ES LIBÉRATEURS

Je me garderai bien de dire que Pierre, l'inspecteur de l'habitation

du major Flogger, était amoureux d'Elisabeth Coppeland. Ce serait

stigmatiser ce mot divin, amour, sentiment trop noble, trop élevé, pour

monter du bourreau à la victime.

Mais, par ce qui précède, on a vu que, comme son maître, Pierre n'avait

su résister aux charmes fascinateurs de cette jeune fille. S'étant

bravement mis en tête de lui imposer ses honteux désirs, il avait résolu

de gagner par la terreur ce que Bess refusait à sa bienveillance.

--Je ne suis tout de même pas fâché de ce qui s'est passé, se disait-il,

en se frottant les mains, après l'avoir quittée; le major croyait bien

l'enlever le premier. Mais bernique! là où Pierre échoue, les autres

perdent leurs droits. Si jamais quelqu'un peut se flatter d'avoir obtenu

une préférence, ce sera moi. Je connais le secret pour attendrir les

coeurs trop durs.

Il accentua ces derniers mots d'un sourire suffisant.

Puis il reprit, en se dirigeant vers la case des Coppeland:

--Oui, oui, je la connais cette panacée. Elle est infaillible. Il ne

s'agit que de l'appliquer convenablement. Hé! hé! Pierre n'est pas tout

à fait aussi niais qu'il en a l'air. Mettons-nous à l'ouvrage.

Il appela deux nègres qui traversaient la cour.

--Tom, Sam, venez-ici, vilaines têtes crépues.

Ceux-ci s'approchèrent d'un air timide.

--Suivez-moi, leur dit le commandeur, en ouvrant la porte de la case

occupée par la famille Coppeland.

Ils obéirent sans se permettre une seule observation.

La case des Coppeland présentait alors un spectacle frappant qui

exprimait éloquemment la misère morale de l'esclave à ses trois plus

hautes périodes: le grand-père dormait ivre, la tête sur la table;

c'était l'image du désespoir impuissant; le fils lisait la Bible

d'un air distrait: celui-là n'avait pas encore désespéré; mais,--ver

rongeur,--le Doute avait pris possession de son coeur; le petit-fils,

John, le jeune homme au printemps de la vie, arpentait la chambre d'un

pas fiévreux, en marmottant des blasphèmes. Cependant, tel qu'un éclair

en un ciel chargé par la tempête, une pensée d'avenir, une pensée de

liberté, flamboyait parfois dans ses yeux, illuminait parfois son sombre

visage.

Alors, il allait à une fenêtre, plongeait ses regards vers l'ouest,

où le soleil achevait d'éteindre son disque de feu, et il murmurait,

l'ardent jeune homme:

--Prenons courage! ils viendront... bientôt... aujourd'hui,

peut-être!... Leur promesse n'a pu être faite à la légère; j'y ai foi!

Oui, ils nous délivreront, répétait-il pour la dixième fois, quand le

commandeur entra, suivi de ses deux nègres:

--Attachez-moi solidement ces brigands-là, leur dit-il, en désignant du

doigt les trois Coppeland.

Réveillé par le bruit, le grand-père souleva à grand'peine sa tête

branlante, en fredonnant d'une voix éraillée:

Si nègre était blanc,

Li serait content....

Son fils l'interrompit et lut d'une voix menaçante ces mots du prophète

Jérémie:

«Voici ce que dit le Seigneur des armées: Les enfants d'Israël et les

enfants de Juda souffrent l'oppression; tous ceux qui les ont pris les

retiennent et ne veulent point les laisser aller.

»Leur Rédempteur est fort; son nom est: le Seigneur des armées; il

défendra leur cause au jour du jugement, afin qu'il épouvante la terre

et qu'il trouble les habitant» de Babylone.»

Pendant qu'il lisait, John était garrotté.

Un instant, le jeune homme songea à faire résistance; mais à quoi bon?

Quelque volonté, quelque courage, quelque vigueur qu'il eût opposés, il

aurait été vaincu, brutalisé, assassiné peut-être. Mieux valait subir

patiemment encore sa mauvaise destinée et attendre, en silence, que

l'heure de l'émancipation sonnât.

Néanmoins, lorsqu'on lui eut lié les mains derrière le dos, comme

l'inspecteur Pierre frappait à coups de pieds son père, parce que

celui-ci poursuivait la lecture de la Bible, John ne put s'empêcher de

dire au premier:

--Lâche!

Cette injure fit sourire maître Pierre.

--Lâche! répéta John, vous n'oseriez pas... ce que notre seigneur

Jésus-Christ a souffert pour le rachat de nos péchés!

Soit que l'habitude de ces sortes de scènes l'y eût rendu insensible;

soit que l'ivresse lui brouillât complètement le cerveau, le vieux

Coppeland continuait sa chanson:

Mais la délivrance

Un jour viendra;

Li fera bombance.

