INTRODUCTION

Un singulier cours d'eau à double pente coule dans le val que domine

Arezzo: c'est la Chiana. Elle peut être donnée comme une image de ce

Pierre dit l'Arétin, qui, à cause de sa gloire et de son déshonneur, est

devenu l'une des figures les plus attachantes du XVIe siècle. Elle est,

en même temps, une des plus mal connues. A vrai dire, si de son vivant

même la renommée de l'Arétin n'alla pas sans infamie, après sa mort on

chargea sa mémoire de tous les péchés de son époque. On ne comprenait

pas comment l'auteur des _Ragionamenti_ pouvait avoir écrit _Les Trois

Livres de l'Humanité du Christ_, l'on se demandait comment ce débauché

avait pu être l'ami des souverains, des papes et des artistes de son

temps. Ce qui devait le justifier aux yeux de la postérité a été cause

de sa condamnation. En fait de génie, on ne lui a laissé que celui de

l'intrigue. Je m'étonne même qu'on ne l'ait pas accusé d'avoir acquis

ses biens et son crédit par la magie.

Ce Janus bifronts a déconcerté la plupart de ses biographes et de ses

commentateurs. Son nom seul, depuis plus de trois siècles, effraye

les plus bénévoles. Il demeure l'homme des postures, non pas à cause

de ses Sonnets, mais par la faute d'un dialogue en prose qu'il n'a

point écrit et où on en indique 35. Cependant, le populaire n'en met

que 32 sur le compte de l'imagination luxurieuse du Divin. En Italie,

les lettrés le voient d'un mauvais oeil; les érudits n'abordent des

recherches sur cet homme qu'avec beaucoup de répugnance et ne prononcent

son nom que du bout des lèvres, osant à peine feuilleter ses livres du

bout des doigts. Chez nous, les gens du monde accouplent sa mémoire à

celle du marquis de Sade; les collégiens, à celle d'Alfred de Musset;

pour le peuple et la petite bourgeoisie, son nom évoque encore, avec

ceux de Boccace et de Béranger, la grivoiserie qui est toute la santé

et la sauvegarde du mariage. C'est que la variété est bien la seule

arme que l'on possède contre la satiété. Et l'homme qui, directement

ou indirectement, a fourni à l'amour un prétexte pour ne point lasser

devrait être honoré par tous les amants et surtout par les gens mariés.

Sans doute, on connaîtrait les postures, même si le dialogue attribué à

l'Arétin n'avait pas été écrit, mais on n'en connaîtrait pas autant, et

ni Forberg, ni les livres hindous, ni les autres manuels d'érotologie

qui en indiquent un nombre beaucoup plus considérable ne seront jamais

assez populaires pour donner à l'époux et à l'épouse une occasion

naturelle, provenant d'une locution quasi proverbiale, de repousser

l'ennui en variant les plaisirs. L'Arétin, qui utilisa le premier

cette arme moderne, la Presse, qui, le premier, sut modifier l'opinion

publique, qui exerça une influence sur le génie de Rabelais et peut-être

sur celui de Molière[1], est aussi, par aventure, le maître de l'Amour

occidental[2]. Il est devenu une sorte de demi-dieu fescennin qui a

remplacé Priape dans le Panthéon populaire d'aujourd'hui. On l'invoque

ou on l'évoque au moment de l'amour, car pour ce qui regarde ses

ouvrages, on ne les connaît pas. Les exemplaires en sont devenus rares.

En Italie même, on ne connaît guère que son théâtre. Les _Ragionamenti_

n'avaient jamais été traduits en français avant que Liseux en publiât le

texte accompagné de la traduction d'Alcide Bonneau[3] d'après laquelle

fut faite la tradition anglaise publiée par le même éditeur. Elle dut

servir de modèle au Dr Heinrich Conrad pour la première et toute récente

édition allemande: _Gespräche des Göttlichen Aretino_, éditée par

l'_Insel Verlag_ de Leipzig.

Ajoutons qu'une partie de l'oeuvre arétinesque est aujourd'hui perdue;

une autre demeure inédite dans les recueils manuscrits dispersés dans

les Bibliothèques européennes; une autre enfin lui appartient sans doute

aussi qui ne lui est pas attribuée.

