[Note 53: Les biscotes, massepains et autres pâtisseries sèches de
Sienne ont été longtemps célèbres dans toute l'Europe.]
[Note 54: _Il mio ingegno_; jeu de mots moins compréhensible en
français qu'en italien. _Ingegno_ veut dire à la fois génie ou esprit
dans toutes les acceptions que l'on donne à ces mots, d'une part, et
engin ou instrument, d'autre part. De même qu'_ingegno_ a parfois, en
italien, un sens concret, _engin_ peut être employé en français avec
un sens abstrait. C'est ainsi qu'une des amplifications édifiantes du
Divin a été traduite sous le titre suivant: _La passion de Jésus-Christ
vivement descrite par le divin engin de Pierre Arétin_ (Lyon, 1539).]
[Note 55: Juron très fréquent à l'époque.]
[Note 56: Elle veut parler de Saint François d'Assise, dont elle
fait deux personnages en estropiant le nom de l'Alverne (où il reçut ses
stigmates) et celui d'Assise.]
[Note 57: La Nanna estropie ces mots.]
[Note 58: Pour _Cicéron_.]
[Note 59: _La potta di Modona_: le podestat de Modène et la _nature_
de Madonna.
[Note 60: C'est-à-dire: il ne s'en aperçut pas.]
[Note 61: L'italien comme on le parle à Rome et dans la Romagne.]
[Note 62: _Ma mère ne veut pas_, surnom d'une courtisane romaine
fort à la mode en ce temps-là. D'après ce qu'on en dit dans le
_Zoppino_, son luxe était insolent, elle était très instruite, sachant
par coeur Pétrarque, Boccace et infinité de beaux vers latins de
Virgile, d'Horace, d'Ovide, etc. Elle parlait bien, en termes choisis,
ses propos étaient pleins de sens et de goût.]
[Note 63: Pasiphaé.]
[Note 64: Allusion à la fête des Tabernacles chez les Juifs. La
_pannochia_ signifierait le loulab, les loulabim, gerbes ou branches
qu'on porte dans les synagogues ce jour-là avec les dons de la terre, en
chantant la prière de Hosannah.]
[Note 65: Coeur.]
[Note 66: Il moissonne, du verbe mietere.]
[Note 67: Peintre, ami de l'Arétin dont il admirait si fort les
productions qu'il les recopiait pour soi et pour les autres admirateurs
du Divin, auxquels il les envoyait. Il était renommé pour ses
bouffonneries et fut tué par les Espagnols, le 14 mai 1527, lors du sac
de Rome.]
[Note 68: Bateleur, bouffon romain dont l'Arétin a fait un des
personnages de la _Cortigiana_. Ortensio Lando dit: «Le Rosso, bouffon,
acquit en servant Hippolyte, cardinal de Médicis, une grande fortune et
de la renommée, et il en vivra éternellement.»]
[Note 69: _Trouver Marie sur le chemin de Ravenne_, c'est aller au
congrès, faire l'amour.]
=Ci commence la troisième et dernière journée des capricieux
Ragionamenti de l'Arétin dans laquelle la Nanna raconte à l'Antonia la
vie des Putains.=
Juste en même temps que le jour, toutes deux sautèrent au bas du lit et
firent mettre toutes sortes de bonnes choses, cuites de la veille, dans
un grand panier couvert qu'elles posèrent sur la tête de la servante.
Celle-ci marchait en avant, avec une flasque poilue de _Corso_ à la
main; Antonia suivait, portant une nappe et trois serviettes sous le
bras, pour manger les provisions dans la vigne. Une fois arrivées, la
table mise sur une table de pierre qui s'y trouvait sous une treille,
avec son puits à côté, la bonne servante ouvrit le panier et en sortit
d'abord le sel, qu'elle mit sur la table, puis les serviettes pliées,
puis les couteaux. Le soleil commençait à se faire voir en plein, et,
pour qu'il ne vînt pas manger avec elles, vite elles expédièrent le
dîner; pour dessert, elles se régalèrent de la moitié d'un gros fromage
frais et d'un bon coup de vin. Laissant la servante bâfrer les restes
jusqu'au fromage et au vin inclusivement: «Tu ôteras le couvert», dit
la Nanna, qui fit deux tours de promenade dans la vigne, puis vint avec
l'Antonia s'asseoir à l'endroit où elles s'étaient assises les jours
précédents. Après qu'elles eurent un peu soufflé, l'Antonia se mit à
dire:
_Antonia._--Tout en m'habillant, je pensais que ce serait une belle
chose si quelqu'un écrivait tes conversations, racontait la vie des
Prêtres, des Moines et des séculiers; en l'écoutant, celles que tu y
désignes riraient bien d'eux, comme eux d'ailleurs riraient bien de
nous, qui, pour paraître fines entre toutes, donnons tant d'armes contre
nous-mêmes. Il me semble que je ne sais qui s'en occupe de les écrire;
les oreilles me tintent: cela doit être vrai.
_Nanna._--Il ne peut pas en être autrement. Mais venons à l'entrée que
fit avec moi ma mère à Rome.
_Antonia._--Oui, venons-y.
_Nanna._--Si je m'en souviens bien, nous arrivâmes la veille de la
Saint-Pierre, et Dieu te dise tout le plaisir que j'eus des fusées que
tirait et des feux dont s'illuminait le Château, avec de terribles coups
de canon, puis des fifres qui sonnaient, tout le monde sur le Pont, dans
le Borgo, au _Banchi_[70].
_Antonia._--Où logiez-vous cette première fois?
_Nanna._--Au quartier de Torre di Nona, dans une chambre garnie, toute
tapissée. Nous y étions depuis huit jours, quand la patronne de maison,
qui était folle de moi, tant je lui semblais jolie, en dit un mot à
un Courtisan: tu aurais vu les gens, dès le jour suivant, se promener
comme des chevaux fourbus autour de notre logement, dépités de ce que
je ne me laissais pas assez voir à leur guise. Je me tenais derrière
une jalousie que je relevais un peu, et, montrant à peine la moitié
de ma figure, vite je l'abaissais, et bien que je fusse belle, mes
beautés entrevues comme un éclair me faisaient plus belle encore. Ce
manège ne fit qu'accroître chez tout le monde l'envie de me connaître,
et l'on ne parlait dans Rome que de cette étrangère, nouvelle venue,
les choses nouvelles plaisent, comme tu le sais; on accourait à la file
pour m'apercevoir, et celle qui tenait la maison n'avait pas une minute
à rester en place, tant on venait frapper à sa porte. Tu peux te fier
à eux touchant les hâbleries et les promesses qu'ils lui faisaient, en
cas où elle me livrerait; ma mère, la prudente femme qui m'enseigna
tout ce que j'avais fait, tout ce que je faisais et ce qui me restait
à faire, ne voulait pas en entendre parler. «Vous semblé-je donc une de
ces espèces? disait-elle. A Dieu ne plaise que ma fille fasse un faux
pas, je suis femme noble, et si des malheurs nous sont arrivés, grâce à
Dieu il nous reste encore de quoi vivoter.» A l'aide de telles paroles
grandissait de plus en plus le renom de mes charmes. As-tu jamais vu un
moineau sur la lucarne d'un grenier? Il becquète une dizaine de grains
de blé, s'envole, se tient un peu à l'écart, puis revient becqueter
avec deux autres, s'envole encore, puis revient avec quatre, avec dix,
avec trente, enfin avec toute une nuée. Eh bien! tu vois mes amoureux
venir rôder autour de ma maison, curieux de becqueter dans mon grenier.
Moi, qui ne pouvais me rassasier de voir des Courtisans, je me perdais
les yeux à travers les fentes de la jalousie à voir comme ils avaient
bonne tournure, sous ces capes de velours et de satin, la médaille à la
toque, la chaîne d'or au cou, montés sur des chevaux luisants comme des
miroirs, s'avançant au pas, doucement, leurs valets à l'étrier, qu'ils
tenaient seulement du bout de la semelle, le Pétrarque de poche à la
main et chantonnant avec grâce:
Si ce n'est de l'amour, qu'est-ce donc que je sens[71]?
L'un l'autre, ils s'arrêtaient sous ma fenêtre où je faisais
cache-cache[72] et disaient: «Signora, voulez-vous être homicide, à
laisser mourir tant de serviteurs qui sont vôtres?» Alors je soulevais
un peu la jalousie et la laissant retomber avec un sourire, je me
réfugiais dans ma chambre. Eux, avec un «Je baise la main à Votre
Seigneurie!» et un «Je jure Dieu que vous êtes cruelle!» ils s'en
allaient.
