Trois ans se sont écoulés; nous sommes en 1858. Brown a senti que
c'était au fer, non à la parole, à la plume, qu'il devait désormais
demander la poursuite de sa noble entreprise. Il a fait un appel aux
abolitionnistes. Ils sont accourus en foule se ranger sous le drapeau de
l'intrépide capitaine.
De leur côté les esclavagistes, conduits par un nommé Hamilton, et
appuyés de l'autorité du gouverneur Shannon ont fait une levée de
boucliers pour imposer l'application du bill de Nebraska.
Les uns et les autres ravagent, à qui mieux mieux les frontières
du Kansas et du Missouri. Ils se livrent journellement des combats
acharnés.
Jusqu'à présent, la victoire a secondé les armes des Brownistes, et leur
petite armée se grossit, chaque jour, de recrues nouvelles.
Le capitaine a tenu la parole donnée à Edwin Coppie: deux jours après
l'incarcération du jeune homme, il ameutait les habitants de Lawrence.
On enfonçait les portes de la prison, et le captif était rendu à la
liberté.
Brown en avait aussitôt fait son second lieutenant.
Devenus nombreux, les abolitionnistes s'élevèrent un camp fortifié dans
les gorges des montagnes, à quelques lieues au sud-est de la rivière
Kansas.
Ce camp était adossé à une forêt vierge, impénétrable, qui l'abritait
en partie. Il avait la figure d'une hure de sanglier, dont le groin,
formant bastion, était défendu par une haute palissade, surmontée d'une
galerie, construite avec les abattis branchus des arbres.
Le front de bandière, reliant de chaque côté le bastion à la forêt,
était composé de troncs de pins, inextricablement enchevêtrés, qui en
faisaient une barrière infranchissable.
Le camp ainsi établi à l'ouest de la forêt commandait une plaine
immense. Il eût été impossible à l'ennemi le plus rusé de s'en approcher
sans être aperçu, à plusieurs milles de distance, par les sentinelles
placées en vedette sur la galerie.
A l'intérieur, se dressaient des tentes de cuir, des huttes de
feuillage.
Une vingtaine de lourds fourgons, semblables à celui que nous avons
précédemment décrit, étaient rangés, bout à bout, le long des courtines
et les fortifiaient encore.
Des troupeaux broutaient dans un parc au milieu du retranchement, dont
la position paraissait inexpugnable; au dehors, le gibier abondait.
Aussi la sécurité la plus grande régnait-elle au milieu des Brownistes;
et sans la sévérité ascétique de leur chef, ils eussent vraiment mené
joyeuse vie aux moments de loisir.
Parmi, on trouvait des gens de tout pays, de toute origine, de tout
état, nous le pouvons dire. Oubliant leurs dissensions nationales, leurs
préjugés de race ou de caste, ils n'en vivaient pas moins en amis et
souvent dans la plus grande intimité.
C'est ainsi qu'un Français avait noué avec Coppie une liaison fort
étroite.
Ce Français se nommait Jules Moreau. C'était un homme jeune, que les
luttes civiles de sa patrie avaient jeté sur le sol américain, l'esprit
d'aventure conduit dans le Kansas.
Jules Moreau était né à Paris, rue de la Tonnellerie, en face cette
maison qui porte le n° 3, et qui vit naître Molière. Ce voisinage décida
de sa vocation: à seize ans, il caressait la Muse, comme il disait
jovialement; à dix-sept, son père, indigné d'avoir pour fils un poète,
le jetait à la porte de cette maison paternelle qui se glorifiait
d'avoir illustré les piliers des Halles pendant trois siècles dans le
commerce des cotonnades et des droguets.
Un souffle d'idées nouvelles faisait alors tressaillir toute la jeunesse
française: c'était en 1848. Je n'ai point à rappeler ici les événements
de cette époque encore trop près de nous pour être jugée; que l'on sache
seulement que Moreau embrassa avec ardeur les doctrines du jour, et
que proscrit, pour avoir pris part aux événements de juin, il passa aux
États-Unis.
A son arrivée à New-York, il se fit professeur, puis journaliste. Il
vécut de cette vie de l'exilé, la plus triste de toutes: il eut, comme
tous ses compagnons, ses heures d'abattement. Mais sa nature virile
reprit le dessus, et lorsque quelques années de séjour l'eurent mis au
courant de la langue du pays, il se mêla franchement à cette population
cosmopolite qui couvre les États-Unis de ses rameaux multiples, et se
prit à aimer sa patrie adoptive.
Jules Moreau avait alors vingt-six ans: c'était un robuste garçon de
taille moyenne, bien découplé, alerte; son oeil bleu était vif, et sa
voix rieuse était sympathique. Le désir de faire fortune l'avait amené
dans le Kansas, mais ses instincts vagabonds l'avaient détourné de sa
route: il s'était jeté corps et âme dans le parti de Brown. Quant à la
France, il y songeait fort peu: s'il pensait quelquefois à son père, le
seul être vivant de sa famille, ce souvenir ne soulevait dans son âme
nul regret, il savait que le père Moreau, boutiquier avant tout, avait
son existence assurée, et que son esprit, commercialement occupé, ne
souffrait nullement de son absence.
