--Oh! dit-elle amèrement, ce n'est pas nous qui l'aurions quitté, M.
Pascal. Il nous traitait tous comme ses enfants, et plus d'une fois ses
voisins, les autres planteurs, lui reprochèrent de nous gâter. Ce qu'ils
firent pour le renvoyer du comté est incroyable.
--Comment?
--Ils prétendaient que sa douceur pervertissait même les esclaves des
autres habitations.
--Est-ce bien possible?
--Si nous voulions les visiter, on nous chassait à coups de fouet; on
lançait même à nos talons ces chiens que les Américains appellent _blood
hounds_...
--Vraiment!
--Les inspecteurs nous infligeaient bien d'autres cruautés.
--Mais pourquoi donc vous êtes-vous séparés de votre M. Pascal?
--Hélas! répondit Bess, en pleurant, hélas! un jour on l'a trouvé
assassiné dans son lit.
--Assassiné!
--Oui... Les autres planteurs prétendirent que c'était nous qui...
--Aviez fait le coup! les canailles! s'écria Moreau.
--Mais, reprit Bess, on sut plus tard que c'était l'un d'eux qui en
était l'auteur.
--Brigands! brigands! exclamait Jules.
--Pour comble de malheur, ajouta Bess, ma jeune maîtresse mourut peu
après, et nous fûmes tous vendus aux enchères, sur le marché de la
Nouvelle-Orléans.
--Pauvres gens! fit le Parisien, les larmes aux yeux. Ah! vous avez dû
bien souffrir!
--Pour cela, oui, monsieur. Un homme de la Pennsylvanie nous acheta, mes
parents et moi. Il était dur, méchant. Ma mère périt dans les tortures
qu'il lui fit subir, et mon père pensa qu'il fallait fuir. C'est alors,
tandis que nous nous sauvions au Canada, que ce brave et honnête M.
Coppie...
Au nom de son ami, le front de Moreau se rembrunit.
La négresse continua sans remarquer l'impression que ses paroles
causaient au jeune homme.
--C'est alors qu'il exposa généreusement sa vie
pour nous conduire en un lieu sûr. Oh! ma reconnaissance...
--Vous l'aimez! dit Jules sèchement.
--Sans doute, je l'aime, dit-elle avec ingénuité.
--Et lui, croyez-vous qu'il vous aime? s'enquit Moreau d'un ton
singulier, en plongeant, pour ainsi dire, ses yeux dans ceux de la jeune
fille pour y lire sa pensée intime.
Elle tressaillit, baissa la tête et répondit au bout d'un instant:
--Il faut bien qu'il nous aime un peu, puisqu'il vient encore de risquer
ses jours pour nous délivrer.
--Assurément, dit Jules. Mais pensez-vous qu'il vous aime assez pour
vous épouser.
--M'épouser, lui! répliqua-t-elle avec stupéfaction, et un mouvement de
joie qui n'échappa point à l'observation du Parisien.
Il fronça les sourcils.
--Qu'y aurait-il d'impossible, si, de votre côté, vous l'aimez? dit-il
en redoublant d'attention.
--Vous voulez me railler.
--Dieu m'en préserve! car si vous n'aimez pas Edwin, oh!...
--Moi, ne pas l'aimer! je serais bien ingrate!
--Ah! dit-il d'un ton sarcastique, je ne m'étais pas trompé.
--Je ne vous comprends pas, monsieur.
--Vous ne me comprenez pas, dit Moreau, en lui saisissant la main avec
force, vous ne comprenez pas que je vous aime, moi, et que si vous
voulez accepter mon amour, si vous voulez être ma femme...
--Votre femme! votre femme, monsieur!
--Oui, ma femme légitime. Je vous emmènerai en France, à Paris,
s'écria-t-il avec exaltation.
La jeune fille s'imagina qu'il se moquait d'elle.
Mais il ajouta à voix basse et d'un ton passionné:
--Je vous jure, Elisabeth, que je vous aime de toutes les puissances
de mon âme; je vous jure que je serais heureux, que je serais fier de
partager votre existence...
--Mais, monsieur, vous ne songez donc pas à ma couleur, dit-elle en
retirant sa main.
Jules tomba à ses pieds.
--Je sais seulement que je vous adore, repartit-il avec entraînement;
oui, j'éprouve pour vous un sentiment qui ne s'éteindra qu'avec mon
dernier souffle, et je tuerais quiconque serait un obstacle entre vous
et moi.
En prononçant ces mots, Jules Moreau disait la vérité. Il aimait
ardemment la négresse; mais son amour était-il sérieux, profond?
devait-il durer? Problèmes qu'il n'essayait même pas de résoudre.
Cependant, il se figurait avoir un rival dans Edwin Coppie, et cette
idée,--très fausse d'ailleurs,--prenait du corps, depuis quelque temps
surtout.
Sa passion pour Bess avait été spontanée. Habitué aux succès faciles, il
s'était dit que l'esclave ne lui résisterait pas. Son attente fut
déçue; il s'en irrita. Et, vraiment, pour s'assurer la possession de
l'Africaine, il l'eût épousée quarante-huit heures après leur première
entrevue, si elle y eût consenti.
Ce fut à Ossawatamie, ou les abolitionnistes s'étaient retirés à la
suite des nègres fugitifs, qu'il tenta d'abord de «faire la conquête» de
Bess.
