Battesville est une bourgade peu importante, qui s'élève à la frontière
du Missouri et du Kansas, sur la branche septentrionale de la rivière
Osage, non loin de son point de réunion à la branche sud.
Quelques familles de planteurs, avec leurs esclaves et des chasseurs
nord-ouestiers forment le noyau de la population.
A l'époque de notre récit, cette bourgade était comme une sentinelle
perdue de la civilisation vers le désert.
Les moeurs y avaient un caractère de dureté sauvage. Souvent exposés
aux attaques des Indiens et des flibustiers qui infestaient le pays, les
habitants se montraient toujours une amie à la main.
Ce régime de vie avait émoussé la sensibilité des plus compatissants,
et poussé jusqu'à la cruauté les dispositions de ceux qui étaient
naturellement violents.
Tous les propriétaires d'esclaves traitaient leurs nègres avec une
sévérité excessive.
Leur rigueur, envers ces pauvres créatures, avait encore doublé, s'il
était possible, depuis l'explosion des troubles du Kansas, car on
tremblait que les noirs, excités par les abolitionnistes, ne se
révoltassent dans le Missouri et ne missent la contrée à feu et à sang.
Des châtiments terribles, exceptionnels, étaient réservés à la moindre
faute, au soupçon même d'insubordination.
La frayeur est aussi barbare qu'aveugle, et les planteurs cherchaient
à étouffer leurs craintes sous les cris des misérables Africains qu'ils
envoyaient journellement au supplice.
Les maîtres croyaient par là frapper d'épouvante leur bétail humain; ils
ne faisaient que l'exaspérer, l'exciter à l'insurrection.
Le chien, rendu enragé par des flagellations continuelles, voulait
mordre la main qu'il léchait hier.
Au nombre des planteurs, les mieux connus pour leur brutalité envers les
esclaves, se trouvait le major Flogger.
Le major Flogger était Anglo-Saxon. Il prétendait descendre d'une des
plus hautes familles de la Grande-Bretagne, compter des marquis et des
ducs parmi les membres du Parlement, et déblatérait sans cesse contre
les institutions américaines,--l'esclavage excepté, bien entendu.
Parent de M. Sherrington de l'Iowa, il entretenait avec lui des
relations étroites.
Cependant, ces relations étaient tout épistolaires: souvent retenu
chez lui par la goutte, le major n'aimait pas à se déranger, et M.
Sherrington n'avait point assez de fortune pour se permettre des voyagea
de plaisir. Quelquefois seulement Rebecca Sherrington allait passer un
mois ou deux à Battesville, chez sa cousine, Ernestine Flogger.
L'habitation du major était située sur les bords de l'Osage, à un
demi-mille du village.
Elle se composait d'un corps de logis fort admiré,--parce qu'elle
affichait une mauvaise miniature de manoir gothique, avec tours,
créneaux, bastions, mâchicoulis,--et de deux immenses bâtiments qui le
flanquaient.
Une distance de cinquante mètres séparait ces bâtiments de la maison
principale, précédée d'une cour qu'entourait une grille magnifique.
Des mura fort élevés reliaient et enserraient le tout.
De chaque côté du pavillon central, les bâtiments dont nous venons
de parler se courbaient en fer à cheval, leur cintre pouvant avoir un
demi-mille de développement.
Construits en bois et en briques, ils ne présentaient qu'un
rez-de-chaussée et un grenier.
Ce rez-de-chaussée était percé, sur son entière étendue, d'une porte
et de deux petites fenêtres grillées, ouvertes les unes et l'autre de
vingt-cinq en vingt-cinq pieds d'intervalle; le grenier, construit sous
le toit, circulait, sans interruption, entre les deux extrémités de
l'édifice.
Il servait à l'emmagasinage des récoltes de blé et de tabac, qui se
faisaient sur l'habitation.
Au rez-de-chaussée, les cases des nègres.
Une pièce à chacune de celles-ci: pièce commune pour toute la famille,
souvent grosse de huit, dix personnes et même davantage.
Si tout le monde ne couche pas dans le même lit, vieillards, adultes,
enfants, hommes et femmes, filles et garçons, peu s'en faut; car les
lits, ou plutôt les grabats, se touchent.