* * * * *

Pietro Aretino naquit à Arezzo, en Toscane, pendant la nuit du 19 au 20

avril 1492, nuit du jeudi au vendredi saints, quelques mois avant la

découverte de l'Amérique, et mourut à Venise, le 21 octobre 1556[4].

Avec une singulière précision, le catalogue imprimé de la Bibliothèque

Nationale l'appelle: Pietro Bacci, dit Aretino. Les raisons qu'on

avait alléguées pour soutenir l'opinion abandonnée aujourd'hui que

l'Arétin avait eu pour père un gentilhomme d'Arezzo nommé Luigi Bacci

n'autorisaient nullement les bibliographes de la Nationale à accorder

ce nom à Messer Pietro, qui de toute façon n'aurait été qu'un bâtard de

Bacci, n'ayant jamais porté ce nom. C'est aussi sans fondement qu'on

l'a gratifié de noms comme Della Bura ou De'Burali, Bonci, Bonamici,

Camaiani, etc.

On sait maintenant que le père de l'Arétin était un pauvre cordonnier

d'Arezzo, nommé Luca. Les recherches de M. Alessandro Luzio dans les

archives de Florence ne laissent plus aucun doute à cet égard[5]. En

1550, un certain Medero Nucci, d'Arezzo, vient chercher fortune à

Venise. Et d'abord son compatriote, l'Arétin, le protège, le présente à

l'ambassadeur du duc de Florence. Puis tout se gâte; l'Arétin écrit à

l'ambassadeur de s'en défier, alléguant des désordres et des scandales

dans la vie privée de Medero Nucci, qui pour se venger envoie à l'Arétin

un cartel de défi où il lui reproche d'avoir écrit les _sonnets sous les

figures de Raphaello da Orbino, le Trentunno, La Puttana errante, les

Six journées_. Et cette missive est adressée _Allo Aretino Pietro de

Lucha, calzolaio a Venezia_, c'est-à-dire _A l'Arétin Pierre (fils) de

Lucha, cordonnier à Venise_. Voici donc le nom du père de notre Pierre:

Lucha ou Luca, Luc en français. D'ailleurs le Divin ne renie pas une

origine aussi obscure. Il envoie au duc Côme la lettre de Nucci et lui

en écrit:

«...Pour en venir maintenant à la mention de sa maudite

épistole, je dis que je me glorifie du titre qu'il me donne pour

m'avilir, car il enseigne ainsi aux nobles à procréer des fils

semblables à celui qu'un cordonnier a engendré dans Arezzo.»