_Antonia._--C'est aujourd'hui que j'entends le plus beau.
_Nanna._--Nous en étions là quand ma mère, toujours fine, voulut un
jour me faire faire une petite exhibition, persuadée que c'était le bon
moment. Elle m'habilla d'une robe de satin violet, sans manches, toute
simple, et me releva les cheveux autour du front: tu aurais juré voir
non des cheveux, mais un écheveau de soie entremêlé de fils d'or.
_Antonia._--Pourquoi t'avait-elle mis une robe sans manches?
_Nanna._--Pour montrer mes bras blancs comme des pelotes de neige. Elle
me fit laver la figure dans une eau à elle, plutôt forte que non, et
sans autrement m'embrener de fard, au plus beau moment des allées et
venues des Courtisans me fit mettre à la fenêtre. Dès que je me montrai,
on aurait dit que l'étoile apparût aux Mages, tant ils furent aises:
abandonnant les rênes sur les cous de leurs chevaux, tous se délectaient
à me regarder, comme des gueux à un rayon de soleil. Ils levaient la
tête et me contemplaient, les yeux fixes, semblables à ces animaux qui
viennent du bout du monde et se nourrissent d'air[73].
_Antonia._--Des caméléons, tu veux dire?
_Nanna._--C'est cela. Ils m'engrossaient de leurs regards, comme de
leurs plumes engrossent les nuées ces oiseaux qui ressemblent à des
éperviers et qui n'en sont pas.
_Antonia._--Des engoulements?
_Nanna._--Oui, des engoulements.
_Antonia._--Et que faisais-tu pendant qu'ils te reluquaient?
_Nanna._--Je feignais la pudeur d'une religieuse, et tout en les fixant
avec l'assurance d'une femme mariée, je faisais des gestes de putain.
_Antonia._--Fort bien.
_Nanna._--Après que je fus restée exposée pendant un tiers d'heure, au
plus beau de leurs chuchotements, ma mère vint à la fenêtre, se montra
un instant, comme pour dire: «C'est ma fille», et me fit lever avec
elle. Tous mes englués restèrent à sec comme des poissons pris d'un coup
de filet, et s'en allèrent en sautillant à la manière des carpes et des
barbillons tirés hors de l'eau. La nuit venue, voici des tic, toc, tac
à la porte; la patronne va ouvrir, ma mère se met aux écoutes, pour
entendre ce qu'avait à dire l'homme qui était venu frapper. En écoutant,
elle l'entendit, tout encapuchonné dans son manteau, demander: «Quelle
est donc cette jeune fille qui était à la fenêtre?»--«C'est la fille
d'une noble dame étrangère, répondit la patronne. Autant que je puis
savoir, le père a été tué dans les guerres civiles. La malheureuse s'est
sauvée ici, avec quelques pauvres hardes qu'elle a pu emporter dans sa
fuite.» Toutes ces histoires, ma mère les lui avait donné à entendre.
_Antonia._--La fine mouche!
_Nanna._--Aussitôt le benêt s'écria: «Comment pourrais-je parler à la
noble dame?»--«D'aucune manière, répondit-elle, par la raison qu'elle
ne veut rien écouter.» Et comme il demandait si j'étais pucelle:
«Pucellissime, répondit-elle; on ne la voit que mâcher des _Ave Maria_.»
«Qui mâche des _Ave Maria_ crache des _Pater noster_», fit-il, et il
se mit en devoir de grimper l'escalier; mais il ne le put, elle l'en
empêcha bien: «Fais-moi du moins une grâce, ajouta le Courtisan;
dis-lui que si jamais elle voulait écouter quelqu'un, tu lui mettrais
dans la main tel joli cadeau qu'elle t'en bénira le reste de sa vie.» La
patronne jura qu'elle le ferait, congédia l'homme et remonta. Quelques
instants après, elle vint nous trouver: «Pour sûr, dit-elle, il n'y
a personne qui sache mieux que les ivrognes où est le bon vin; votre
fille a été flairée au nez; ces braques de courtisans vous dénichent
les cailles du premier coup. Je vous dis cela parce que l'un d'eux
est venu, de sa propre personne, me demander de lui obtenir de vous
une audience.»--«Non, non! répondit ma mère; non, non!» L'autre, qui
avait une langue de vipère, reprit: «La meilleure preuve de sagesse
que puisse donner une femme, c'est de saisir l'occasion, quand Dieu
la lui envoie. Celui dont je parle est un homme qui peut vous faire
d'or. Réfléchissez-y!» ajouta-t-elle en nous quittant. Le lendemain,
elle donna quelques traits de corde, à l'aide d'une table bien garnie,
à ma mère, qui, bonne revendeuse de conseils, excellente ménagère de
ses intérêts, en passa par où elle voulut. Elle lui promit de prêter
l'oreille au galant, qui croyait déballer des laines françaises[74]
en couchant avec moi. On le fit venir, et après mille serments et
conjurations, il paya les arrhes de mon pucelage en me promettant _Monts
et Merveilles_[75].
_Antonia._--Admirable!
_Nanna._--Pour abréger, vint la nuit en question. Après un souper qui
valut un festin, et où je ne touchai à rien, sinon que je mangeai une
dizaine de bouchées, mâchonnées les lèvres closes, ni ne bus qu'un
demi-verre de vin tout noyé d'eau, en vingt gorgées, sans qu'il fût
prononcé une parole, on me conduisit dans la chambre de la Patronne
qui la prêta pour cette nuit, moyennant l'âme d'un ducat. Je n'étais
pas plus tôt entrée qu'il ferma la porte, sans vouloir que personne
l'aidât à se déshabiller, ce qu'il fit lui-même en moins de rien, puis
se coucha et s'efforça de m'apprivoiser avec les plus douces flatteries
du monde: «Je te ferai telle et je t'en donnerai tant, ajouta-t-il, que
tu n'auras pas à envier la première courtisane de Rome.» Et ne pouvant
souffrir la lenteur que je mettais à venir auprès de lui, il se leva et
me tira les caleçons des jambes: j'avais beau faire grande résistance!
Il se remît au lit et, pendant que je me couchais, se tourna du côté du
mur, de peur que je n'eusse honte d'être vue en chemise; mais bien qu'il
me dît: «Ne le faites pas! Ne le faites pas!» j'éteignis la lumière.
Sitôt que je fus au lit, il se jeta sur moi avec autant d'avidité que
se jette une mère sur son fils, qu'elle a pleuré pour mort; il me
baisait, me serrait entre ses bras exactement tout comme. J'avais posé
ma main sur sa harpe, qui était fort bien accordée, et, me tortillant,
je feignais de consentir mal volontiers; cependant je ne l'empêchai pas
de me toucher l'orgue, mais quand il voulut me planter le fuseau dans
la quenouille, je m'y refusai résolument. «Mon âme, mon espérance, me
disait-il, ne bouge pas. Si je te fais du mal, tue-moi.» Je tins ferme
et il continua ses supplications, les entremêlant de quelques coups
de pointe qui portaient à faux et l'épuisaient d'impatience. «Tiens,
me dit-il, en me le mettant dans la main, enfonce-le toi-même, je ne
bougerai pas.»--«Oh! lui répondis-je, qu'est-ce que ce machin, qui est
si gros? Est-ce que les autres hommes en ont tant que cela? Voulez-vous
donc me fendre en deux?» Tout en parlant ainsi, je restais en repos une
minute, puis, au bon moment, je le plantais là, l'eau à la bouche, et
il s'en désespérait. Des prières il passait aux menaces et m'en faisait
de cruelles: «Par le corps! par le sang! Je m'en vais t'étrangler,
t'étouffer!» et il m'empoignait à la gorge et me la serrait, mais tout
doucement. Puis les prières recommençaient, si bien que je me replaçais
comme il voulait; mais au moment où il allait mettre la pelle dans le
four, je l'éconduisais de nouveau; alors il se redressait, empoignait
sa chemise comme pour la mettre et allait se lever; je lui saisissais
la main: «Allons, lui disais-je, recouchez-vous, je ferai tout ce que
vous voudrez.» Sa colère lui fondait dans la poêle, à ces mots, il me
baisait plein de joie en me disant: «Cela ne te fera pas de mal, pas
plus qu'une piqûre de mouche; vrai, tu vas voir comme j'irai doucement.»