Parfois aussi, dans ses rêves, apparaissait une ravissante tête de jeune
fille; il souriait à cette réflexion des journées amoureuses; puis, il
secouait la tête comme pour en chasser le passé, et il rentrait dans la
vie réelle avec une chanson sur les lèvres.
Jules avait en un mot toute l'insouciance qui nous caractérise: il
était gai, aventureux, très tolérant, faisant le bien et le mal sans le
savoir, se laissant aller à ses passions, voyant rarement le but qu'il
voulait atteindre, et ne s'inquiétant pas toujours des moyens à employer
pour y arriver: réussissait-il dans une entreprise, et s'il regardait en
arrière, il était souvent tout étonné d'avoir froissé un ami, écrasé un
coeur, commis un de ces mille crimes que la justice humaine ne qualifie
pas, mais que l'honnêteté condamne sévèrement; alors, sa conscience se
révoltait contre lui-même, et il tâchait de racheter la faute, commise
par sa légèreté, en se vouant à quelqu'un de ces actes sublimes que les
hommes de coeur seuls peuvent concevoir et accomplir.
Tel était Jules Moreau, ou plutôt le _Frenchman_, comme l'appelaient ses
compagnons américains qui l'aimaient beaucoup.
Un soir, après une chaude journée, Edwin Coppie étant de garde à l'un
des angles du camp, Jules Moreau fut le joindre pour l'aider à passer
plus agréablement sa faction.
Le temps était beau, le ciel sans nuages, et le soleil s'en allait
dormir, dans une majestueuse sérénité, aux savanes du Mexique.
Tout faisait silence. On eût dit que la nature s'était recueillie pour
assister au coucher de l'astre diurne. La brise elle-même taisait
ses harmonieux frémissements. Mais le spectacle n'en était pas moins
admirable. S'il manquait de voix, de musique, il s'enrichissait des plus
splendides décors; s'il ne parlait point à l'oreille, il enchantait les
yeux.
Aux derniers rayons du céleste flambeau, l'immense prairie, déployée
au pied des retranchements, apparaissait comme une mer de feu; et les
arbres de la forêt, enflammés par ses lueurs ardentes, miroitant sur
le glacis des feuillages, ressemblaient aux girandoles d'une féerique
illumination _a giorno_.
Enivré par cette scène splendide, Edwin s'était laissé tomber dans une
profonde rêverie.
Il pensait à son pays natal, à sa bonne mère, à sa fiancée qu'il aimait
d'autant plus maintenant qu'il désespérait de l'épouser jamais. Il
n'entendit point le pas de Moreau.
--Eh bien! camarade, dit celui-ci en mettant la main sur l'épaule de
l'Américain; eh bien, à quoi diable songez-vous? vous avez l'air triste
comme une perruche muette.
Brusquement arraché à sa préoccupation, Coppie tressaillit. D'une voix
embarrassée, il balbutia:
--Ma foi, non, je ne suis pas triste, mais plutôt fatigué par la chasse
que nous avons faite ce matin.
Jules se prit à rire.
--Vous? fatigué! s'écria-t-il, allons donc! vous l'homme aux jarrets
d'acier! vous, le marcheur le plus intrépide des États. Laissez-moi me
plaindre, moi, à la bonne heure, je n'avais jamais chassé que dans la
plaine Saint-Denis, un désert semé de guinguettes et où l'on rencontre
plus de gibiers en cornettes que de lièvres et de perdreaux.
--Toujours de bonne humeur, fit Edwin en souriant.
--La vie n'est-elle pas une vallée de larmes et ne faut-il pas rire pour
la traverser? Tenez, ami, continua Moreau, je parierais que vous avez
en ce moment la nostalgie, et que vous songez peut-être à quelque blonde
fiancée qui vous attend, nouvelle Pénélope, dans un coin de l'Iowa.
--Vous pourriez dire vrai.
--Ah! c'est que je m'y connais, moi; parfois il m'arrive de rêvasser à
la France, à Paris, aux boulevards, et à une certaine petite rue près le
carré Saint-Martin, où demeure la plus ravissante houri que j'aie jamais
aimée.
--Et vous l'aimez toujours? demanda l'Américain.
--Toujours... Paméla...
--Elle se nomme Paméla?
--Oui; lorsque je quittai Paris, toutes les femmes aimées se nommaient
Paméla, surtout si elles étaient modistes.
--Alors, c'est un nom universel.
--Universel, comme vous le dites; aussi, lorsqu'on a aimé une Paméla, on
a aimé toutes les femmes.
--Et êtes-vous fidèle à cet amour?
--Fidèle! je le crois bien; j'ai pour Paméla un culte, une adoration,
tels que toutes les fois que je rencontre une femme jeune, jolie,
aimable, brune, blonde, ou noire...
--Eh bien?
--Eh bien! je l'aime... en souvenir de Paméla.
--Singulière théorie que la vôtre!
