La vue de cette troupe, dix fois plus nombreuse que la leur, inspira un
certain émoi aux jeunes gens.
--Ce sont les esclavagistes, s'écria Coppie avec exaltation; nous ne
pouvons leur échapper, mais il faut leur faire payer chèrement notre
vie.
--Bien parlé, mon fila, dit le vieux Brown, en lui serrant
affectueusement la main. Délibérons vite, car le Seigneur a dit: «Les
pensées s'affermissent par le conseil et la guerre doit être dirigée par
la prudence.» Quel est ton avis?
--Mon avis, répondit Edwin, c'est qu'il faut nous embusquer tous dans le
bois, et attendre ces misérables sous son couvert.
--Mais, objecta Aaron Brown, nous serons obligés de descendre de cheval.
--Sans doute, reprit Coppie.
Hanlett secoua la tête.
Edwin poursuivit rapidement;
--Les vaincus ont laissé ici la plupart de leurs armes toutes chargées;
ramassons-les, nous nous les partagerons, et avec les carabines, les
pistolets, chacun de nous pourra aisément tenir tête à dix hommes.
--Ce plan est sage, dit Brown le père.
Il appela César.
--Tu tiendras nos chevaux en main, lui dit-il, et tu resteras sans
bouger derrière le bois.
--Nègre faire ça, répondit l'Africain en dansant.
--A l'oeuvre donc! fit Cox, sautant à terre.
--Tous allaient imiter son exemple, quand Stevens qui, posté derrière un
arbre, examinait la troupe à l'aide d'une lunette, cria:
--Rassurez-vous, rassurez-vous, ce sont nos amis!
--Quels amis? demanda Brown.
--Nos amis de Lawrence, le gouverneur Robinson à leur tête.
La plupart des auditeurs poussèrent une exclamation de surprise et de
joie, en se précipitant vers Cox, afin de vérifier la nouvelle.
Mais le vieux Brown ne parut point partager leur contentement. Les rides
de son front se rapprochèrent. Un éclair traversa ses yeux; il murmura
d'un ton sombre:
--Un ami! le gouverneur Robinson; un envieux! qui met la plus noble
des causes au service de son ambition! J'aimerais autant l'arrivée des
esclavagistes que la sienne.
--Si massa voulait? disait César qui, demeuré derrière son maître, avait
entendu ces paroles.
Et il porta, avec un geste significatif, la main sur un long coutelas
pendu à sa ceinture.
Brown ne le comprit que trop, car il entra dans une colère terrible:
--Va-t-en! démon, fils de Bélial, lui cria-t-il; va-t'en! tu es indigne
des sacrifices que l'on fait pour arracher ta race à la servitude. Si
jamais tu te permets de pareilles propositions, je te ferai punir
comme assassin: «Celui qui veut se venger rencontrera la vengeance du
Seigneur, et le Seigneur tiendra en réserve ses péchés.»
Effrayé par l'orage qu'il avait attiré sur sa tête, César se jeta dans
les broussailles.
--Mon père, demanda Aaron au capitaine, les cavaliers là-bas apprêtent
leurs armes. Il ne nous reconnaissent pas, sans doute; faut-il aller à
leur rencontre?
--Non, mon fils, prends seulement ta cravate et noue-la au bout de ta
carabine en signe d'amitié.
Le jeune homme obéit, et bientôt la nouvelle bande fut sur le champ de
bataille.
Elle se composait d'une centaine d'hommes, montés sur des mustangs,
grossièrement vêtus de pelleteries et armés jusqu'aux dents.
--Hourrah! hourrah! hourrah pour Brown! hip! hip! hip! hourrah!
hurlèrent-ils en choeur, dès qu'ils aperçurent le capitaine.
--Hourrah! hourrah pour l'émancipation des esclaves! répondirent ses
fila.
--Hourrah pour le gouverneur Robinson! essaya une voix dans la foule.
Mais cette voix ne trouva point d'écho; et, pendant cinq minutes, il y
eut une confusion d'apostrophes, de questions, de bruyantes poignées de
main, qui empêcha les deux chefs de se communiquer leurs rapports.
Enfin, le gouverneur Robinson, impatienté de l'ovation que ses gens
faisaient à Brown, commanda à un clairon de sonner l'appel.
Aussitôt le tumulte s'apaisa et les cavaliers se rangèrent en assez bon
ordre.
Le gouverneur, dissimulant son dépit, s'avança alors vers Brown qui
semblait insensible à l'enthousiasme dont il était l'objet.
--Je vois, capitaine, dit-il en saluant légèrement, que vous avez eu le
bonheur de nous prévenir, et je vous félicite d'un triomphe...
--C'est à Dieu, protecteur de notre entreprise, qu'il faut adresser vos
félicitations, monsieur, répondit Brown d'un ton froid.
Le gouverneur grimaça un sourire.