Je le laissai entrer le tiers d'une fève et le plantai là. Il se mit
alors dans une telle fureur que, se rejetant au bord du lit, la tête en
avant et le cul en l'air, les genoux pliés, il se fit passer à l'aide
de la main la rage qu'il voulait assouvir sur moi, et après avoir fait
tout seul ce qu'il devait faire avec moi, il se leva, s'habilla et n'eut
pas longtemps à se promener par la chambre; la nuit, que je lui avais
fait passer à la façon d'un épervier, s'acheva bientôt, lui laissant
un visage amer, semblable à celui d'un joueur qui a perdu son argent
et son sommeil. Avec ces blasphèmes d'un homme que sa maîtresse a mis
à la porte, il ouvrit la fenêtre, s'y appuya du coude et, la main à
la mâchoire, contempla le Tibre, qui avait l'air de rire de ce qu'il
s'était secoué l'histoire. Après avoir dormi tout le temps qu'il mit à
méditer, j'ouvris les yeux et j'allais me lever, quand il se jeta sur
moi, et je ne sais si jamais nécromant conjura les esprits à l'aide
d'autant de paroles qu'il m'en dit, toutes aussi vaines que sont les
espérances des exilés. A la fin, il voulut se contenter d'un baiser, je
lui refusai même le baiser, et, comme j'entendais ma mère causer avec
la patronne, je l'appelai. En lui ouvrant: «Quel guet-apens est-ce là?
s'écria-t-il; on ne ferait pas pire à Baccano!» Il élevait la voix;
la patronne le consola: «C'est le diable, dit-elle, d'avoir affaire
à des pucelles!» Pendant ce temps-là, je rentrai dans ma chambre et
le laissai bavarder avec elle. Le pauvret, aussi obstiné qu'un joueur
qui veut rattraper son argent, sortit de la maison et, une heure après
peut-être, envoya un tailleur avec une pièce de soie verte pour me
prendre mesure et m'en coudre une robe, persuadé que la nuit suivante
il pourrait courir la poste à sa guise. J'accepte le présent, mais
je ne m'en attache que mieux aux recommandations de ma mère, qui me
dit, à la vue du cadeau: «Le marteau le travaille; tiens bon. Il te
louera une maison, t'achètera des meubles, ou crèvera.» Je n'avais
pas besoin de ses conseils pour savoir ce qu'il me restait à faire. Je
vais jeter un coup d'oeil par la fenêtre de la rue, je l'aperçois et je
m'écrie: «Le voilà!» En allant au-devant de lui dans l'escalier: «Dieu
sait, lui dis-je, la douleur que j'ai eue de ce que vous étiez parti
sans seulement me dire adieu. Mais je suis toute consolée puisque je
vous vois de retour, et dussé-je en mourir, je ferai tout ce que vous
voudrez la nuit prochaine.» La bouche ouverte, il accourut me baiser
en m'entendant parler de la sorte, et pendant qu'il envoyait chercher
le dîner, nous fîmes une bonne petite paix bien douce, bien douce. Le
soir arrivé (à mon avis, il lui semblait aussi lent à venir que ne
paraît l'heure d'un rendez-vous donné à quelqu'un qui l'attend depuis
dix ans), il paya le souper et, quand il fut temps, regagna avec moi le
même lit que la nuit précédente. En me trouvant tout aussi amoureuse de
faire ses volontés qu'un Juif l'est de prêter à un client qui n'a pas
de gages, il ne put se retenir de m'envoyer une volée de coups de poing
que je reçus en me disant: «Tu me les payeras cher!» Et je le réduisis
encore à se tirer du verjus, après qu'il eut fait les mêmes cérémonies
que la nuit d'avant. Il se leva, courut trouver ma mère dans la chambre
où elle couchait avec la patronne, et passa quatre heures à me menacer.
«Mon cher Messire, lui disait-elle, n'ayez pas peur; la prochaine nuit,
je veux qu'elle périsse, ou qu'elle vous rende heureux.» Elle se leva,
lui donna une ceinture de taffetas double, longue, longue, et lui dit:
«Tenez, attachez-lui les mains avec ça.» Le bélître prit la ceinture
et, après avoir encore fait la dépense du dîner et du souper, coucha
avec moi pour la troisième fois. Du coup, il en eut une telle rage de me
trouver revêche jusqu'à ne pas lui permettre de me toucher, qu'il fut
pour me frapper d'un poignard; je te confesse que j'en eus peur: force
me fut de lui tourner le derrière, en le lui mettant sur le ventre. Par
cette invitation, je lui redouble l'appétit qu'il avait de manger, et il
se met à m'émoustiller; moi, je reste ferme à tous ses chatouillements
tant que je le sens s'égarer hors du chemin; mais lorsque le
présomptueux veut aller plus avant: «Il serait bon de se réveiller», lui
dis-je, et m'ôtant de dessus sa poitrine, je lui montre la figure. Il me
replace de façon à me faire compter les solives du plafond, grimpe sur
moi et n'en enfonce pas tout à fait la moitié, pendant que je criais:
«Holà, holà!» Se maintenant de la sorte, il allonge le bras, sort sa
bourse qu'il avait placée sous l'oreiller, y prend une dizaine de ducats
avec je ne sais combien de jules, et me les glisse dans la main en me
disant: «Tiens!» «Non, je ne veux pas!», disais-je, mais je serrai le
poing et le laissai enfoncer jusqu'à la moitié; ne pouvant aller plus
loin, il cracha son âme.
_Antonia._--Pourquoi ne t'attacha-t-il pas avec la ceinture?
_Nanna._--Comment veux-tu qu'un homme qui était lié[76] lui-même pût me
lier?
_Antonia._--Tu parles comme l'Évangile.
_Nanna._--Quatre fois encore, avant que de nous lever, son bidet
s'avança jusqu'au milieu du chemin de notre vie[77].
_Antonia._--Oui, comme dit le Pétrarque.
_Nanna._--Plutôt Dante.
_Antonia._--Oh! le Pétrarque.
_Nanna._--Dante, Dante. Très content du résultat, il se leva tout
joyeux; j'en fis autant, et comme il ne pouvait pas rester avec moi, il
m'envoya de quoi dîner; il revint le soir manger le souper payé par lui.
_Antonia._--Arrête un peu. Est-ce qu'il ne s'aperçut pas que tu n'avais
pas fait de sang?
_Nanna._--A point! Ces courtisans se connaissent bien en vierges et en
martyres! Je lui donnai à entendre que ma pisse était du sang: pourvu
qu'ils vous le mettent, le reste leur est bien égal. La quatrième nuit,
je le laissai entrer tout à fait, et, rien qu'en s'en apercevant le
brave homme faillit se pâmer. Le matin, ma mère, qui riait en dedans,
nous voyant au lit, me donna sa bénédiction et saluant Sa Seigneurie,
pendant que je lui faisais les plus douces caresses de baisers que
j'eusse apprises, lui dit: «Demain, je veux partir de Rome; j'ai reçu
une lettre du pays, j'entends y retourner et mourir au milieu des
miens. D'ailleurs, Rome est pour celles qui ont de la chance et non
pour celles qui n'en ont pas. Bien sûr, je n'en partirais jamais si je
pouvais vendre nos biens et acheter au moins une maison ici; je croyais
pouvoir en prendre une à loyer, mais l'argent ne vient pas et je ne suis
pas femme à rester dans les chambres des autres.» Ici je lui coupai la
parole dans la bouche: «Ma mère! dis-je, je suis morte en deux jours,
si je me sépare maintenant de mon coeur.» Et je lui appliquai un baiser
accompagné de deux petites larmes. Le voici qui se redresse, s'assied
sur le lit et dit: «Ne suis-je pas homme à vous procurer une maison et à
vous la garnir du haut en bas? Putain à nous et à vous[78]!» Il se fit
donner ses habits, se leva comme un homme qui est pressé et s'élança
hors de la maison. Il revint le soir, une clef à la main, avec deux
portefaix chargés de matelas, de couvertures, d'oreillers, deux autres
portant des bois de lit, des tables, et je ne sais combien de Juifs par
derrière avec des tapisseries, des draps, de la vaisselle, des seaux,
des ustensiles de cuisine; on aurait dit un déménagement. Il emmena ma
mère, nous installa une petite maisonnette bien gentille, de l'autre
côté du fleuve, revint me voir, paya la femme qui nous avait logées,
fit mettre nos affaires sur une charette et, à la tombée de la nuit,
me conduisit à ma nouvelle demeure. Tant que nous fûmes ensemble, il
fit bonne dépense pour un homme de sa sorte, oui, bonne, je t'assure.
