La maison qu'occupaient Brown et ses compagnons, lors de leur
arrestation, était un ancien moulin sur les bords du Kansas.
Il servait alors de manutention à la troupe.
Le gouverneur l'avait lui-même désigné pour logement des Brownistes.
Cette désignation n'avait pas été faite sans intention.
Le moulin Blanc, ainsi l'appelait-on parce qu'il avait été jadis
blanchi à la chaux, était situé à une portée de fusil de la ville, à
l'embouchure d'un ruisseau qui se versait dans le Kansas.
Cet isolement favorisait admirablement la perfidie que méditait
Robinson.
Il n'eut pas de peine, comme on l'a vu, à surprendre ses victimes et à
les charger de liens.
Ailleurs, leur cris eussent pu être entendus, et la population de
Lawrence entière aurait volé à leur secours; mais là ils furent étouffés
comme dans un tombeau.
Se croyant sûr des officiers de son état-major, qui devaient juger Brown
le lendemain, le gouverneur Robinson rentra chez lui, enchanté de son
expédition.
Cependant un homme avait vu les soldats rôder autour du moulin Blanc, il
les avait aussi vus entrer et le bruit de la résistance était arrivé à
ses oreilles.
Cet homme, c'était César, le nègre.
Il n'avait pas osé prendre part au banquet, s'était tenu à une distance
respectueuse de son maître pendant le dîner, l'avait suivi de même,
quand les habitants de Lawrence le conduisaient au moulin, et puis, il
s'était, ma foi, couché à la belle étoile, près du ruisseau, après leur
départ.
Éveillé par la venue de la troupe, et craignant tout d'abord pour sa
propre personne, César s'était tapi dans un buisson et avait fait le
guet.
Voilà comment il avait été, en partie, témoin de la scène que nous avons
rapportée dans le chapitre précédent.
Rassuré sur son compte, César s'ingénia à deviner ce qui s'était passé
au-dedans du moulin, en rapprochant les faits auxquels il avait assisté,
pour s'en faire un fil conducteur.
Mais il ne put arriver à une conclusion satisfaisante.
Les sentinelles restées en faction autour du moulin, après la retraite
de la plus grande partie de la troupe, ne suffirent pas à éclairer cet
esprit épais.
Cependant César était naturellement curieux,--curieux comme un nègre,
c'est tout dire.
Après avoir, durant un quart d'heure, ruminé, opposé les dangers qui
l'environnaient à la vivacité de son désir, il résolut de tâcher de le
satisfaire.
--Moi vouloir voir ce qu'ils ont fait, moi verra, se dit-il.
Et, se mettant à quatre pattes, il se rapprocha du moulin, sans avoir
été aperçu des factionnaires, quoique la nuit ne fût pas très sombre.
Derrière le bâtiment se trouvait un bief profond, mais tari depuis
quelques mois.
Le lit en était tapissé de hautes herbes et de pariétaires.
César, s'étant traîné jusqu'à ce bief, y descendit, et masqué par
les herbages, pouvant observer sans crainte d'attirer l'attention, il
examina le moulin.
De ce côté, il n'y avait aucune porte; de la lumière brillait aux quatre
fenêtres qui perçaient la muraille, mais elles étaient bien trop élevées
pour qu'un homme réussît à les atteindre sans échelle.
--Haut! très haut! diablement haut! trop haut! murmura César en les
mesurant de l'oeil.
Il réfléchit une minute et ajouta piteusement:
--Falloir des ailes pour monter là; mais noir, point d'ailes, non, point
du tout.
Pourtant, il n'était pas tout à fait convaincu, car il se coula plus
avant dans le bief.
Il avait remarqué que le tambour de la roue du moulin dépassait de cinq
ou six pieds le niveau des digues du canal, et il espérait, en grimpant
dessus, pouvoir atteindre une des fenêtres.
Mais alors, il découvrit une sentinelle, l'arme au bras, qui montait la
garde à deux pas au delà.
C'était plus qu'il n'en fallait pour le faire renoncer à son projet.
En désespoir de cause, il allait abandonner la partie, quand il
distingua, tout à coup, l'ouverture par laquelle passait l'arbre qui
mettait autrefois la roue en communication avec les meules du moulin.
César bondit de joie.
Son imprudence faillit lui être funeste, car la sentinelle, entendant du
bruit, cria aussitôt:
--Qui va là!
Plus mort que vif, le nègre s'enfonça sous la cage.
--Je me serai trompé, marmotta le factionnaire; c'est probablement
quelque loutre qui rentrait dans son trou.
Rassuré par ces paroles, César s'accrocha aux aubes de la roue, gravit
agilement jusqu'à l'arbre, et se glissa à l'intérieur du moulin.
De nouveaux embarras l'y attendaient.
On n'y voyait goutte, et chaque mouvement exposait notre homme à se
rompre le cou dans quelque fosse.
A cheval sur son arbre, il en gagna, en tâtonnant, l'autre extrémité.
Puis, allant, venant, allongeant les bras de côté et d'autre, il finit
par rencontrer une échelle.
Bientôt il fut au faîte.
Une trappe s'opposait à son passage; il la rabattit intérieurement d'un
coup d'épaule.
D'abord, il se retrouva dans les ténèbres. Mais, en levant la tête, il
vit la lumière qui filtrait au plafond.
On causait au-dessus de lui.
Il reconnut la voix du vieux Brown et de ses fils.
--Soyez sans inquiétude, mes enfants, disait le capitaine; justice se
fera. Robinson lui-même ne tardera pas à reconnaître ses torts
envers nous. Croyez-en ma parole et ne vous alarmez point comme des
femmelettes. «Les yeux du Seigneur veillent sur ceux qui le craignent;
il est la source de leur puissance, le soutien de leur force, leur abri
contre la chaleur et leur ombre contre l'ardeur du jour.»