Ainsi que chez les Indiens, ils sont placés à quelques pouces du sol,
auteur de la chambre.
Deux planches de pin, une maigre paillasse, en feuilles de maïs, sur
laquelle on a jeté une mauvaise couverture, en font tous les frais.
Au milieu de la salle, une table et des bancs grossiers; quelques
escabeaux ça et là; des ustensiles de cuisine ébréchés, traînant avec
des instruments aratoires en un coin; des faïences fêlées, plus ou moins
enluminées, sur un évier; contre la muraille, une douzaine de gravures,
aux couleurs provocantes, représentant le Juif-Errant, Washington,
Napoléon, Franklin, quelques scènes de bataille ou de religion, voilà
pour le mobilier.
L'âtre est vis-à-vis de la porte.
Des statuettes en cire; des brimborions; des pommes, des oranges,
entremêlées de courges sèches ornent la cheminée, au-dessus de laquelle
on voit parfois accroché un benjô ou quelque méchant violon.
Vous ai-je dit que les carreaux de la case sont fréquemment en parchemin
ou remplacés par un chiffon, un vieux chapeau?
Et tel est le logis du nègre, celui où il naît, vit, meurt,--logis qui
n'a guère changé depuis que l'esclavage existe, qui ne changera guère
tant qu'il existera.
Le major Flogger était riche; le domicile de ses noirs passait pour
luxueux. Sans sa sévérité bien connue, on l'eût peut-être accusé de les
vouloir émanciper. Mais en leur donnant une demeure comparativement plus
confortable que celle qui leur est ordinairement accordée, le major ne
consultait que ses intérêts.
--Que je soigne mal mes chevaux ou mes boeufs, qui y perdra? moi,
disait-il. De même pour mes nègres.
Ce raisonnement était juste.
Aussi, malgré la violence de son tempérament, et les châtiments qu'il
infligeait sans pitié à ses esclaves, le major Flogger avait-il la
réputation d'un philanthrope.
Les nègres des habitations voisines enviaient le sort des siens; car le
noir est moins sensible aux coups qu'à la bonne chère.
Il se laissera volontiers battre, pourvu que vous augmentiez sa ration
de nourriture ou de tafia. C'est un des tristes fruits de la servitude
que de flétrir la dignité individuelle et d'aiguiser les appétits
physiques.
Entrons dans l'habitation du major Flogger, malgré cette meute de chiens
énormes et féroces, de chiens dressés pour la chasse à l'esclave,--qui
hurlent à notre approche.
Un chant nous appelle dans la case, à droite du pavillon. Semblable aux
autres, cette case s'en distingue cependant par un air de propreté qui
flatte agréablement les sens.
Les meubles y sont aussi rares et aussi peu coûteux que dans les cabanes
voisines, mais leur arrangement, leur netteté, leur luisant, plaisent à
la vue.
Nous sommes au dimanche, jour du Seigneur, jour d'observance rigoureuse
dans les États de l'Union, les esclaves ont suspendu les travaux, ils se
reposent chez eux.
Dans la case en question, nous trouvons quatre personnes: un homme à son
hiver, un dans la force de l'âge, un garçon de vingt-cinq ans, une fille
de vingt.
Ils sont noirs comme l'ébène; pas une ligne, pas une nuance fugitive
ne dénient leur origine. Vierge de tout mélange est aussi leur sang. La
lubricité des blancs ne l'a pas encore altéré. Mais quoique ayant
des traits généraux qui annoncent une même souche, ils diffèrent par
l'expression du visage.
La face du vieillard, creuse, recroquevillée, lourde, annonce
l'hébétement. Celle de l'homme mûr, son fils, plus ouverte, mais
guindée, timide, parle de soumission. La figure des jeunes gens est
toute différente: à les voir, on sent que l'intelligence circule avec la
vie dans leurs artères.
Ils lisent le livre divin, la Bible, tandis que leur père fume en
silence, et que le grand-père chantonne d'un ton dolent, sur un air
lamentable:
Si nègre était blanc,
Li serait content;
Li aurait bon femme,
Li dirait madame,
Si nègre était blanc.