Comme je ne me montrais plus à la fenêtre de l'autre logis, on finit
par savoir où j'étais, et bientôt une nuée de galants vint s'abattre
autour de moi comme les guêpes au bruit du chaudron ou les abeilles sur
les fleurs. J'acceptai de l'oeil l'amour de l'un d'eux, qui faisait
le trépassé pour moi, je lui complus par le moyen d'une entremetteuse,
et, comme il me donna tout ce qu'il possédait, je tournai le dos à mon
premier bienfaiteur qui, ayant pris à droite et à gauche et acheté à
crédit tout ce dont il m'avait fait cadeau, n'eut pas de quoi payer ses
dettes et fut excommunié avec les diables, puis affiché, ainsi que cela
se fait à Rome. Moi, qui étais de la vraie race des putains, je me mis à
lui rogner de mon amour tout autant que je lui avais rogné de son avoir;
il trouvait souvent ma porte gelée et, maudissant le bien qu'il m'avait
fait, s'en allait la queue droite, comme le fantôme de la Nouvelle[79].
Quand j'eus mis à sec la bourse du second, je m'attaquai à un troisième;
bref, je me donnai à tous ceux qui venaient avec du _quibus_, comme
dit la Gonnella; je louai une grande maison, deux chambrières, et pris
le pas sur les Princesses. Et ne va pas t'imaginer qu'en étudiant le
putanisme, je fusse un de ces écoliers qui arrivent à l'Université en
messires et au bout de sept ans s'en retournent pauvres sires. J'appris
en trois mois, que dis-je? en deux, en un seul, tout ce qu'on peut
apprendre dans l'art de mettre aux gens martel en tête, de se faire
des amis, de délier les cordons de leur bourse, de les planter là, de
pleurer en riant et de rire en pleurant, comme je le raconterai en son
lieu. Je vendis plus de fois ma virginité qu'un de ces fichus prêtres
ne vend sa première messe, en suspendant par toutes les villes, dans
les églises, la pancarte où il annonce qu'il va la chanter. Je veux te
dire une très petite partie des mauvais tours (c'est le vrai mot) que je
jouai aux gens, et ceux que je te raconterai sont tous de mon invention,
à moi seule; si tu n'es pas algébriste, tu calculeras par à peu près.
_Antonia._--Je ne suis pas algébriste et ne veux pas l'être, je crois en
toi comme aux Quatre-Temps, j'y crois trois fois plus, tu me forceras de
te le dire.
_Nanna._--J'en avais un, entre autres, auquel j'étais très obligée;
mais une putain, qui n'a de coeur que pour l'argent ne connaît ni
obligeance, ni désobligeance: son amour est celui du taret, qui
s'attache d'autant plus qu'il n'a plus à ronger. Le dos tourné: Je t'ai
vu à Lucques! Je lui faisais, te dis-je, les plus grandes sottises
possibles, et je lui en fis d'autant plus qu'il ne me donnait plus à
pleines mains; pourtant il donnait toujours un peu. Il couchait avec moi
les vendredis, et, chaque fois, je me mettais à pousser des cris dès le
souper.
_Antonia._--Pourquoi?
_Nanna._--Pour lui faire mal tourner sa digestion.
_Antonia._--Quelle cruauté!
_Nanna._--Comme tu voudras. Après avoir dévoré de tous les plats, je
traînais jusqu'à sept ou huit heures[80], avant d'aller au lit; puis,
couchée avec lui, je lui donnais à ronger de si mauvaise grâce qu'il
s'ôtait de dessus moi, reniant son baptême, et refusait de rien faire.
Mais la rage d'amour le reprenait et comme je ne lui faisais pas les
caresses auxquelles il s'attendait, il revenait de mon côté; moi, je
me tenais coite. Alors il se mettait à me secouer en me disant des
brutalités, les larmes aux yeux, et pour me monter dessus, il lui
fallait me donner tout l'argent qu'il avait sur lui avant de me faire
consentir.
_Antonia._--Tu étais une vraie Nérone.
_Nanna._--Vis-à-vis des étrangers qui venaient pour passer huit ou dix
jours à Rome et s'en aller, j'usais de grandes pendarderies. J'avais à
ma disposition quelques coupe-jarrets qui expédiaient _gratis_ la chose
avec moi une fois sur cent, et qui me servaient à faire peur de la
manière que je vais te dire. Ces étrangers qui viennent visiter Rome,
après avoir vu les antiquailles, veulent aussi voir les modernailles,
c'est-à-dire les Signores, et faire avec elles les grands Seigneurs.
J'étais toujours la première visitée de cette espèce de gens, mais qui
passait la nuit avec moi y laissait ses hardes.
_Antonia._--Comment diable? ses hardes?
_Nanna._--Ses hardes, comme tu vas le voir. Le matin, la servante
entrait dans ma chambre et prenait les habits de l'étranger sous
prétexte de vouloir les brosser; elle les cachait, puis criait bien
haut qu'on venait de les lui voler. Le bon étranger, sortant du lit en
chemise, réclamait ses affaires et menaçait de briser les meubles pour
se payer. Je criais plus haut que lui: «Tu veux casser mes meubles? Tu
veux me faire violence chez moi? Tu me traites de voleuse?» A ces mots,
mes garnements, qui étaient cachés en bas, d'accourir, les épées tirées,
et de demander: «Qu'y a-t-il donc, Signora?» Ils vous mettaient la main
au collet de l'homme qui, en chemise, semblait en disposition d'aller
accomplir un voeu. Il me demandait aussitôt pardon, considérait comme
une faveur d'envoyer chez quelqu'un de ses amis ou de ses connaissances
emprunter pour lui chausses, casaque, manteau, pourpoint, toque, et
sortait de chez moi s'estimant heureux de n'avoir pas eu affaire aux
tiens-toi-tranquille.
_Antonia._--Comment ton coeur s'en trouvait-il?
_Nanna._--On ne peut mieux, parce qu'il n'y a ni cruauté, ni trahison,
ni filouterie qui fasse pour une putain. Mais le bruit de mes façons
d'agir se répandit, et ces étrangers, qui en eurent vent, ne vinrent
plus chez moi, ou, s'ils venaient, ils se faisaient d'abord déshabiller
par leur valet qui emportait les vêtements à l'auberge et revenait
le matin les rhabiller. Malgré tout, aucun ne sut jamais si bien s'y
prendre qu'il n'y laissât ses gants, ses bretelles, son bonnet de nuit;
une putain tire parti de tout, d'une aiguillette, d'un cure-dent, d'une
noisette, d'une cerise, d'une tête de fenouil, même d'une de poire!
_Antonia._--Et, avec toutes leurs roueries, à peine se préservent-elles
d'en venir à vendre les bouts de chandelle; le mal français, le plus
souvent, est le vengeur de ceux qu'elles ont si maltraités. C'est
vraiment drôle d'en voir une qui, ne pouvant plus cacher sa vieillesse
sous le fard, les fortes eaux de senteur, la céruse, les belles robes,
les grands éventails, fait argent de ses colliers, de ses bagues, de
ses robes de soie, de ses coiffes, de tous ses autres ajustements, et
commence à prendre les quatre ordres comme les jeunes gars qui veulent
être prêtres.
_Nanna._--De quelle façon?
_Antonia._--En logeant d'abord le public, après avoir métamorphosé
leurs parures en lits, puis, tombées en banqueroute avec leurs chambres
meublées, elles passent à l'Épître, c'est-à-dire deviennent maquerelles.
Ensuite à l'Évangile, en s'adonnant à laver le linge. Enfin elles
chantent la Messe[81] à Saint-Roch, à l'église _del Popolo_, sur les
degrés de Saint-Pierre, à la _Pace_, à Saint-Jean, à la _Conzolazione_,
toutes marquées de la bulle dont saint Job marque ses cavales sur la
figure et, par-dessus le marché, de quelque balafre reçue de ceux à qui
leurs coquineries ont fait perdre la patience; sans compter que ces
coquineries leur ont fait échapper des mains guenons, perroquets, et
jusqu'aux naines avec lesquelles elles faisaient leurs Impératrices.
_Nanna._--Moi je n'ai pas été de celles-là. Qui n'a pas de cervelle,
tant pis! Il faut savoir se conduire en ce monde et ne pas vouloir être
au-dessus de la Reine, ne pas refuser sa porte à tout autre qu'à des
Seigneurs et Monseigneurs. Il n'y a pas de plus haute montagne que celle
qui se fait peu à peu et tout doucement, et ce sont des imbéciles celles
qui disent qu'un boeuf fiente autant qu'un millier de mouches. Il y a
bien plus de mouches que de boeufs. Pour un grand personnage qui viendra
chez toi et te fera un riche présent, vingt te payeront de promesses, et
un millier de ceux qui ne sont pas de grands personnages te rempliront
les mains. Celle qui rebute les gens parce qu'ils n'ont pas d'habits de
velours est une sotte: le drap a de bons ducats en dessous, et je sais
bien quels bons petits cadeaux vous font les logeurs, les rôtisseurs,
les porteurs d'eau, les pourvoyeurs et les Juifs, que j'aurais dû mettre
en tête de la liste, car ils déposent plus encore qu'ils ne volent. Il
faut donc s'attacher à autre chose qu'aux jolis pourpoints.