--Et à votre bras, capitaine, et à votre bras, dit-il; combien
étaient-ils?
--Une vingtaine, je crois.
--Vous ne les avez pas poursuivis?
--Non.
--C'est un tort, capitaine, il fallait les tuer tous.
--Le sang versé inutilement retombe sur celui qui l'a répandu.
--Je ne partage pas votre avis. Quand je trouve une vipère sur mon
chemin, je l'écrase; si j'en rencontre deux, j'écrase les deux; si j'en
rencontre cent, mille, je tâche que pas une ne m'échappe.
--Les hommes sont frères quelle que soit, d'ailleurs, la différence de
leurs opinions, répliqua sentencieusement Brown.
--Frères! dit Robinson en haussant les épaules; cela peut être bon
en théorie, mais en pratique!... vous ne ferez jamais que les
abolitionnistes de l'Union soient les frères des esclavagistes.
Brown garda le silence. Son interlocuteur reprit bientôt.
--Vous saviez qu'ils se proposaient d'attaquer Lawrence?
--Je viens de l'apprendre.
--Mais, ajouta vaniteusement Robinson, si vous ne nous aviez précédés,
Hamilton et toute sa bande prêcheraient, en ce moment, l'esclavage
chez le diable. Je le répète, capitaine, vous auriez dû les tuer tous,
jusqu'au dernier, comme je tue cette vermine!
Et il déchargea son revolver sur un blessé qui gémissait à leurs pieds.
--Ce que vous faites là est indigne! s'écria Brown en se jetant sur le
gouverneur qui se disposait à assassiner de même un autre blessé.
--Capitaine, dit celui-ci avec hauteur, vous vous oubliez!
--On ne s'oublie jamais quand on empêche un homme de se déshonorer,
répliqua Brown, en arrêtant le bras de Robinson.
--Je suis votre supérieur; moi seul ici ai le droit de commander.
--Il y a plus élevé que vous ici, monsieur le gouverneur, riposta Brown,
c'est Dieu qui vous voit, Dieu, qui vous défend le meurtre!
--Capitaine, dit Robinson en frémissant de rage, vous avez levé la main
sur moi. C'est bien; je vous ordonne de me suivre à Lawrence, pour y
rendre compte de votre conduite.
--C'était mon intention, dit simplement Brown.
Ses compagnons s'étaient groupés autour de lui, et avaient assisté à la
dernière partie de cette scène.
--Capitaine, s'écria le fougueux Edwin en lançant un coup d'oeil de défi
au gouverneur, capitaine, subirez-vous les insultes?...
--Silence, mon fils! interrompit Brown.
Et s'adressant à sa troupe:
--Enfants, creusez une tombe pour les morts; puis vous placerez
les blessés dans ce chariot, et les armes que nos adversaires ont
abandonnées.
--Vive le capitaine Brown! crièrent unanimement les soldats de Robinson,
alors que celui-ci revenait, furieux, devant leur front de bataille.
--Du silence dans les rangs, ou je vous casse la tête, tas de
braillards! dit-il en parcourant la ligne au galop.
Sa menace n'eut aucun effet.
La troupe répéta de nouveau:
--Vive le capitaine Brown!
Robinson écumait; mais il était le plus faible; il résolut de dissimuler
son ressentiment.
Après avoir enseveli les victimes de l'attaque et exécuté les ordres
de leur père, par rapport aux blessés et aux armes, les fils de Brown
entourèrent le chariot.
C'était un de ces énormes wagons, comme s'en servent les émigrants et
les voyageurs dans le nord-ouest de l'Amérique septentrionale. Quoique
plus solides et plus durables que nos voitures, il n'entre pas un seul
clou, pas un seul morceau de fer dans leur fabrication. Une bande de
cuir de boeuf sauvage, appliquée fraîche sur les roues, et qui se
resserre en séchant, tient lieu de cercle de métal pour assujettir les
jantes ou la tablette de bois arrondie qui forme quelquefois ces roues.
Le véhicule était recouvert de cerceaux, sur lesquels on avait étendu
des peaux. Pour la forme--mais avec des dimensions bien autrement
considérables--il ressemblait assez à ces charretins employés par nos
paysans pour conduire leurs denrées au marché. Sur le devant de la
voiture, attelée de quatre vigoureux chevaux, le gouverneur Robinson fit
arborer le drapeau de sa troupe, comme si lui-même avait remporté la
victoire, et l'on se mit en marche dans l'ordre suivant:
Un piquet de quatre hommes;
Le chariot escorté par les brownistes;
Le gouverneur Robinson;
Le gros de sa troupe.
S'il ne s'était pas placé en tête du convoi, ce n'était pas qu'il n'en
eût l'ardent désir, mais il ne l'avait osé.
La division qui existait entre les deux chefs n'affectait en rien leur
monde.
