PAUVRES NÈGRES

Elle priait toujours.

Mais, sans pudeur pour sa, personne, sans respect pour l'oraison

qu'elle adressait, en ce moment, à l'Éternel, Pierre se précipita sur la

malheureuse négresse comme un tigre sur sa proie, et, d'un tour de main,

mit en pièces le corsage de sa robe.

Aux lèvres du major Flogger errait un sourire cynique. De chaudes

flammes coloraient son visage. Ses prunelles ardentes étincelaient.

Une ivresse non moins chaude brûlait Pierre, son inspecteur.

A la vue des charmes que sa brutalité avait mis à nu, ils frissonnèrent

de volupté l'un et l'autre.

Oubliant la présence de son maître, Pierre recula pour mieux contempler

ces charmes.

Le major était clairvoyant. Il saisit aussitôt le sens du mouvement de

son commandeur.

--Ah ça! maître drôle, dit-il, est-ce que vous auriez, par hasard, envie

de cette fille!

--Moi, monsieur, je ne me le permettrais pas.

--Eh bien, que faites-vous là?

--Mais, monsieur, je réfléchis et me dis que si, au lieu de donner à nos

esclaves femelles des robes montant jusqu'au cou, nous leur donnions

un simple jupon, comme la _kalaquarte_ des Indiennes, nous ferions une

économie...

--L'impudent! marmotta le major entre ses dents.

Et, à voix haute:

--Laissez là vos économies...

--Pourtant... objecta Pierre.

--Assez, interrompit le planteur. Achevez d'exécuter mes ordres.

Le commandeur se rapprocha d'Elisabeth, qui, toute à sa prière, n'avait

pas fait un geste d'opposition, pas murmuré une parole.

Belle, froide, impassible, pour ainsi dire, elle ressemblait à une

statue de bronze antique.

--Allons, l'ingénue, lui dit grossièrement le valet de son bourreau, il

faut nous offrir une exhibition gratuite de tes attraits cachés.

Ce disant, ses doigts s'accrochèrent,--vraies griffes,--à la ceinture de

la jeune fille.

Mais alors Bess tressaillit comme si elle eût reçu une secousse

électrique.

Puis, avec la rapidité de l'éclair, après avoir détaché dans la poitrine

du commandeur un coup de poing qui le renversa presque, elle se jeta sur

une des panoplies, saisit un poignard.

--Arrêtez-la, arrêtez-la, Pierre, cria le major, en cherchant du regard

une porte pour se sauver.

Mais il n'avait pas besoin de fuir, nulle raison de craindre pour ses

jours, le lâche libertin.

Elisabeth Coppeland serait morte cent fois plutôt que de lever,--même à

son corps défendant,--une arme meurtrière sur son prochain.

--Si vous me touchez, je me tue! se contenta-t-elle de dire.

Cette menace, faite d'un ton qui n'admettait pas de doute, changea

instantanément les dispositions du major Flogger. En digne propriétaire,

soigneux, rangé dans ses affaires, il tenait à son bien. Pour lui,

un nègre valait,--quand il était jeune et vigoureux,--un bon cheval

anglais. Aussi, ses esclaves malades recevaient-ils des soins tout

particuliers. Inutile de dire qu'il déplorait amèrement leur perte et

qu'il s'ingéniait, par tous les moyens possibles, à écarter ce qui la

pouvait provoquer.

Par tempérament il aimait les femmes; par un intérêt bien entendu il

préférait ses négresses à toutes les autres.

--J'y trouve même plaisir, disait-il, et parfois avant l'année révolue,

un joli bénéfice. Ainsi je fais servir mes passions à l'augmentation

de ma fortune. Si tous les hommes agissaient de même, il n'y aurait,

assurément, pas autant de malheureux sur la terre.

Le brave major Flogger prenait pour de la sagesse ce raisonnement

monstrueux, et, de fait, il avait la sanction de tous les possesseurs

d'esclaves ses voisins, sans en excepter les pieux ecclésiastiques qui

fréquentaient sa maison.

Ajoutons, pour l'acquit de notre conscience, que, dans les États du Sud,

bien peu de gens eussent osé désapprouver ouvertement cet excellent M.

Flogger.

Il se montrait donc rempli de sollicitude pour la prospérité et la

multiplication de ses esclaves.

Aussi, rien d'étonnant que les paroles de Bess l'eussent bouleversé.