_Antonia._--Et la raison?
_Nanna._--La raison c'est que ces pourpoints-là ont pour doublure des
dettes criardes. La majeure partie des Courtisans ressemblent aux
limaçons, qui portent leur fortune sur le dos et n'ont pas de souffle.
Le peu qu'ils possèdent passe en huile et à se lustrer la barbe, à se
laver la figure, et pour une paire de souliers neufs que tu leur vois,
ils en ont une centaine d'usées. Je ris de voir les draps de soie qu'ils
portent faire des miracles et devenir de velours ras.
_Antonia._--Tu es habile à regarder ces pingres d'aujourd'hui; de mon
temps, les hommes étaient d'un autre acabit: la ladrerie des serviteurs
provient de la gredinerie des maîtres. Mais retourne à ton propos.
_Nanna._--J'en connaissais un qui avait coutume de dire, sachant quelle
femme j'étais: «Je veux la besogner sans la payer.» Il vint me voir et
avec les plus gentilles amourettes que tu aies jamais écoutées, il me
tenait conversation, me louangeait, me servait; si quelque objet me
tombait des doigts, il le ramassait la toque à la main, le baisait et me
le tendait avec une révérence... parfumée, s'il faut que je te le dise.
Un de ces jours qu'il me cajolait, il me dit: «Pourquoi n'obtiendrais-je
pas une faveur de Votre Seigneurie, madame, quitte à en mourir?»--«J'y
suis tout disposée; demandez!» lui répondis-je.--«Je vous supplie,
reprit-il, de venir coucher avec moi cette nuit, et je le désire pour
que Votre Seigneurie prenne possession d'une petite chambrette à moi qui
lui plaira.» Je lui promets, mais seulement pour après souper, ayant un
ami qui devait souper avec moi. Le voilà bienheureux, surtout de pouvoir
se vanter ensuite, qu'il ne m'avait même pas payé à souper. L'heure
arrivée, j'allai chez lui et j'y couchai. J'attendis qu'il fut bien
endormi à l'aube, et l'entendant ronfler je lui laissai ma chemise de
femme à la place de la sienne que je mis: depuis plus d'un mois j'avais
déjà fait mon choix parmi ses bijoux d'or. Ma servante étant venue, je
sortis de la chambre; j'aperçus dans un coin un paquet de je ne sais
combien d'effets de linge à lui, qui attendaient la blanchisseuse: je
le plaçai sur la tête de ma servante et retournai chez moi en les
emportant; ce qu'il dut dire à son réveil, tu peux le penser.
_Antonia._--C'est bien à deviner.
_Nanna._--Il se leva, s'avisa de ma chemise cousue du haut en bas, et
crut d'abord que je l'avais échangée par mégarde; mais ne trouvant plus
son paquet de linge sale, il me fit citer à la Corte Savella, d'où on le
renvoya comme un benêt. De cette façon je me moquai de celui qui voulait
se moquer de moi.
_Antonia._--C'était bien fait.
_Nanna._--Écoute celle-ci. J'avais pour amant certain marchand, bonne
pâte d'homme, qui ne m'aimait pas, non, qui m'adorait. Il m'entretenait,
et très certainement je lui faisais bien des caresses, sans néanmoins
être folle de lui. Et à qui te dit: «Telle courtisane se meurt pour un
tel», réponds que ce n'est vrai. Ce sont des caprices qui nous viennent
de tâter deux ou trois fois de quelque gros manche; ces caprices-là
durent autant que soleil d'hiver ou pluie d'été. Il est impossible que
qui subit tout le monde aime personne.
_Antonia._--Ça, je le sais par moi-même.
_Nanna._--Or, ledit marchand dormait avec moi à discrétion. Pour me
donner de la réputation et achever de l'incendier, je le rendis jaloux
très galamment, lui qui faisait profession de ne pas l'être.
_Antonia._--Comment t'y es-tu prise?
_Nanna._--Je fis acheter deux couples de perdrix et un faisan, et,
après avoir donné le mot à un portefaix, vaurien dès au sortir du nid,
inconnu à la maison, je lui dis de venir heurter à ma porte sur l'heure
du dîner, quand le marchand était à table avec moi. La servante lui
ouvrit. Voici notre homme qui entre et qui après un «Bonjour à Votre
Seigneurie!» ajoute: «L'Ambassadeur d'Espagne la supplie de manger ce
gibier pour l'amour de lui, et, quand il vous plaira, voudrait bien vous
dire vingt-cinq paroles.» J'ai l'air de le rebuffer et je m'écrie: «Quel
Ambassadeur ou non Ambassadeur? Remporte-moi tout ça; je ne veux pas
entendre d'autre Ambassadeur que celui-ci, qui me fait plus de bien que
je n'en mérite.» J'appliquai en même temps un gros baiser à mon benêt,
et, me retournant vers le portefaix, je le menaçai, s'il ne sortait.
Le marchand me dit: «Prends donc, folle! tout est bon à prendre. Elle
s'en régalera à sa santé», ajouta-t-il en parlant au portefaix et, après
quelques rires qui ne dépassaient pas le bout des lèvres, il demeura
tout en dedans de lui. «A quoi pense-t-on? lui dis-je en le secouant;
l'Empereur lui-même, jugez un peu de son Ambassadeur, n'obtiendrait pas
de moi un baiser. Je prise plus vos deux souliers que mille milliasses
de ducats.» Il m'en remercia tendrement et s'en fut à ses affaires.
Là-dessus, je m'arrangeai de façon que mes coupe-jarrets vinssent sur
les quatre heures[82]; à quatre heures nous soupions d'ordinaire tous
deux. Ils ramassèrent un mauvais garnement auquel ils apprirent son
rôle, lui mirent un bout de torche à la main, et se plaçant derrière
lui, masqués, le firent cogner à ma porte. Il monte, me salue,
espagnolissimement, et me dit: «Signora, Monseigneur l'Ambassadeur vient
faire la révérence à Votre Altesse.» Je lui réponds: «L'Ambassadeur
me pardonnera; je suis obligée à cet Ambassadeur que voici.» Et en
prononçant ces paroles, je pose la main sur l'épaule de mon homme. Le
vaurien s'en va, attend un peu et frappe de nouveau; je refuse de faire
ouvrir, et nous l'entendons s'écrier: «Si vous n'ouvrez pas, Monseigneur
va faire jeter la porte par terre.» Je me mets à la fenêtre et je lui
dis: «Que ton Seigneur m'assassine, m'incendie et me ruine à son aise!
Je n'en aime qu'un, celui qui m'a faite ce que je suis, par sa bonté;
pour lui, s'il le faut, je suis prête à mourir.» En ce moment, voici
mes Pharisiens à la porte: ils n'étaient que cinq ou six, on aurait dit
qu'ils étaient mille. L'un d'eux, d'une voix impériale, me dit moitié en
espagnol: «_Puta_ vieille, tu t'en repentiras, et cette poule mouillée
qui te gratte l'échiné, _giuro a Dios_, nous l'assommerons!»--«Vous
ferez ce que vous voudrez, répondis-je, mais ce n'est pas agir en
gentilhomme que de vouloir violenter les personnes.» Je voulais ajouter
encore autre chose; mon lourdaud me tira par la robe et me dit: «Non,
pas un mot de plus, si tu ne veux pas que je sois coupé en morceaux
par les Espagnols.» Il me força de rentrer et me rendit plus de grâces
pour l'estime que j'avais montré faire de lui que n'en rendent ceux
qui sortent de prison, lorsque les sergents leur donnent la liberté, à
la fête du milieu d'août. Le matin, il me fit faire une robe de satin
orange magnifique, et lui, tu ne l'aurais pas rencontré dans les rues
une fois l'_Ave Maria_ sonné, quand tu lui aurais offert un royaume,
tant il avait peur des Espagnols et craignait que l'Ambassadeur ne lui
fît faire un X sur la figure. A tout propos il s'écriait: «Je puis te le
dire, ma maîtresse, la une telle, les arrange bien, ces Ambassadeurs!»
_Antonia._--Pourquoi disait-il cela?