Et li chantera:

--Silence, carcasse à cercueil! cria Pierre, en le poussant si rudement

avec la main que le septuagénaire tomba lourdement sur le sol.

Par malheur, en faisant cette chute, sa tête porta contre le pied de la

table, et il s'ouvrit le front.

Le sang coula à flots de sa blessure.

Aussitôt l'indignation de John éclata en un accès de rage inexprimable.

Ne pouvant faire usage de ses mains, il se précipita, tête baissée, sur

le commandeur, et l'atteignit en pleine poitrine.

La violence du coup fut terrible: Pierre pâlit, chancela, s'affaissa sur

lui-même.

Le croyant mort, les nègres qui l'avaient accompagné se mirent à pousser

des cris de joie.

Mais, presque aussitôt il se releva et leur ordonna d'enchaîner aussi

les deux autres Coppeland, en ajoutant:

--Ah! vous me payerez tout cela, racaille, et toi, John, ton compte est

bon. Sois tranquille. Je vais faire expérimenter, sur ton échine, un

nerf de boeuf plombé; tu m'en diras des nouvelles. En route, scélérats!

Les captifs furent entraînés dans la cour.

Sur l'injonction du commandeur, tous les nègres de l'habitation

sortirent de leurs cases et se placèrent sur plusieurs rangs, les petits

en avant, les grands derrière, autour de trois poteaux auxquels on avait

fixé le malheureux Coppeland.

La nuit était arrivée.

Maître Pierre fit allumer des torches pour éclairer le drame dont il

était l'ordonnateur.

Le major Flogger, sa fille, la douce Ernestine, et miss Rebecca

Sherrington, qui venaient de prendre le thé, y assistaient, en devisant

gaiement, sur un petit balcon élevé au-dessus de la porte d'entrée du

pavillon.

Les autres spectateurs esclaves, hommes, femmes, enfants, au nombre de

plus de deux cents, étaient, pour la plupart, apathiques, indifférents.

Toutefois, dans la foule, on eût pu remarquer quelques visages irrités

ou anxieux, des yeux qui se dirigeaient avec colère vers le balcon,

des têtes qui se penchaient du côté ou le soleil s'était couché et

semblaient écouter attentivement.

Les impressions qui animaient les victimes se lisaient dans leur

maintien: si John avait les traits contractés, la prunelle provocante,

son père était calme, soumis, comme un martyr chrétien; son aïeul

donnait des signes d'idiotisme.

Le crâne chauve, sanglant de ce dernier oscillait à droite, à gauche,

son pied marquait machinalement la mesure, et sur ses lèvres errait le

refrain:

Si nègre était blanc.

Li serait content.

Satisfait, sans doute, de sa mise en scène, le commandeur parcourut,

d'un oeil triomphant, les lignes des esclaves, et, avisant trois nègres

robustes, d'une taille colossale, il les appela.

Cette invitation ne parut point leur être agréable, car ils quittèrent

les rangs avec répugnance.

Pierre leur remit à chacun un fouet énorme qu'il s'était fait apporter.

Ces fouets étaient formés d'un manche en bois, long de deux pieds,

et d'une corde, en nerf d'animal, grosse comme le pouce, garnie, de

distance en distance, de balles de plomb, en guise de noeuds.

--Commencez par le vieux, dit Pierre, qui s'arma lui-même d'un fouet,

hérissé de fines pointes d'acier, et souvenez-vous, ajouta-t-il en

montrant cet instrument à ceux qu'il condamnait à l'office de bourreaux,

souvenez-vous que si vous ne vous acquittez pas convenablement de votre

devoir, je saurai vous aiguillonner, moi.

Pour donner plus de poids à ses paroles, le commandeur fit claquer son

fouet.

Les trois nègres échangèrent un regard morne où se peignait l'horreur du

rôle auquel les contraignait la tyrannie de leurs maîtres.

--A l'oeuvre! qu'on cingle vivement, mais surtout qu'on se garde bien de

briser les côtes! cria Pierre.

Les cordes plombées sifflèrent dans l'air, puis s'incrustèrent, en de

profonds sillons, sur les épaules du vieux Coppeland.

Il chantonnait toujours:

Mais li nègre esclave,

Loin de son pays.

Bon nombre des noirs spectateurs frémirent; quelques femmes fondirent en

larmes.

Mais sur le balcon, on ne cessait de causer avec un entrain charmant.

--Quelle délicieuse soirée, n'est-ce pas, ma cousine? disait miss

Flogger.

--Vraiment oui; elle est toute pleine de parfums, répondit Rebecca.

--Et comme le ciel est pur! poursuivit Ernestine.

--Sous ce dais d'un bleu sombre tout diamanté d'étoiles, la flamme

pourpre des torches dans la cour fait un effet ravissant, ne

trouvez-vous pas? reprit Rebecca.

--Ah! soupira la première, quelle nuit d'amour!