Quel orgueil! ne croirait-on pas entendre un des maréchaux de Napoléon

se glorifier de n'avoir pour aïeux que des gens du peuple? Ce sont ces

lettres qu'a retrouvées M. Alessandro Luzio. Elles ne nous renseignent

d'ailleurs que touchant le prénom et l'état du père de l'Arétin. Et

nous ne sommes pas pour cela plus avancés au sujet du nom de famille

de notre Pierre. Il est fort possible au demeurant que le cordonnier

Lucas n'eût pas d'autre nom. Il se peut également que ce fût le nom de

la famille du Divin. Luca est de nos jours encore un nom patronymique

très répandu non seulement en Italie, mais encore en Corse. Il ne semble

pas, d'autre part, que l'Arétin se soit jamais ouvert à qui que ce

soit touchant le nom de son père et en ait fait mention. Cependant, je

crois être en mesure d'indiquer dans un _giudicio_ retrouvé et publié

par M. Alessandro Luzio[6] un passage dans lequel en 1534, longtemps

avant le message de Nucci, le Divino mentionnait le nom paternel en

équivoquant. Au temps de l'Arétin, l'astrologie judiciaire était

florissante. Au commencement de chaque année, les astrologues publiaient

leurs _giudicii_ ou pronostics. Avec cette prescience du rôle que devait

jouer plus tard la Presse et à cause de laquelle Philarète Chasles eut

raison de voir en lui un précurseur du journalisme, l'Arétin comprit

le parti qu'on pouvait tirer de ces libelles pour former l'opinion

publique. Il écrivit plusieurs de ces _giudicii_ satiriques et

d'ailleurs peu prophétiques, tous perdus jusqu'à ces dernières années,

sauf quelques fragments. A cette heure, on possède en entier celui qu'a

publié récemment M. Alessandro Luzio et qui provient d'un manuscrit

de la fin du XVIe siècle, copié par un Allemand et conservé à Vienne,

en Autriche. Tout laisse croire que le copiste allemand a eu sous les

yeux un imprimé. C'est l'avis de M. Luzio, qui n'est pas d'accord sur

ce point avec les autres arétiniens d'Italie. En effet, on ne connaît

aucun exemplaire imprimé des _giudicii_ de l'Arétin. Et, cependant, les

raisons de M. Luzio me semblent bonnes. Des pamphlets comme celui qui

nous occupe ne pouvaient avoir d'effet sur l'opinion publique (et c'est

à cela qu'ils étaient destinés) que s'ils étaient répandus à un grand

nombre d'exemplaires, et l'on sait que l'Arétin a fait publier à part

plusieurs de ses lettres sur les grands événements de son temps.

D'autre part, M. Luzio, qui a vu le manuscrit de Vienne, affirme que le

copiste allemand devait connaître mal l'italien et n'aurait pu copier

aussi correctement un manuscrit. Il aurait donc eu entre les mains

un imprimé perdu aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, en 1534, l'Arétin

tenait encore pour François Ier dont il attaque, dans son pronostic,

tous les ennemis, à commencer par Charles-Quint, dans le parti duquel

il allait bientôt passer. Aussi dédie-t-il son pamphlet _Alla Sacra

Maesta Christianissima_ et il l'intitule: _Pronostico dell'anno

MDXXXIIII composto da Pietro Aretino, Flagelle dei Principi et quinto

evangelista_. Ce n'est pas au hasard que l'Arétin se targue de cette

dernière qualité. Pourquoi s'appellerait-il _cinquième évangéliste_?...

Il y a là-dessous un jeu de mots dont il nous donne la clef au

paragraphe 31: _Del Flagello dei Principi_, qui commence ainsi: _Pierre

Arétin qui eut comme ascendants Luc, Jean, Marc et Mathieu_[7]... En

effet, y ayant quatre évangélistes, Pierre Arétin, fils de Luca ou Luc,

l'un d'eux, c'est-à-dire venant après lui, peut bien prétendre être le

cinquième évangéliste, si l'on veut bien entendre par évangéliste un

prophète. L'Arétin n'a pu résister au plaisir d'équivoquer d'une façon

assez embarrassée sur le nom de son père le cordonnier et pour cela il

n'a pas hésité à changer l'ordre des quatre évangélistes et à torturer

le sens de ce mot. Et c'est la seule mention connue, pensé-je, que

l'Arétin ait faite du nom de son père[8].

L'Arétin ne se vantait pas à tout propos de son origine plébéienne.

On lui a reproché de ne pas s'être beaucoup occupé de son père. Et

les sarcasmes du Franco, du Doni et du Berni touchant le métier de

cordonnier qu'exerçait le bonhomme nous montrent assez combien ces

allusions devaient être désagréables au Divin. Il faut dire que

longtemps on n'a pas pris ces plaisanteries au sérieux parce que les

ennemis de l'Arétin ont inventé contre lui trop de calomnies pour que

ce qu'ils ont avancé soit admis sans discussion s'il n'est étayé par

des documents irréfutables. Mais, ne se manifestant pas avec beaucoup

de vivacité à l'égard de son père, l'amour filial de notre Pierre

se reporta tout entier sur sa mère, une très belle fille du peuple

nommée Tita. L'Arétin l'aima tendrement. On en a conclu qu'elle était

mariée. Et rien n'est moins certain. Messer Luca pouvait bien vivre en

concubinage avec Monna Tita. Elle a passé pendant quelques siècles pour

une mérétrice de bas étage et certains arétiniens voudraient maintenant

en faire une sainte! Il n'y a pas apparence de cela. L'Arétin pouvait

bien aimer sa mère de tout son coeur, au cas même où elle eût été une

prostituée. Au demeurant, on n'est pas au courant de la vie que mena la

Tite, mais on est certain avant tout de sa beauté, dont furent touchés

de nombreux artistes qui voulurent la rendre immortelle.