_Nanna._--Parce que je lui faisais accroire que j'en avais planté là
neuf à la file, sous l'escalier, en plein mois de janvier, les forçant
de faire le pied de grue jusqu'à l'aube.--«Telle nuit, lui jurais-je,
que tu étais couché avec moi, un tel se la secouait dans la cave; la
nuit d'après, un tel contait fleurette au puits, dans la cour.» Et lui
bien aise! Pour que je n'eusse pas la tentation de devenir Ambassadrice,
il redoubla de cadeaux, disait à tout le monde: «C'est moi qui suis son
obligé, suffit.»
_Antonia._--Gentilles roueries!
_Nanna._--Celle-ci vaut mieux. Je couchais souvent avec un certain
secoue-panaches qui, lorsqu'on lui disait: «Méfie-toi d'une telle» se
mettait à dire: «Moi? ah! c'est à moi que vous parlez? Ah! en garnison,
à Sienne, à Gênes, à Plaisance, je m'en suis donné quelque peu; mon
argent n'est pas pour les putains, par Dieu non!» Ce vantard je
m'aperçus de dix écus qu'il avait dans sa bourse; j'aurais pu les lui
prendre la nuit et lui laisser des charbons à la place, mais je les eus
autrement, comme tu vas le voir. Il était un jour chez moi, tout caillé
du tocsin que battait son coeur, parce que j'avais fait mine d'être
coiffée d'un autre. Le voyant en cet état, je vais à lui, je lui passe
les doigts dans la barbe, je lui tire un poil ou deux, gentiment, et je
lui dis: «Qui donc est ta mignonne?» En lui parlant ainsi, je m'assieds
sur lui, je le prends par le col et, lui écartant les cuisses du genou,
je le rends tout gaillard. Je lui baise la figure et il se met à me
répondre: «Ainsi soit-il!» puis il se tait et pousse un soupir dont je
sentis le vent, tant il était gros. Je l'embrasse, je le caresse, si
bien que le voilà remis tout à fait. Au moment où je lui disais: «Je
veux que cette nuit nous couchions ensemble», quelqu'un qui avait le mot
frappe à la porte. La servante court à la fenêtre et me dit: «Signora,
c'est le tapissier.»--«Dis-lui de monter», répliqué-je. Il entre et me
demande dix écus que je restais lui devoir sur une garniture de lit; il
me prie, en outre, de le dépêcher vivement, parce qu'il avait à faire.
Je dis à la servante: «Prends cette clef, et sur l'argent qu'il y a
dans le coffre, donne-lui ses dix écus.» La servante s'en va ouvrir le
coffre et me laisse caresser la queue au matou, qui se croyait bien en
garde contre les roueries, en habile homme; je l'ensorcèle, il était
déjà tout ensorcelé, mais le tapissier me presse, et j'avais déjà crié
plus d'une fois: «Dépêche-toi donc, bête!» à la servante quand j'entends
celle-ci grommeler. Je me lève et vais voir ce qu'elle a; je la trouve
tout affairée autour du coffre, qu'elle ne pouvait arriver à ouvrir pour
une bonne raison: c'est que, de même que le tapissier, qui venait pour
l'argent, n'était pas de bon aloi, la clef n'était pas celle du meuble.
Je fis comme si elle me l'avait forcée, et je lui sautai sur le dos avec
plus de cris que de coups de poing. Je dis qu'il faut briser le coffre,
mais on ne trouve pas de marteau. Je me tourne alors vers mon finaud:
«De grâce, lui dis-je, si vous avez dix écus, donnez-les-lui; tout à
l'heure, je briserai cette caisse, ou je réussirai à l'ouvrir, et vous
rentrerez dans votre argent.»
_Antonia._--Tu lui donnais du vous dans les affaires d'importance. Ah!
ah! ah!
_Nanna._--Aussitôt il porta la main à sa bourse, et jeta négligemment
les écus en disant: «Prends-les, Maître, et va-t'en avec Dieu.» Moi, je
donnais de grands coups de pied dans le coffre, comme si je voulais le
mettre en pièces; et il me dit: «Envoie chercher le serrurier et fais-le
ouvrir: nous ne sommes pas pressés.» Il me donnait du tu, comme si
j'étais maintenant tout à ses ordres, pour le prêt qu'il m'avait fait.
_Antonia._--Le roupie-au-nez!
_Nanna._--Les coups de pied finis, je me couchais dans l'intention de
ne pas lui donner la becquée du tout, et il me prenait entre ses bras,
quand voici qu'on frappe dur à la porte; c'était ce que j'attendais pour
le planter là. Je me levai, il eut beau me retenir et me supplier de
ne pas aller voir qui venait frapper, et mettant le nez à la jalousie,
j'aperçus un petit Monsignor, le chapeau sur la tête, enveloppé dans
son manteau et monté sur une mule. Il m'appelle d'en bas et me présente
la croupe de sa bête: j'accepte, je prends le manteau du valet, car
pour le reste j'étais vêtue d'habits de garçon (je m'habille presque
toujours de la sorte), et je m'en vais avec lui. Mon madré racoleur de
putains autant que de soldats, après avoir, par vengeance, fracassé
mon portrait pendu dans ma chambre, quitta la maison comme un joueur
quitte le brelan, quand on l'a traité de coquin. J'oubliais de te dire:
il allait briser les meubles pour rentrer dans son argent, mais ma
servante s'étant mise à crier à la fenêtre fit tant qu'il s'en alla, le
panache bas, tant à cause du monde qui accourait qu'à cause du coffre,
qu'il avait enfin ouvert, et dans lequel il trouva des onguents et des
pommades pour les accidents qui peuvent arriver. Mais en voulant te
conter une à une mes aventures, il m'en advient comme à la pécheresse
qui se propose de faire une confession générale et de dire tout ce
qu'elle a fait; dès qu'elle est aux pieds du Moine, elle ne s'en
rappelle pas la moitié.
_Antonia._--Dis-moi celles dont tu te souviens; à leur aune, je
mesurerai celles que tu auras oubliées.
_Nanna._--Ainsi ferai-je. Un bon imbécile qui, d'une méchante vigne
qu'il possédait au monde, s'était fait une centaine de ducats et les
avait mis dans une caisse, s'était fourré dans la tête de me vouloir
pour femme. Il s'en ouvrit à mon barbier qui m'en fit toucher un mot;
je sus ce qu'il avait d'argent comptant par le moyen de celui qui m'en
causait, et le fis si bien mordre à l'espérance que, certain désormais
de m'avoir, il vint chez moi; à force de le caresser, en un mois
j'obtins que, de ses cent ducats, il me garnît les lits, la cuisine
et toute la maison de ce qui manquait aux lits, à la maison et à la
cuisine. Après lui avoir donné à goûter une fois ou deux, pas davantage,
lui cherchant querelle à propos de persil, je le traitai de tête de
cheval, de salop, de canaille, de gueux, d'imbécile, d'ignorant, et lui
envoyai la porte dans l'estomac. Une fois bien certain de son erreur, le
malheureux se fit Moine au cou tors. Et je riais!
_Antonia._--Pourquoi?
_Nanna._--Parce qu'une putain s'acquiert un grandissime renom quand elle
peut se vanter d'avoir désespéré, ruiné, rendu fou quelqu'un.
_Antonia._--Sans envie de ma part.
_Nanna._--Que de bons écus j'ai gagnés en trompant celui-ci et celui-là!
Chez moi soupait souvent, très souvent, beaucoup de monde; le repas
fini, on apportait les cartes sur la table. «Or çà, disais-je, jouons
deux jules de dragées; celui par exemple à qui tombera le roi de coupe
paiera.» Les dragées perdues et achetées, les gens, une fois les cartes
en main, pouvaient se retenir de les mêler comme une putain de faire
l'amour; l'argent sortait des poches et on se mettait à jouer pour de
bon. Survenaient alors deux filous, de l'air de vrais nigauds qui,
après s'être fait un peu prier, prenaient des cartes plus fausses que
les doublons de la Mirandole, et à l'étourdie, par hasard, ramassaient
les écus des convives: je leur indiquais par signes le jeu que ceux-ci
avaient dans la main, ne me fiant pas trop aux fausses cartes.
_Antonia._--Des plaisanteries, ces cartes-là.
_Nanna._--Pour deux ducats, je fis savoir à quelqu'un que son ennemi
devait venir deux heures avant le jour, et absolument seul, coucher
avec moi; le pauvre diable, guetté par lui, fut criblé de coups de
couteau.
_Antonia._--Des piqûres de guêpes! Mais, dis-moi, pourquoi celui-ci
venait-il deux heures avant le jour?