Trois nouveaux coups de fouet résonnèrent.

La douleur arracha une plainte au vieillard; à cette plainte, le sang de

John bouillonna dans ses artères; l'impétueux jeune homme fit un effort

pour briser ses liens et voler au secours de son grand-père; mais,

n'y pouvant parvenir, il exhala, dans sa fureur, des cris perçants qui

allèrent glacer d'effroi la pauvre Elisabeth, au fond de son cachot.

--Bravo! disait le commandeur; tapez, tapez dur, mes gaillards! il y

aura un verre de tafia pour votre peine!

--J'espère, pensait le major Flogger en fumant tranquillement son

cigare, que cette punition sera d'un exemple salutaire. Si seulement

cette petite Bess était ici, ça adoucirait peut-être ses sentiments.

C'est une idée, il faut que je la fasse venir.

Se penchant sur la balustrade du balcon:

--Pierre, cria-t-il au commandeur.

--Monsieur!

--Où avez-vous mis cette fille?...

--Dans la chambre noire.

--Bien, allez la chercher

--Mais, monsieur....

--Je veux qu'elle voie comment nous châtions les rebelles.

--J'y cours, répondit l'inspecteur.

Ni miss Flogger ni Rebecca Sherrington ne s'interposèrent pour prévenir

cet excès de cruauté: elles babillaient chiffons.

Pierre remontait déjà avec Élisabeth le couloir du cachot, quand,

soudain, plusieurs coups de sifflet retentirent aux environs de

l'habitation.

Comme si c'était un signal convenu, une partie des nègres rompit

immédiatement les rangs aux cris de:

--Vive la liberté! mort aux propriétaires d'esclaves!

Une voix éclatante domina toutes les autres.

--Vivent les Brownistes! disait-elle.

Cette voix, c'était celle de John Coppeland, dont les liens avaient été,

sur-le-champ, tranchés par une main amie.

Un choeur immense répondit en écho:

--Vivent les Brownistes!

En ce moment, autour de la grille de l'habitation, apparaissait une

troupe d'hommes blancs, à cheval.

Surpris, stupéfait, le major se demandait quel était le mot de cette

énigme, en invitant, de la main, les jeunes filles à rentrer dans

l'appartement.

Mais, tel était leur saisissement, qu'elles ne le comprirent pas.

La porte de la grille fut ouverte, et les cavaliers fondirent dans la

cour.

A leur tête marchait un fier jeune homme, qui brandissait dans sa main

droite un sabre nu.

--Edwin! murmura Rebecca Sherrington, en distinguant ce jeune homme.

--Que tous ceux qui veulent être libres nous suivent! dit-il, en

s'adressant aux esclaves.

Alors, le major sembla recouvrer la parole.

--Fermez la porte! fermez la porte! et qu'on s'empare de ces misérables

abolitionnistes, cria-t-il de toutes ses forces.

Quelques nègres voulurent lui obéir: d'autres se rangèrent du côté des

nouveaux venus; d'autres parurent disposés à garder la neutralité.

Cela donna lieu à une bruyante confusion, plus facile à imaginer qu'à

décrire.

Cependant, jusque-là, nul coup n'avait été frappé.

Le major s'était jeté dans son cabinet pour y prendre des armes.

Suivez-nous, amis, et ne répandons pas inutilement le sang de nos

frères! répéta Edwin Coppie.

Comme il prononçait ces mots, Pierre déboucha du couloir, accompagné par

Elisabeth Coppeland.

Devinant au premier coup d'oeil ce qui se passait, il arma un revolver

qui ne le quittait jamais, visa un des cavaliers et lâcha la détente.

--Le sacripant! proféra Jules Moreau en essuyant, contre le pommeau

de sa selle, sa main que la balle du commandeur venait d'érafler; le

sacripant! il a failli m'estropier pour le reste de mes jours.

--A mort le commandeur! à mort! à mort! hurlèrent les nègres.

D'une nouvelle balle, Pierre tua un de ceux-ci; mais, avant qu'il eût

pu faire une autre victime, il était renversé, poignardé, écrasé par la

foule de ses ennemis.

A la lueur d'une torche, Edwin reconnut Elisabeth.

--Montez en croupe derrière moi, lui dit-il rapidement.

Elle aussi l'avait reconnu.

Elle s'élança sur le cheval du jeune homme.

--Mais pourquoi restez-vous donc là, imprudentes! dit aux jeunes filles

le major Flogger, en reparaissant sur le balcon muni de carabines et de

pistolets. Vous voulez vous faire égorger? ajouta-t-il.

Et il les repoussa vivement vers la pièce voisine.

Rebecca Sherrington jeta un regard vindicatif sur Elisabeth, qui tenait

Coppie embrassé à la taille, puis elle murmura:

--Ah! je m'en doutais, je ne m'en doutais que trop; il aime cette

négresse!

Le gibet · 第 34 / 59 题