--C'est la théorie du rayonnement de l'amour; j'aime, comment puis-je
prouver que j'aime, si ce n'est en aimant; et comment puis-je aimer...
--Oh! oh! fit Coppie. Cette théorie de l'amour me paraît insensée, pour
ne pas dire immorale.
--De quelle manière aimez-vous donc, vous?
--De quelle manière nous aimons? mais, probablement comme vous; car,
vous ne me faites pas l'effet d'avoir jamais été un amant bien épris.
--Ah! mon cher, dit Moreau, vous ne savez pas avec quelle fougue j'aime!
Paméla ne m'a pas résisté, mais si elle m'eût résisté... je l'eusse
poignardée, termina-t-il en riant et en faisant un geste tragi-comique.
--Vous plaisantez toujours, on ne peut même parler sérieusement avec
vous.
--Ma théorie est très sérieuse, croyez-m'en; mais nous ne saurions
discuter ensemble, mon cher puritain.
--Vous avez peut-être raison: d'ailleurs, l'amour dépend de la femme qui
l'inspire.
--Sans doute, sans doute, et puis vous avez encore des fiancées et nous
n'en avons plus; vous aimez probablement quelque fière créature, aux
formes robustes et aux yeux mélancoliques comme en a peint Teniers.
--Vous vous trompez, dit Coppie, mais laissons cette discussion,
asseyez-vous là; j'ai l'âme triste ce soir, et j'ai besoin de causer
avec un ami.
Jules Moreau lui prit la main et la serra cordialement.
--Je vous remercie pour ce mot.
--Croyez-vous aux pressentiments?
--Quelquefois, répondit le Français!
--Eh bien, je ne sais ce qui se passe en moi, ce soir: je sens que ma
vie va entrer dans une phase nouvelle; je ne puis prévoir les événements
qui surgissent; mais j'ai le coeur serré, et malgré moi mon esprit
se reporte vers le charmant cottage de Dubuque, où demeure Rebecca
Sherrington; il me semble que je n'atteindrai jamais cette terre
promise.
--Bah! ne vous laissez pas abattre ainsi, dit Moreau; vous êtes
simplement en mauvaise disposition.
--Non, je vous le répète, j'ai de tristes pressentiments. Vous le savez,
quoiqu'il y ait peu de temps que nous vivions côte à côte, l'entreprise
dans laquelle nous sommes embarqués ne m'effraie nullement, la sainteté
de la cause que nous défendons est telle qu'il faudrait douter de Dieu
lui-même pour ne pas être sûr du triomphe. Mais en dehors des faits de
la guerre, il me semble qu'il va surgir quelque événement imprévu qui me
séparera pour l'éternité de celle que j'aime.
--Vision! vision, que tout cela! exclama Moreau.
--Si vous saviez combien j'aime Rebecca, mon ami, vous ne seriez pas
aussi sceptique. Sa figure angélique est toujours devant mes yeux, mes
pensées; elle préside à toutes mes actions; jusqu'à présent, ce souvenir
m'était doux; je prévoyais le jour du retour, j'espérais me faire
pardonner ce qu'elle appelle ma folie; aujourd'hui, rien! son image
semble avoir pâli, et mon esprit si complaisant à se représenter ses
joies futures, se refuse maintenant à broder une image de félicité pour
l'avenir. Il me semble qu'un malheur plane sur ma tête.
--Enfantillage! dit gaiement Moreau, vous reverrez votre Rebecca, elle
vous absoudra entre deux baisers, et moi je retrouverai dans quelque
comté de votre Amérique une nouvelle Paméla.
A cet instant, Frederick Brown vint se mettre en tiers dans la
conversation.
Frère, dit-il à Edwin, il y a un coup de main à faire.
--Expliquez-vous, dit celui-ci.
--Voici ce que c'est: Entraîné hier à la poursuite d'un élan, je
m'éloignai de deux ou trois milles de notre parti, et j'arrivai à
l'habitation d'un esclavagiste dur et cruel qui malmène des centaines de
nègres.
--Qui vous a fourni ces détails?
--Ce sont des noirs de l'habitation avec lesquels j'ai pris langue; je
leur ai promis notre concours pour les délivrer.
--Et tu as bien fait, mon fils, dit le vieux Brown en débouchant tout à
coup de derrière un chariot.
A son approche, Edwin et Moreau s'étaient respectueusement levés.
--Oui, continua le capitaine, tu as bien fait. Ta découverte me cause un
vrai plaisir, car nos hommes s'engourdissent depuis quelque temps dans
l'inaction; et l'inaction conduit à la paresse, fléau de l'humanité. «Le
paresseux a la main à la table du festin, il a de la peine à la porter à
sa bouche.»
Après un instant de méditation, Brown reprit:
--Mais, dis-moi où est cette habitation?
--A vingt milles environ d'ici, dans l'État du Missouri.
--Est-elle gardée?
--Oui. Par une douzaine de domestiques blancs seulement?
--Et les nègres?
--Tous, repartit vivement Frederick, sont disposés à la révolte.
--Bien, dit Brown s'éloignant, je vais songer à cette affaire.