Il lui parla en anglais; à peine l'écouta-t-elle. Des préoccupations
bien autrement sérieuses remplissaient alors l'esprit de la jeune fille.
Mais quatre ou cinq heures après leur arrivée à Ossawatamie, les
Brownistes furent avertis qu'une troupe nombreuse d'esclavagistes
s'avançait sur cette localité.
Le capitaine Brown n'avait pas reparu. Edwin Coppie, prenant conseil de
lui-même, se détermina à se replier sur le camp fortifié avec toute sa
bande.
C'est là que nous le retrouvons, le surlendemain, attendant toujours des
nouvelles de son chef, et c'est là que, par un bel après-midi.
Jules Moreau renouvelait, auprès de Bess Coppeland, ses amoureuses
tentatives.
Assez disposé à mal juger les autres, il considérait comme de la rouerie
féminine, la candeur de la négresse, et, tout gratuitement, lui prêtait
Edwin Coppie pour amant.
De là une jalousie sourde, qu'il était trop vaniteux pour déclarer, trop
faible, trop épris peut-être pour dissimuler tout à fait.
Elisabeth souffrait ses assiduités parce qu'il était l'ami de Coppie,
peut-être aussi parce que, comme la plupart des femmes, elle avait un
brin de coquetterie dans le coeur; mais elle ne se sentait aucun amour
pour le Parisien.
Elle en aimait un autre: elle aimait Edwin, sans oser se l'avouer
pourtant, sans espérer être jamais à lui.
Au plus profond de son sein, elle lui avait élevé un autel, elle lui
rendait un culte de tous les instants, mais tout le monde, celui même
qui en était l'objet, l'ignorait.
--Ah! dit-il en se relevant, c'est ce Coppie qui a su s'attirer ses
bonnes grâces; mais je les séparerai; j'ai un moyen. Je vais écrire à
miss Rebecca Sherrington, une lettre anonyme. Edwin m'a dit qu'elle est
jalouse de Bess, depuis qu'il l'a conduite au Canada. Je tâcherai de me
faire confier cette mission, et bien maladroit je serais ensuite, si je
ne parvenais à obtenir les faveurs de ma belle inhumaine.
Enchanté de ce projet, qu'il regardait comme un bon tour joué à un
camarade, Jules courut à sa tente pour le mettre à exécution.
Il écrivit la lettre, en se félicitant de son habileté et chargea un
homme, qui allait faire des provisions au village voisin, de jeter le
pli à la poste.
Moreau croyait n'avoir fait qu'une excellente mystification,
l'imprudent! Mais il venait, par cette action irréfléchie, lâche, de
souffler sur un feu qui devait bientôt causer d'épouvantables ravages.
Comme il rôdait autour de la tente, habitée par les Coppeland, des cris
de joie, des hourras assourdissants annoncèrent la rentrée de John Brown
au camp.
Jamais la figure, si grave habituellement, du chef, n'avait paru sombre
à ce point.
Ses cheveux et sa barbe avaient encore blanchi.
On l'entoura avec respect, avec amitié. On craignait de l'interroger,
car tel qu'un fer rouge, la douleur s'était imprimée sur son visage en
caractères ineffaçables.
--Mes amis, dit-il d'une voix pénétrante, l'infortune est le lot de
l'homme, c'est à ce creuset qu'il épure son âme. Bénissons donc la
main du Très-Haut, alors même qu'elle nous frappe. Deux de mes enfants
viennent de périr dans la guerre sainte que nous avons entreprise: l'un,
fusillé, l'autre torturé par les esclavagistes qui l'ont traîné trente
milles attaché à la queue d'un cheval! Le pauvre Frederick! il a
succombé à cette horrible barbarie.
Mais je m'incline devant la volonté divine. Cette volonté nous ordonne
de redoubler d'efforts et d'aller porter un grand coup, un coup décisif
au foyer de l'esclavagisme.
Si nous restions davantage ici, nos ennemis nous y surprendraient en
nombre trop considérable pour que nous pussions lutter avec eux, et,
comme mes malheureux enfants, nous tomberions victimes de leur cruauté.
Abandonnons ces contrées où nous nous épuisons en stériles efforts,
et rendons-nous dans les États du Sud J'y compte de nombreux amis. Je
connais spécialement la Virginie. Une partie des habitants est pour
l'abolition. Si nous parvenons à la soulever, le triomphe est certain,
et nous aurons la gloire d'avoir extirpé de notre pays, le cancer qui
lui ronge le sein. Voulez-vous me suivre?
--Oui, répondirent unanimement ses partisans.
--Eh bien, demain, nous partirons par divers chemins, et, vers le mois
de septembre de l'année prochaine, nous nous réunirons dans les
Montagnes-Bleues, au confluent du Potomac et de la Shenandoah!
--C'est entendu, dirent plusieurs abolitionnistes.
--Mais, que fera-t-on des esclaves enlevés à Battesville? demanda une
voix dans la foule.
--Menez-les au Canada, dit Brown.
--Je m'en charge, fit Edwin Coppie.
--Non, pas vous, jeune homme, vous m'accompagnerez, répondit le
capitaine; j'ai besoin de vos services. Mes fils, et votre ami Moreau
seront suffisants pour remplir cette mission. Ils viendront ensuite nous
rejoindre.
--J'accepte, s'écria, avec empressement le Parisien.