_Nanna._--Parce qu'à cette heure-là me quittait un autre, qui ne pouvait
pas rester davantage. Crois-tu, par hasard, que si je dormais volontiers
avec un galant, il fût le seul à me la chatouiller, hein? Je me levais
mille fois d'à côté de mon marchand, sous prétexte d'avoir mal au
ventre, à l'estomac, et j'allais contenter l'un ou l'autre, caché dans
la maison. L'été, m'en prenant à la chaleur, je le quittais en chemise,
passais par la salle et m'accoudais à la fenêtre pour tenir conversation
à la lune, aux étoiles et au ciel; pendant ce temps-là, je m'en collais
comme cela quelquefois deux sur le dos, en moins que rien.
_Antonia._--Qui quitte le jeu perd la partie.
_Nanna._--Cela ne fait pas de doute. Maintenant, goûte-moi celle-ci.
Après avoir mis à sec dix ou douze de mes amis qui ne pouvaient plus
rien fournir, tant je les avais fait couler, je délibérai de les
nettoyer tout à fait.
_Antonia._--Quelle ruse imaginas-tu?
_Nanna._--Je donnais les pommes et le fenouil à un apothicaire en même
temps qu'à un médecin auxquels je pouvais me fier: «Je veux, leur
dis-je, faire semblant d'être malade, pour que mes galantins opèrent ma
guérison. Vous, le médecin, dès que je me serai mise au lit, déclarez
que je suis perdue et ordonnez-moi des drogues qui coûtent cher; toi,
l'apothicaire, tu les inscriras sur ton livre et tu m'enverras à la
place tout ce que tu voudras.»
_Antonia._--Je te pêche à la ligne: de cette façon, tu attrapais
l'argent que tes amants donnaient au médecin et à l'apothicaire; ceux-ci
te le rapportaient.
_Nanna._--Tu as du bon dans l'entendement. Ce fut à s'en décrocher la
mâchoire quand, au souper, avec mes galants, je feignis de me trouver
mal et tombai sur la table. Ma mère, qui connaissait l'enclouure, me
délace, toute épouvantée, me porte sur le lit, aidée par eux, et se met
à me pleurer comme morte. Je reprends connaissance, pousse un soupir
et dis: «Holà le coeur!» Tout aussitôt de s'écrier: «Ce n'est rien!
ce sont des vapeurs qui viennent du cerveau.»--«Je sens bien comme je
souffre!» repris-je, et je retombai évanouie. Ils envoyèrent chercher
le médecin, qui arriva, me tâta le pouls avec deux doigts, comme s'il
touchait les cordes du manche à un luth, me fit revenir à l'aide de son
vinaigre de rose, et dit: «Le pouls s'en va!» puis sortit de la chambre.
Bon nombre de mes Je-crois-tout allèrent consoler maman, qui voulait
se jeter par la fenêtre; les autres entouraient le médecin, en train
d'écrire son ordonnance pour l'envoyer à l'apothicaire. Sitôt rédigée,
l'un d'eux la porta, de sa personne, et, en échange, revint les mains
pleines de cornets de papier et de fioles. Le médecin, après avoir dit
ce qu'il y avait à faire, s'en alla, et ma mère eut beaucoup de peine
à les renvoyer tous chez eux: ils voulaient veiller à mon chevet, sans
se déshabiller. Le matin arrivé, ils revinrent tous; le médecin aussi:
ayant appris que j'avais failli passer dans la nuit, il leur dit de
trouver vingt-cinq ducats de Venise pour je ne sais quelle distillation
qu'il fallait opérer. Aussitôt l'une des bonnes dupes, sans regarder à
ce qu'ils diminueraient dans l'alambic, les donna à ma mère qui les mit
en lieu d'où rien ne revient; l'imbécile pouvait croasser, jamais ne les
revit. En somme, de toutes ces médecines, rhubarbe, sirops, cordiaux,
clystères, manuschristi, juleps, onguents, les notes du médecin, de
bois, la chandelle, il me resta entre les mains une bourse pleine d'écus.
_Antonia._--Ne te consumais-tu point à rester au lit comme cela, bien
portante?
_Nanna._--Je me serais consumée si j'eusse été seule; mais le médecin
me fatiguait les épaules une nuit, et l'apothicaire me faisait des
frictions la nuit d'après; pour ma convalescence, les chapons pleuvaient
tout plumés, tout rôtis, et les bons vins: il n'y avait pas une cave de
prélat qui ne fût dévirginée pour moi.
_Antonia._--Ah! ah! ah!
_Nanna._--Le marchand dont je t'ai parlé, sans m'en rien dire, me
laissait voir son grand désir d'avoir un enfant. Je saisis la bonne
occasion et feignis de me trouver bien mal, bien mal; du matin au soir
je me tordais, je me démenais; je mangeais trois bouchées et j'en
recrachais quatre en m'écriant: «Que c'est amer!» puis je faisais comme
si j'allais vomir. La bonne pâte d'homme me réconfortait. «Dieu le
veuille!» murmurait-il; puis il se taisait. Moi qui mangeais comme un
laboureur dès qu'il n'était plus là, en sa présence je perdais l'appétit
tout à fait et ne goûtais pas même d'une bouchée. A la fin, après
avoir bien simulé étourdissements, coliques, mal de mère, douleurs de
reins, geignant de ce que mes époques ne venaient point à leur époque,
je lui découvre, par le moyen de ma mère, que je suis enceinte, et
le médecin, mon secrétaire, confirme la chose. Le chie-en-culotte,
plein d'allégresse, va racoler parrains et marraines, met des chapons
sous la mue et s'occupe de trouver langes, maillots et nourrice; il
n'apparaissait pas un oiseau, un fruit de primeur, une fleur nouvelle,
qu'il ne l'achetât pour moi, de peur que l'enfant n'en portât la marque.
Il ne pouvait même plus supporter que je misse la main à la bouche, et
il me donnait la becquée des siennes, me soutenait pour me lever, pour
m'asseoir; c'était à rire de le voir pleurer quand il m'entendait dire:
«Si je meurs en accouchant, je te recommande mon pauvre petit!» Je fis
un testament par lequel je l'instituais héritier de tous mes biens à
mon trépas. Il allait le montrer partout et disait à chacun: «Lisez-moi
ceci, lisez-moi cela, et dites-moi si je n'ai pas raison de l'adorer.»
Après l'avoir entretenu longtemps dans cette fable, un jour je me
laissai tomber par terre sans y prendre garde; je feignis m'être blessée
et lui fis porter, dans un bassin d'eau tiède, un foetus d'agneau
mort-né: tu aurais juré un foetus humain. Quand il l'aperçut, les larmes
lui jaillirent des yeux, il poussa des gémissements, des cris, et les
redoubla encore lorsque ma mère s'écria que c'était un garçon, qu'il lui
ressemblait! Il dépensa je ne sais combien d'argent à le faire enterrer.
Nous lui fîmes porter des habits de deuil, et il se désespérait surtout
à cause du baptême que le petit n'avait pas reçu.
_Antonia._--Qui fut le père de ta Pippa?
_Nanna._--Ce fut un marquis au regard de Dieu, au regard du monde, je ne
puis pas le dire. Parlons d'autre chose.
_Antonia._--Comme tu voudras.
_Nanna._--Il me vint envie de gratter de la guitare, non pour le
plaisir, mais pour paraître me délecter des choses d'art. Il est sûr que
ce sont de bons lacets à prendre les badauds les talents qu'acquièrent
les putains; ils coûtent plus cher aux gens que le fenouil, les olives
et les gelées que servent les taverniers. Une putain qui va jusqu'à
chanter les canzones et lire la musique à livre ouvert, va-t'en pieds
nus.
_Antonia._--Rien ne vient que par tromperie en ce monde.
_Nanna._--Par-dessus tous les autres, j'avais le talent de tirer parti
de n'importe quelle bagatelle, et j'aurais pris dans mon filet jusqu'à
une église, comme dit Margutte[83]; jamais personne ne coucha avec moi
qu'il n'y laissât de son poil. Ne crois pas que chemise, ni coiffe de
nuit, ni escarpins, ni chapeau, ni épée, ni quoi que ce soit qu'on
oubliait à la maison, revît jamais le jour: tout est bon à prendre, tout
fait bon profit. Porteurs d'eau, vendeurs de bois, crieurs d'huile,
marchands de miroirs, marchands d'oublies, marchands de savons, de lait
et de fromages à la crème, de châtaignes chaudes, rôties ou bouillies,
jusqu'aux décrotteurs et aux vendeurs d'allumettes, tous étaient mes
bons amis, et c'était à qui d'entre eux guetterait me voir avec quantité
de galants.
_Antonia._--Pourquoi te guettaient-ils?