--Il n'en est pas moins cruel d'être ainsi méconnu des siens, répondit
amèrement Frederick.
--Pourquoi murmurer? continua Brown avec douceur. L'homme n'est-il
pas fait pour souffrir? Notre divin Rédempteur n'a-t-il pas souffert
patiemment les outrages et la mort de ceux qu'il venait sauver?
Tandis qu'il s'entretenait ainsi, César, dont les yeux s'habituaient
insensiblement à l'obscurité, étudiait le lieu où il s'était introduit.
C'était la chambre destinée aux meules.
En s'approchant d'un vieux blutoir, tout en guenilles, le nègre remarqua
que le son des paroles arrivait plus distinctement à lui.
Il passa la tête par l'orifice de ce blutoir, et regarda en l'air.
Le cylindre montait jusqu'au plafond, et débouchait évidemment sous
quelque meuble de la pièce supérieure; car un large, mais faible
rayon de lumière oblique, obscurci par d'épaisses toiles d'araignée,
s'épanouissait à l'autre bout du tamis.
César n'eut pas de peine à se hisser à ce trou.
Un bois de lit le recouvrait.
--Massa? cria le nègre.
Aussitôt les conversations cessèrent.
--Massa Brown? répéta l'Africain.
--Qui est-ce qui appelle? demanda le capitaine.
--C'est moi, César, nègre à vous.
--César? où êtes-vous?
--En effet, c'est lui, il n'y a pas à se méprendre sur sa voix; mais où
est-il? dit un des fils de Brown.
--Ici, regardez sous lit, répondit le noir.
Et, plaçant ses coudes sur les bords du trou, il souleva la couchette
avec sa tête, la déposa à quelques pieds, et montra sa face hideuse,
souriante, toute barbouillée de farine, dans la pièce où se tenaient les
prisonniers.
Malgré les dangers de leur situation, ceux-ci ne purent s'empêcher de
rire.
La moitié du corps dans son trou, l'autre moitié au dehors, César les
contemplait d'un air ébahi.
Il cherchait l'explication de ces liens qu'on leur avait mis aux mains
et aux pieds.
La pauvre cervelle n'y comprenait rien.
Le premier, Edwin Coppie cessa de rire:
--Avez-vous un couteau? lui demanda-t-il.
--Oui, massa, un, deux, trois couteaux.
--Bien. Coupez ces cordes avec lesquelles on nous a liés, et
indiquez-nous le chemin qui vous a conduit ici.
César s'élança dans la chambre et fit ce qu'on désirait de lui.
En moins de cinq minutes, tous les captifs avaient recouvré la liberté
de leurs mouvements. César leur enseigna la route qu'il avait suivie
pour arriver à eux, et, un à un, ils commencèrent à sortir de leur
prison.
Tous les fils de Brown étaient déjà partis. Une restait plus dans la
chambre que leur père avec Edwin Coppie, qui n'avaient pas voulu quitter
la place avant que les autres fussent sauvés, quand la détonation d'une
arme à feu et les cris:
»Aux armes! aux armes!» troublèrent le silence de la nuit.
Edwin, qui s'apprêtait à descendre, rentra dans la pièce en disant:
--Nous sommes perdus!
--Que la volonté de Dieu soit faite! dit froidement Brown.
--Il s'assit au pied du lit et attendit, avec calme, l'arrivée des
soldats qui montaient, en vociférant, l'escalier de leur chambre.
Inutile de dire qu'ils n'épargnèrent pas aux deux captifs les reproches
et les mauvais traitements.
Ils furent rattachés, puis enfermés dans une autre pièce sous la garde
de quatre hommes.
Mais Brown eut le plaisir d'apprendre que ses enfants s'étaient échappés
sains et saufs.
--Jeune homme, ne vous désespérez pas, dit-il à Edwin. Le jour de demain
vous apportera une bonne nouvelle.
Il se trompait.
Traduits, le lendemain, devant un conseil de guerre, Georges Brown fut
acquitté, il est vrai; mais il ne dut son acquittement qu'à l'attitude
de la foule qui avait envahi la salle du prétoire.
Elle voulait la liberté de son héros, menaçant de lyncher ceux qui
auraient l'imprudence de le retenir dans les fers.
Le gouverneur Robinson céda.
Cependant il lui fallait une victime. Son courroux retomba sur Edwin
Coppie; il prétendit qu'il l'avait insulté, et le fit condamner à six
mois de détention.
Satisfait de la concession qu'il avait obtenue, le peuple abandonna
Coppie à son malheureux destin.
Brown ne l'oublia point. Il le rassura par ces mots, prononcés à
mi-voix, en le quittant:
--Jeune homme, aie courage, l'injustice t'inflige six mois de prison, la
justice te rendra la liberté avant six jours. Au revoir, sois toujours
fidèle à notre devise: Tout pour l'abolition de l'esclavage!
--Merci, capitaine, répondit fermement Edwin, j'ai foi en vous!
Une voiture, attelée de deux chevaux blancs enguirlandés de fleurs,
attendait à la porte du tribunal.
Brown y fut porté au milieu des acclamations assourdissantes de ses
partisans, qui _hissèrent_[6] le gouverneur Robinson, lorsqu'il sortit
un peu après de la salle d'audience.
[Note 6: Ce terme très expressif, formant onomatopée, a été emprunté
par les Franco-Américains aux Anglais. Il vient du verbe to _hiss_
(_siffler_ quelqu'un).]