Outre sa beauté raie, Bess était fort intelligente.

Elle savait lire, écrire,--grande capacité,--faisait parfaitement la

cuisine, cousait à merveille, blanchissait, repassait et brodait au

besoin.

--Bess, c'est une fille qui n'a pas son égale dans l'Union, disait, avec

satisfaction, le major Flogger.

Avait-on l'air d'en douter? il vous répondait péremptoirement:

--_She is worth 3,000 dollars_.

--Trois mille dollars une esclave! Mais les plus jolies, les

meilleures, ne sont cotées que mille à douze cents sur les marchés de la

Nouvelle-Orléans ou de Charlestown.

--Possible, possible, répliquait le major; mais Bess en vaut trois

mille, et je ne la donnerais ni pour quatre ni pour cinq, quoique je ne

l'aie payée que six cents avec toute sa famille, composée d'un vieux,

un mûr (encore très bien), et d'un jeune, vigoureux, trop instruit par

malheur, le vrai portrait de la soeur.

Pas d'objection nouvelle, ou le major entrait en fureur.

Il aimait les Coppeland, que voulez-vous? Il les aimait de cet amour

qu'a le spéculateur pour les choses que, grâce à son habileté, il a

achetées à vil prix et qui témoignent, par conséquent, de son aptitude

au commerce.

Mais il aimait encore Bess à cause de la résistance qu'elle avait

opposée à son libertinage, et de l'honnêteté--si peu commune chez les

nègres,--qui faisait le fond du caractère de la jeune fille.

--Ça ferait une supérieure femme de charge à deux fins, se disait-il

intérieurement.

Il se complaisait même à ajouter:

--Ma maison y gagnerait cent pour cent, car ma fille Ernestine est une

péronnelle qui n'en tend absolument rien aux affaires du ménage.

Confessons-le, il était bon père autant que bon maître, M. le major

Flogger.

--Arrêtez-la! arrêtez-la, Pierre! cria-t-il à son commandeur.

--Mais, monsieur! fit celui-ci qui, n'ayant pas les mêmes raisons que le

planteur pour redouter l'égarement d'Elisabeth, hésitait à se rapprocher

d'elle.

--Arrêtez-la! vous dis-je.

--Elle me tuerait!

--S'il lui arrive un accident, prenez-garde à vous! poursuivit le major,

exaspéré.

Pierre, timidement, se disposait à obéir. Il cherchait un moment

favorable pour fondre sur Elisabeth et lui arracher son poignard, quand

la porte du cabinet, qui communiquait avec le salon, s'ouvrit, et miss

Flogger, suivie de sa cousine, entra en bondissant dans la pièce.

A l'aspect de la scène dont cette chambre était le théâtre, la jeune

fille s'arrêta stupéfaite.

Rebecca Sherrington fit de même sur le seuil du cabinet. Puis, sentant

que sa présence à cet instant ne pouvait qu'être indiscrète, elle

repassa dans le salon.

--Qu'y a-t-il donc, papa? demanda Ernestine en promenant autour d'elle

des regards surpris.

--Ah! miss, c'est le bon Dieu qui vous envoie! s'écria Elisabeth.

Elle laissa tomber l'arme qu'elle avait à la main et courut se

prosterner devant la jeune fille, comme aux pieds d'un ange protecteur.

Mademoiselle Flogger allait d'étonnement en étonnement.

Le père, assez embarrassé, cherchait une réponse à la question qu'elle

lui avait faite; le commandeur crut être agréable à son maître en

intervenant:

--Veux-tu t'en aller d'ici, vilaine noiraude! dit-il à Bess, en la

poussant du bout de sa botte.

--Sauvez-moi, miss! sauvez-moi! répétait la négresse éplorée.

--Mais qu'a-t-elle? interrogèrent les yeux d'Ernestine dirigés sur ceux

de son père.

--Elle a désobéi et je l'ai condamnée au fouet, dit sèchement celui-ci

pour éviter toute nouvelle question.

--Vous avez bien fait, répliqua froidement sa fille.

--Oh! miss, si vous saviez... reprit Elisabeth.

Pierre l'interrompit.

--Veux-tu te taire, gueuse! si tu souffles encore un mot, je lâche à

tes jupes tous les chiens de l'habitation.

--Allons, lève-toi et va demander pardon à mon père, Bess, dit Ernestine

en touchant du bout de son ombrelle l'épaule nue de l'esclave.