Au jour li travaille,
A nuit li pleurer,
Son maître li fouaille,
Et li murmurer:
Si nègre était blanc,
Li serait content;
Li aurait bon'femme,
Li dirait madame,
Si nègre était blanc.
Mais li nègre esclave,
Loin de son pays.
Adieu, bon goyave;
Adieu, bon cri-cri.
Si nègre était blanc,
Li serait content;
Li aurait bon femme,
Li dirait madame,
Si nègre était blanc.
Mais la délivrance
Un jour li viendra,
Li fera bombance
Et li chantera:
Bon noir vaut bien blanc,
Et li ben content,
Li dit à son femme:
Eh! bonjour, madame,
Libre comme blanc.
--Oui, libres comme blancs! répéta John Coppeland, ainsi se nommait le
petit-fils du vieillard;--il serait bien à souhaiter!--Mais que loin
encore est ce temps!
--Ah! mon frère, il nous faut espérer en la Providence, dit la jeune
fille.
John haussa les épaules avec impatience.
--La Providence! la Providence! un mot creux! murmura-t-il entre ses
dents.
--Ne blasphème pas! s'écria-t-elle, en lui posant sa main sur la bouche.
--Je dis la vérité, Bess, répondit John.
--Il dit la vérité, appuya son père. Ma fille verse-moi un verre de
tafia.
--Vous buvez trop et cela vous fait mal, dit Elisabeth[7]. Vous savez
que la liqueur vous trouble la tête.
[Note 7: On sait que Bess n'est que l'abréviation de ce nom.]
--Qu'importe! dit le nègre d'un ton sourd, quand on est malheureux, il
faut oublier ses maux, et la boisson noie le chagrin.
En ce moment, comme pour approuver les paroles de son fils, le vieux
Coppeland disait de sa voix chevrotante:
Pour chasser tristesse,
Li pauvre paria,
Li chercher ivresse
Dans bon tafia.
--Ils ont raison, s'écria John, pendant que sa soeur servait leur
père, ils ont raison. Moi aussi je veux ne plus me rappeler... je veux
boire...
--Oh! non, non, mon bon frère; tu ne feras pas cela, dit Elisabeth en
lui prenant tendrement les mains.
--Pourquoi! Notre vie n'est-elle pas intolérable?
--Dieu nous arrachera encore aux fers de l'ennemi.
--Dieu ne s'occupe pas des noirs! proféra le jeune homme avec une
amertume indicible.
--Une fois pourtant il nous avait tirés de la servitude.
--Oui, pour nous y faire retomber plus cruellement.
--Sans notre pauvre mère... commença Bess.
--Ah! notre mère, interrompit John, c'est elle qui nous a tous perdus!
--Tous! répéta son père, en frappant du poing sur la table.
John continua avec vivacité:
--Quelle folie de l'avoir écoutée! d'avoir repassé du Canada aux
États-Unis, de Chatam à Détroit, pour assister à cette fête du 4
juillet.
--Fête de l'Indépendance! bredouilla le vieillard.
--L'Indépendance des blancs et l'esclavage des noirs, repartit John avec
colère. Nous étions sauvés, libres, et nous nous sommes fait reprendre,
ce jour-là, par nos bourreaux. Ah! elle nous coûte cher la fantaisie de
ma mère!
--Ne parle pas mal de celle qui nous a donné la vie, prononça Elisabeth
avec un accent de doux reproche.
--Mieux eût valu, cent fois, que nous fussions à jamais restés dans le
néant! s'exclama John d'un air farouche.
--A boire! Bess, à boire! je veux boire! balbutia le père en tendant son
verre à demi plein.
Le septuagénaire avait repris son couplet.
Pour chasser tristesse,
Li pauvre paria,
Li chercher....
En ce moment, la porte de la case s'ouvrit brusquement et un homme
entra.
--Bess, dit-il en s'adressant à la jeune fille, le maître te demande.
Elle rougit et pâlit tour à tour.
--Que veut-il encore aujourd'hui? marmotta John.
--Sans doute un bouquet de fleurs pour mademoiselle, répondit Bess en
essayant de vaincre l'émotion dont elle avait été saisie.
Puis, se tournant vers le nouveau venu:
--Je viens tout de suite, monsieur Pierre, dit-elle.
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