Toutes les dispositions étaient favorables à Brown, dont le nom était
acclamé à chaque instant avec frénésie.
Dans l'après-midi, on atteignit Lawrence.
C'était une ville en embryon. L'herbe croissait dans les rues à peine
percées. Des arbres touffus, des jardina ébauchés, des flaques d'eau
où barbotaient soit des porcs, soit des canards; des broussailles, des
champs de maïs ou de patates séparaient les habitations. Et quelles
habitations! des _log-houses_ pour la plupart!
Cependant, une population nombreuse et disparate se pressait devant
les portes. On eût dit un congrès général où les diverses nations de
l'Europe et de l'Amérique avaient envoyé des représentants.
Physionomie, habillement, langue, tout avait un cachet particulier.
Yankees, Allemands, Anglais, Français, Italiens, Hollandais, Indiens,
étaient confondus pêle-mêle, contraste saisissant qui n'avait de
parallèle que dans la diversité des idiomes usités pour traduire
l'allégresse générale.
Quand parut le cortège, un formidable vivat salua Brown comme un
libérateur.
Les hommes agitèrent leurs coiffures en l'air, et tirèrent force coups
de fusil.
Les quelques femmes que possédait la colonie s'avançant au-devant du
héros, lui offrirent un magnifique bouquet de fleurs.
L'une d'elles, au nom des habitants de la ville, fit un discours
approprié à la circonstance.
--Je vous remercie de tout mon coeur, pour votre bienveillant accueil,
répondit Brown d'un ton grave; mais en faisant ce que j'ai fait je
n'ai rempli que mon devoir. Je suis donc peu digne de tant d'éloges.
Souvenez-vous, mes amis, de la maxime de l'Ecclésiaste: «Si tu suis la
justice, tu l'obtiendras, et tu t'en couvriras comme d'un vêtement de
gloire, et tu habiteras avec elle, et elle te protégera à jamais, et, au
jour de la manifestation, tu trouveras un appui.»
Ces mots furent reçus par une salve d'applaudissements; puis, Brown et
ses compagnons, enlevés de leurs chevaux, furent portés sur les épaules
de la foule, à la place publique où l'on avait préparé à la hâte un
banquet.
Banquet simple et frugal. Il se composait de venaison et poisson
bouilli, rôti ou fumé, pommes de terre et épis de maïs.
Dressé sur des planches, que supportaient des barriques, le couvert
était plus grossier encore. Rares se montraient les assiettes et les
plats de faïence: des feuilles d'écorce, des écuelles de bois les
remplaçaient.
De fourchette, de cuiller, point. Luxe encore inconnu au Kansas, le
couteau de chaque convive lui en devait tenir lieu.
Pour boissons, pour liqueurs, quelques cruches en grès; celles-ci
remplies d'eau, celles-là de whiskey ou de rhum. Au vin, à la bière, il
ne fallait pas songer; absence complète.
Le gouverneur Robinson, invité à prendre part à ce festin, s'excusa en
prétextant une indisposition.
On devina bien qu'un autre motif l'empêchait d'y assister; mais le repas
n'en fut pas moins gai, cordial, d'un entrain charmant.
On y causa de la question à l'ordre du jour--de l'abolition de
l'esclavage, et des mesures à prendre afin de résister au gouverneur
Shannon qui faisait alors tous ses efforts pour mettre en vigueur le
bill de M. Douglass; car, ainsi que nous l'avons dit, le Kansas était
partagé en deux fractions bien distinctes, l'une pour le rejet du bill,
sous les ordres de gouverneur Robinson, l'autre pour son application
sous ceux du gouverneur Shannon.
A la fin du dîner plusieurs toasts furent portés.
--A Brown!
--A ses fils!
--A ses amis!
--A l'émancipation des nègres!
--A l'union américaine!
--A la liberté!
Brown répondit à tous avec à propos, énergie et sagesse.
On se leva de table, vers neuf heures du soir, et les habitants de
Lawrence conduisirent leurs hôtes à une maison qui avait été disposée
pour les recevoir.
Accablés de fatigue, Brown et ses compagnons s'endormirent promptement.
Pendant qu'ils reposaient, une bande d'hommes armés cerna la maison,
et plusieurs militaires firent irruption dans la pièce occupée par le
capitaine.
Ses fils s'étaient éveillés. Ils tentèrent de défendre leur père. Mais,
écrasés par le nombre, ils se rendirent après une courte lutte.
On les garrotta, et on les laissa dans l'habitation dont les issues
furent fermées avec soin et gardées par les troupes du gouverneur
Robinson.
Celui-ci se vengeait. Jaloux de la renommée et de la gloire de Brown, il
avait décidé de le faire passer en conseil de guerre, sous accusation
de rébellion contre son chef, et il avait trouvé des créatures pour
soutenir cette accusation.