--Oui, dit le major d'un ton goguenard, si elle me demande pardon et

me promet d'être docile à l'avenir, je lui serai clément, en faveur de

vous, Ernestine.

Elisabeth, toujours à genoux, baissa douloureusement la tête sur sa

poitrine.

--Est-ce que tu n'entends pas, fille du diable? fit le commandeur en lui

allongeant, dans les reins, un coup de pied qui lui arracha une plainte,

Rebecca voyait tout du salon où elle s'était assise.

A chaque outrage fait à l'Africaine, un éclair de joie cruelle

sillonnait son visage.

--Ça n'a pas d'oreilles, ces brutes-là! murmura-t-elle assez haut pour

qu'Ernestine l'entendît.

--Ah! ma cousine a bien raison, dit celle-ci. Laissez Bess, papa. Pierre

se chargera de la punir, et venez entendre une romance nouvelle que

Rebecca chante divinement.

--Avec le plus vif plaisir, mon enfant, dit le major.

--Alors, donnez-moi votre bras!

--Oh! miss! supplia encore Elisabeth...

Ernestine dédaigneusement lui tourna le dos et marcha vers son père.

--Dans une minute, ma fille, dit le major; dans une minute. Laisse-nous

un moment seuls.

J'ai quelques ordres à donner à Pierre.

--Bess n'est pas méchante, qu'il ne la batte pas par trop! dit

Ernestine.

--Oh! soyez tranquille, repartit son père; il ne lui fera pas grand mal.

Une vingtaine de coups de fouet...

--Je m'en rapporte à votre indulgence, reprit-elle en rentrant dans le

salon, dont elle ferma la porte sur elle.

--Cinglez-la vivement, mais sans l'éreinter, souffla le major à

l'oreille de son régisseur quand Ernestine les eut quittés.

--Comptez sur ma dextérité, monsieur.

--Oui, j'y compte; mais j'ai une idée, continua Flogger sur le même ton;

si après les premiers coups elle s'amendait, si elle consentait... vous

m'entendez.

--Très bien, monsieur, très bien, répondit Pierre avec un sourire

significatif.

--D'abord vous la déposerez dans la chambre noire, dit-il à voix haute.

Le commandeur s'inclina affirmativement.

--Elle y restera au pain et à l'eau.

--Oui, monsieur.

--Et chaque matin et chaque soir on lui administrera vingt coups de

fouet.

Après ces mots, le major entra au salon où sa fille l'attendait avec

Rebecca Sherrington, qui commençait à chanter le doux hymne à la patrie:

_Home! sweet home!_

--Eh bien, la belle, dit maître Pierre à u as entendu, cette fois. Mais

si tu voulais être aimable, on pourrait s'arranger.

Sans daigner lui répondre, elle se leva et se dirigea vers une porte

ouvrant sur la cour.

--A ton aise, petite sotte! reprit le commandeur, mais, gare à nos

tendres épaules! tu connais mon fouet à balles de plomb; il est un peu

dur, celui-là, hein? Eh bien, je m'en vas d'abord le rafraîchir sur le

dos de ton frère...

--Oh! monsieur Pierre, monsieur Pierre s'écria Bess avec un accent

déchirant.

--Il n'y a pas de monsieur Pierre qui tienne.

--Mais, dit-elle, folle de désespoir, qu'exigez-vous?...

--Je te le dirai dans la chambre noire.

Elisabeth frissonna.

Le commandeur la fit alors entrer dans un corridor obscur qui, par une

pente inclinée, conduisait à une cave.

Arrivé à l'extrémité de ce corridor, il ouvrit une lourde porte, en

disant:

--Voici!

Une nuit impénétrable voilait tous les objets.

Pierre enlaça subitement dans ses bras la jeune fille et essaya de lui

faire violence.

Mais elle se défendit si bien avec ses ongles, avec ses dents, que le

misérable fut obligé de renoncer à son infâme projet.

--Ah! je me vengerai! je me vengerai! disait-il en verrouillant la porte

du sombre cachot où il avait emprisonné Elisabeth.

Un quart d'heure s'était à peine écoulé depuis son départ, lorsque la

pauvre fille, qui était tombée à demi évanouie sur le sol humide et

visqueux entendit des cris perçants.

Le gibet · 第 32 / 59 题