En somme, l'origine de l'Arétin est obscure, mais nullement monstrueuse.

On est loin du sacrilège qui, lui donnant pour parent un tertiaire et

une béguine, faisait de lui l'Antéchrist même; selon la légende encore

accréditée qui veut que le père de cette incarnation du mal, encore à

venir, soit un religieux et sa mère une religieuse. On sait aussi que

l'Arétin eut deux soeurs qui se marièrent.

L'enfance de notre Pierre fut assez négligée. Il était précoce, lisait

tout ce qui lui tombait sous la main, dévorant avant tout avec passion

les romans chevaleresques, les divers épisodes épiques dont sont formés

_i Reali di Francia_, ces royaux de France dont plus tard il devait

combattre l'influence très considérable à cette époque en Italie où ils

ne sont pas encore oubliés aujourd'hui. Il alla bientôt à Pérouse où,

faisant déjà des vers, il étudia la peinture. Un livre découvert à la

Marciana par M. d'Ancona, en prouvant la précocité poétique du jeune

Arétin, démontre aussi qu'il se destinait pour les arts: _Opera nova del

fecundissimo giovene Pietro Aretino zoé strambotti, sonetti, capitoli,

epistole, barzellette e una desperata;_ et à la fin: _Impresso in

Venetia per Nicolo Zopino net MCCCCCXI a di XXII di Zenaro_. L'Arétin

avait alors 19 ans. Les sonnets sont précédés de cet avertissement:

_quelques choses d'un adolescent Arétin Pierre étudiant en cette faculté

et en peinture_. Un sonnet dans lequel il est question d'un Pérugin

indique assez que l'Arétin était alors à Pérouse. Un capitolo trouvé

plus tard sur une colonne, à Rialto, en novembre 1532, fait aussi

allusion à ces tentatives artistiques:

O combien cela t'aurait rapporté plus de fruit et de louange

Si tu n'avais pas laissé ton pinceau,

S'il est vrai que tu aies été peintre un temps, comme je l'ai entendu dire,

Plutôt que de vouloir devenir, ô petit misérable,

De Maître, poète.

En 1517, l'Arétin alla à Rome. Il y fut vite connu et craint à cause de

ses satires. Il entra au service du pape Léon X et du cardinal Jules de

Médicis. Après avoir fait une violente opposition à l'élection d'Adrien

VI, le détesté pape flamand, en prenant pour interprètes Marforio et

Pasquin, l'Arétin quitta Rome avec le cardinal et ne revint que lorsque

celui-ci fut élu pape sous le nom de Clément VII, le 19 nov. 1523.

L'Arétin avait alors 31 ans. Il jouissait à la cour de Clément de

beaucoup de considération et pouvait beaucoup sur l'esprit du pontife[9].

En 1524 éclate le scandale des figures de Jules Romain, gravées par Marc

Antoine. En 1525, l'Arétin écrit les 16 sonnets. Il est en guerre avec

le Dataire Giberti, qui tente de le faire assassiner par le Bolonais

Achille de la Volta. A peine remis de ses blessures, Messer Pietro

quitte Rome pour aller retrouver Jean des Bandes-Noires qui l'accueille

à bras ouverts. Le fameux capitaine meurt en 1526. L'Arétin, revenu

à Rome, assiste au sac de la ville. Clément VII meurt, et l'Arétin,

ne se sentant plus en sûreté, se réfugie à Venise, où il arrive le 25

mars 1527, et s'y établit, disant aux cours un adieu définitif. C'est

alors _qu'homme libre par la grâce de Dieu_, il s'intitule: le Fléau

des Princes, le Véridique et le Divin. «Pourquoi, s'est demandé Jacobus

Gaddius[10], s'arrogea-t-il la divinité avec le consentement de ses

contemporains? Je ne sais. A moins que peut-être il ne voulût signifier

qu'il exerçait les fonctions de Dieu, en foudroyant, au semblant de très

hautes montagnes, les têtes les plus élevées.»