_Nanna._--Pour que je me misse à la fenêtre pour ceci ou pour cela, que
j'achetasse de tout et que je me fisse payer de tout par mes amoureux.
Venait qui voulait me courtiser, force lui était de dépenser un jules,
un gros, une baïoque. Ma servante survenait et disait: «Les cordons des
taies d'oreiller ne sont pas assez longs, il s'en faut des mille et des
cent.» J'appliquais un baiser au premier qui me tombait sous la main,
et je lui disais: «Donnez un jules!» Et il aurait bien été noté pour un
pouilleux celui qui ne se serait pas exécuté. Après la servante arrivait
ma mère, les bras chargés de lin: «Si tu laisses cela t'échapper des
mains, s'écriait-elle, jamais tu ne retrouveras une si belle occasion.»
J'en appliquais deux à un autre, et après qu'il m'avait payé le filage
de la toile, cette société partie, d'autres se présentaient; je leur
faisais dire que j'étais en compagnie et ne laissais ouvrir qu'à un, à
condition qu'il entrât seul. Celui-là, après en avoir fait une étuvée
en le cuisant au feu de mes baisers, je le cajolais si bien que, le
jour même, il m'envoyait une couverture de lit en soie piquée, une
tapisserie, une peinture dans son cadre ou quelque chose de prix que
je le savais posséder. Grâce à ce présent, je lui promettais, avant
même qu'il ne me le demandât, de le laisser venir coucher avec moi, il
m'envoyait un souper des plus exquis, et lorsqu'il arrivait pour le
manger ensemble, je lui faisais dire d'aller faire un petit tour, puis
de revenir. Le petit tour achevé, il revenait; la servante lui disait:
«Attendez encore un tout petit peu.» Il en attendait deux, frappait de
nouveau, ne trouvait plus personne pour lui répondre et se mettait à me
menacer: «Putain! truie! par le corps de l'Immaculée et du Consacré,
tu me le payeras.» Et moi de rire, moi qui soupais avec un autre à ses
dépens, et en riant de m'écrier: «Piaille tant que tu voudras; à ta
barbe, tu l'auras.»
_Antonia._--Comment te le pardonnait-il ensuite, si c'était un homme de
quelque considération?
_Nanna._--Que ce fût qui ça voudra, il restait deux jours durant
sur sa fâcherie; puis ne pouvant plus tenir en bride le poulain me
faisait entendre qu'il avait à me dire un mot. «Mille plutôt qu'un!»
répondais-je. On lui ouvrait, il venait à moi, pâle de colère, et
s'écriait: «Je ne l'aurais jamais cru!» Je lui répondait: «Mon âme,
crois-moi si tu veux me croire: je n'aime, je n'adore, je ne porte dans
mon coeur que toi seul. Si tu savais, oui, si tu savais l'importante
affaire qui me força de sortir l'autre soir, tu me bénirais. Si je n'ai
pas de sécurité avec toi, avec qui en aurai-je?» Et tu peux te fier à
moi pour les excuses que j'imaginais, comme d'avoir été chez quelque
avocat, procureur ou sergent, à l'occasion d'un gros procès. Je me
laissais alors tomber sur lui, les bras autour de son cou, et tandis
qu'il plantait son lys dans mon jardin, je lui arrachais le coeur de
la poitrine en même temps que le dépit sortait de son âme. Il ne s'en
allait pas que je ne l'eusse fait chanter à ma gamme.
_Antonia._--On a grand tort de ne pas te prendre pour maîtresse à
l'École[84].
_Nanna._--Merci de ta grâce.
_Antonia._--Remercie ton mérite, plutôt.
_Nanna._--Non, ta grâce. Mais écoute de quelle façon nouvelle je me fis
un jour presque riche. Un Gentilhomme qui se mourait pour moi voulut
m'emmener deux mois dans l'un de ses domaines, ce qui me suggéra l'idée
de répandre le bruit que je voulais dire «adieu à tout le monde!»
J'envoyai chercher un Juif, je fis marché avec lui de mes meubles,
non sans grand crucifiement de mes amoureux, et après avoir placé mon
argent dans une banque, sans qu'ils l'apprissent, je m'en fus avec le
Gentilhomme.
_Antonia._--Pourquoi vendais-tu tes meubles?
_Nanna._--Pour les rendre neufs, de vieux qu'ils étaient. Ce qu'il y a
de sûr, c'est qu'aussitôt que je revins, mes galants accoururent m'en
racheter d'autres, comme les fourmis accourent aux graines qu'on vient
de semer.
_Antonia._--Ce sont les maléfices dont vous ensorcelez les malheureux
qui les font si crédules.
_Nanna._--Je ne nie pas que l'on use de tous les artifices pour les
aveugler: nous leur donnons à manger jusqu'à notre ordure et notre
marquis[85]. J'en connais une, que je ne veux pas nommer, qui, pour
faire courir un amant après elle, lui donna à manger une poignée de
croûtes de mal français, dont elle était pleine.
_Antonia._--Ah, pouah!
_Nanna._--Oui. A l'aide d'une chandelle faite de graisse d'homme brûlé
vif, j'ai réussi à faire chauffer pas mal de mes petites affaires. Mais,
au bout du compte, tous ces sortilèges dont tu parles, herbes séchées au
clair de lune, cordes de pendus, ongles de morts, paroles diaboliques,
ne valent pas une chiquenaude auprès du grand sortilège que je te dirais
bien si c'était permis.
_Antonia._--Ta conscience est celle de Frère Chapelet[86].
_Nanna._--Pour ne pas ressembler à une hypocrite, je te dirai qu'une
bonne paire de fesses a bien plus de pouvoir que tout ce qu'il y a
jamais eu de philosophes, d'astrologues, d'alchimistes et de nécromants.
J'avais essayé d'autant d'herbes qu'il y en a dans deux prairies,
d'autant de paroles qu'il s'en échange en dix marchés, et je n'avais
pu faire remuer du coeur gros comme le doigt à quelqu'un dont je ne
puis dire le nom. Or, rien que d'un gentil tortillement de fesses, je
le rendis si fou de moi qu'on en fut stupéfait dans tous les bordels:
cependant on est habitué à voir tous les jours du nouveau, et l'on ne
s'y émerveille pas de grand'chose.
_Antonia._--Vois, vois ou vont se nicher les secrets de la sorcellerie!
_Nanna._--Ils nichent dans le fondement, qui a tout autant de force pour
tirer l'argent des grègues que l'argent lui-même en a pour creuser les
fondements des monastères.
_Antonia._--Si le fondement a autant de puissance que l'argent, il est
plus fort que ne le fut Roncevaux, qui massacra tous les Paladins.
_Nanna._--Bien plus fort, c'est certain. Mais poursuivons notre
conversation et prends note de cette petite rouerie qui est bien bonne.
La mouche lui grimpait au nez tout de suite et il ne pouvait se retenir,
à la première chose qui lui déplût, de me dire des sottises. Sa fureur
passée, il s'agenouillait à mes pieds, les bras en croix, me demandant
pardon, et ma gentillesse lui infligeait une pénitence aux dépens de
sa bourse. Un jour, le voyant sortir des convenances, je le fis tomber
dans un tel désespoir, en m'échappant de ses bras et en allant me livrer
à son rival, qu'il me roua de coups. Puis, revenu à lui et croyant
impossible de jamais me radoucir, parce que je feignais de ne plus
vouloir l'écouter, il me donna la moitié de sa fortune: de cette façon,
il eut la paix.
_Antonia._--Tu faisais comme un poltron qui, après s'être fait délivrer
caution de ne pas être frappé, provoque son adversaire et l'excite à
sortir les poings, pour le mettre dans la peine.
_Nanna._--Juste, j'étais bien comme un de ceux-là. Ah! ah! ah! Je
mouille ma chemise en songeant au prêcheur qui n'a institué que sept
péchés mortels, pour tout le monde de l'Univers, tandis que la plus
chétive putain qui soit en possède un cent à elle seule. Considère
un peu combien en tient une de celles qui, pour couvrir son autel,
dépouille un millier d'autres églises! Antonia, la gourmandise, la
colère, l'orgueil, l'envie, la paresse et l'avarice naquirent le jour
où le putanisme est né: si tu veux savoir de quelle façon dévore une
putain, informe-toi à ceux qui l'invitent; si tu tiens à apprendre avec
quelle rage se met en colère une putain, demande-le au père et à la mère
de tous les saints du calendrier. Sache que si elles le pouvaient, elles
engloutiraient le monde dans l'abîme, en moins de temps que ne l'a fait
Messire le Seigneur Dieu.