A Venise, l'Arétin trouve le moyen de s'enrichir en écrivant des

lettres. Passant, tour à tour, du parti de François Ier dans celui de

Charles-Quint, respecté par le Roi et par l'Empereur, honoré par les

papes, l'Arétin, comblé d'honneurs, dispose de la plus haute puissance

de son temps. On le craint, on le flatte, il a de nombreux ennemis

dont il est à l'abri, et ses amis sont plus nombreux encore. Ils

font partie de toutes les classes de la société. Son nom est fameux

jusqu'en Perse. Il habite, sur le _Canale Grande_, un palais somptueux

détruit aujourd'hui. Au lieu d'intendant et de majordome, ce sont six

belles filles qui dirigent sa maison; on les appelle les Arétines. Il

choisit ses maîtresses comme ses commensaux, dans la noblesse aussi

bien que parmi le peuple. Sa maison est ouverte à tous _comme un port

de mer_. C'est _une hôtellerie pour les pèlerins affligés, pour les

lettrés affamés et pour toute sorte de chevaliers errants_. Généreux

à l'excès, il donne ce qu'il possède, ne parvenant pas cependant à

s'appauvrir. Chaque jour, de sa petite écriture nette et nerveuse,

il écrit des lettres destinées, par menaces ou par flatteries, à

provoquer des dons, à entretenir l'admiration et une sainte terreur

de sa _plume étincelante_. Il écrit vite, improvisant, en quelque

sorte, des comédies où l'a pu voir en lui un précurseur de Molière, des

écrits satiriques et libres selon la mode du temps, des paraphrases

religieuses pour lesquelles il doit ambitionner en vain le chapeau

de cardinal. Il compose des poèmes chevaleresques qui n'en finissent

plus et qu'il détruit lui-même, mais pour se consoler en écrit des

parodies. L'influence de ces faciles écrits se fait sentir non seulement

en Italie, mais en France, en Espagne, en Allemagne. Il règle le goût,

s'intéresse aux artistes et entasse chez lui les oeuvres d'art.

A peine à Venise, il rencontre le Titien, qui devient son compère, et

commence immédiatement son premier portrait qui, trois mois après,

fut envoyé au marquis de Mantoue. L'amitié du peintre et du Divin ne

devait plus cesser. Parmi ses amis on peut citer encore le Sansovino,

Sébastien del Piombo, le Sodoma, Jules Romain, Giovanni da Udine et même

Michel-Ange qui, s'il semble n'avoir jamais voulu donner de ses oeuvres

à l'Arétin, qui sollicitait ce don, n'en tenait pas moins le Fléau des

Princes en haute estime, écrivant: «Le Roi et l'Empereur avaient en très

grande grâce que la plume de l'Arétin les nommât.»

Dans le palais qu'il habitait se pressait chaque jour la foule

des artistes, des disciples, des patriciens, des aventuriers, des

ecclésiastiques, des mérétrices, des ganymèdes et des étrangers.

L'Arétin plaisante et rit souvent à gorge déployée. Il est l'homme le

plus libre du monde, il ne craint personne. Il reçoit des présents

de tous les souverains. François Ier et Charles-Quint lui ont donné

des chaînes d'or mais ne l'ont point enchaîné. Il se croit le droit

de changer de parti. Il a conscience de sa puissance. Et, seul parmi

les gens de lettres de son temps, il n'est pas parasite. On a dit que

c'était un maître-chanteur, mais on a exagéré. Il a des talents et

peut rendre des services. Il n'est que trop juste qu'on les lui paye.

Il ne ménage rien et dit hardiment sa pensée. Il a reproché au roi de

France d'avoir, à cause de son alliance avec les Turcs, plongé dans le

coeur de la _chrétienté le couteau ottoman_. Fléau des Princes, il les

flagelle par droit divin. L'opinion publique lui était, après tout, très

favorable, et les prédicateurs ne se gênaient pas pour déclarer que,

poursuivant le dessein de réformer la nation humaine, la nature et Dieu

ne pourraient pas trouver de meilleur moyen que de produire beaucoup de

Pierre Arétin.

Le Divin ayant quitté les cours en a maintenant une dans laquelle il se

promène en despote bon enfant, incapable de maîtriser ses colères sans

durée, et bon de cette bonté qui faisait dire à Jean des Bandes-Noires

qu'elle était la source de la plupart des désagréments éprouvés par

Messer Pietro. Et, de fait, il veut que tout le monde soit heureux

autour de lui. Pour cela il est très humain avec les femmes de sa

maison, jovial, hospitalier et généreux, tenant table ouverte, libéral

au point de donner cela même à quoi il tient le plus. Le regard du

Divino va de la vue merveilleuse qu'on découvre de son palais au groupe

des joueurs, aux artistes qui disputent sur l'idéal, il s'arrête avec

complaisance sur les belles courtisanes, sur les honnêtes dames et sur

les ganymèdes aux formes lascives. Car s'il aime beaucoup les femmes et

si deux fois au moins il a connu le véritable amour qui est passionné,

respectueux et même sans espoir, il ne méprise pas des plaisirs qui,

comme aujourd'hui même, choquant l'autorité, ne passaient pour honteux

qu'aux yeux d'un très petit nombre de particuliers. Il ne faut pas

oublier que Giovannantonio Bazzi n'a pas peur d'être appelé le Sodoma,

que le Berni, le Tasse, Michel-Ange et bien d'autres eussent mérité le

même surnom. Mais pour l'amant de Laura la cuisinière, de la comtesse

Matrina, de la vertueuse Angelo Serena, de la malheureuse et frivole

Perinia Riccia, le caprice socratique n'a que l'importance passagère

d'un divertissement. Il a des filles et s'occupe de leur établissement.

Le Divino, que l'Arioste a célébré, que François Ier, charmé par son

esprit, avait voulu attirer à sa cour, que Charles-Quint fit chevaucher

à son côté, que le pape Jules III baisa au front et auquel il conféra

l'ordre de Saint-Pierre, eut une vieillesse magnifique, et l'Ammirato

dit qu'on aurait difficilement _vu un vieillard plus beau et plus

pompeusement vêtu_. Les fables les plus grossières ont couru sur les

circonstances qui entourèrent la mort du _Flagello dei principi_. On

a retrouvé un témoignage authentique et précis de son décès. C'est un

certificat notarié et revêtu du firman ducal fait à la requête d'un

certain Domenico Nardi da Reggio, probablement pour couper court aux

bruits calomnieux qui commençaient à courir sur la mort de l'Arétin. Il

contient les déclarations de Pietro Paolo Demetrio, curé de San Luca,

paroisse du Divin, à Venise. Ce curé atteste, en 1581, c'est-à-dire 25

ans après la mort de Pierre, avoir enseveli chrétiennement l'Arétin et

dit qu'il mourut de mort subite, tombant d'une chaise caquetoire, et

que le jeudi saint _avant de finir ses ultimes jours_ il se confessa

et communia, _pleurant extrêmement_, et le bon prêtre affirme que cela

s'est bien passé ainsi comme il l'a vu lui-même.

C'est que l'Arétin n'était pas un mécréant. Il avait un confesseur, le

père Angelo Testa, et suivait les offices. S'il se moque des moines, il

respecte infiniment la religion. Jules III n'a pas voulu en faire un

cardinal. Et ce refus me paraît avoir eu des raisons plus politiques que

morales. L'Arétin était, autant que bien d'autres, digne de la pourpre

cardinalice et n'aurait peut-être pas fait si mauvaise figure sur le

trône pontifical!

* * * * *

L'Arétin a laissé une oeuvre importante[11]; outre ses lettres

laudatives, ses pamphlets et ses poésies de circonstance, il a donné une

tragédie en vers, _Orazia_, et cinq comédies en prose: _Le Maréchal_,

_la Courtisane_, _l'Hypocrite_, _la Talanta_, _le Philosophe_, où

l'on découvre des mérites du premier ordre. On a bien avancé que

_l'Hypocrite_ aurait été le prototype du _Tartufe_, Molière ayant connu

cette pièce à Grenoble, grâce à Chorier[12]. Les ouvrages religieux

du Divin eurent une vogue considérable. Il paraphrase _les psaumes

pénitentiels_, parle de _l'Humanité du Christ_, de _la vie de la

Vierge Marie_, de _la Passion de Jésus-Christ_, de _la vie de Sainte

Catherine_. Il a composé une oeuvre chevaleresque dont les strophes se

comptaient par dizaines de mille, mais il la détruisit lui-même, ne nous

laissant que des poèmes inachevés comme le _Lagrime d'Angelica_ ou la

_Marfisa_ et des parodies également inachevées, comme l'_Orlandino_ qui

eut un très grand succès, et l'_Astolfeide_ dont on ne connaît qu'un

exemplaire conservé à la Bibliothèque Nationale et sur lequel on trouve

cette note manuscrite: _Non ce ne sono che Tre Canti. Molte Coglionerie,

e pochissime cose_.

On a dit de l'Arétin qu'il était un grand prosateur, mais un poète

médiocre. Je suis d'avis que cette opinion est en partie très injuste,

car le Divin a été pour le moins un poète satirique du premier ordre.

Certaines de ses pasquinades[13] ne sont pas inférieures à quelques

beaux morceaux de Victor Hugo, dans _les Châtiments_.

Pour ma part, je suis d'avis que l'on devrait restituer à l'Arétin la

paternité de quelques ouvrages comme _la Puttana errante_[14], _la

Zaffetta_, _la Tariffa delle Puttane_ que l'on attribue à Lorenzio

Veniero. Ce Lorenzo Veniero, qui devait plus tard siéger au Sénat et

remplir de hautes fonctions dans le gouvernement de la République

Vénitienne, avait vingt ans lorsque Francesco Zeno l'amena à l'Arétin

pour que celui-ci le formât. Et ma conviction est faite: _la Puttana

errante_, _la Zaffetta_ et son _Trentuno_ ont trop de points de

ressemblance avec les _Ragionamenti_ pour qu'il soit possible de les

attribuer à un autre qu'à l'Arétin lui-même. Je pense que le Divin

ne se souciait pas de s'attirer des désagréments en se moquant

ouvertement des mérétrices. Il avait sans doute à se venger de cette

Elena Ballerina, qui est la _putain errante_, et de la Zaffetta. Il a

plu à l'Arétin de mettre ses sarcasmes sur le compte du jeune Veniero,

qui ne demandait pas mieux et qui, sans doute, était très fier de se

faire passer pour l'auteur d'ouvrages d'une audace aussi brillante.

Et, cependant, l'Arétin a beau dire que la _Puttana_ est l'oeuvre du

Venerio, son _creato_, il a beau, au début de la _Zaffetta_, parlant au

nom du Veniero, se gausser de ceux qui disent que la _Puttana errante_

est un ouvrage arétinesque; il ne faut pas se laisser prendre à ces

supercheries et à ces coquetteries d'auteur. Au fond, l'Arétin regrette

d'avoir dépensé tant d'esprit dont bénéficie son disciple, il reprend

les traits les mieux venus de ses poèmes et s'en ressert dans les

_Ragionamenti_, y mentionnant _La Putain errante_ en se gardant bien de

parler du Venerio. _Le Tarif des putains de Venise_ ressemble trop à la

_Putain errante_ et à la _Zaffetta_ pour ne point provenir de la même

imagination. Cette composition, dont le titre italien est _La Tarifa

delle Puttane di Venegia_, a été écrite sans doute entre la première

et la deuxième partie des _Ragionamenti_. L'Arétin la mentionne dans

la première journée de cette deuxième partie. Il la fit probablement

paraître plus tard, y ayant mis des allusions à lui-même et au Veniero

pour qu'on ne découvrît pas quel en était l'auteur.

Bref, si l'Arétin n'a pas écrit les trois ouvrages dont il a été

question, il leur a beaucoup emprunté, et cela n'est pas dans ses

habitudes. Il tire, en général, de son propre fonds tout ce qu'il

écrit. Il travaille si vite que plagier ne pourrait que le retarder

inutilement. D'ailleurs, n'a-t-il pas dit dans une phrase qu'on pourrait

rapprocher d'un vers de Musset: «Il vaut mieux boire dans son hanap de

bois que dans la coupe d'or d'autrui.»

Je ne veux nullement avancer, au demeurant, que l'Arétin, qui était

presque un autodidacte, n'ait pas subi l'influence d'auteurs qui

l'ont précédé ou même contemporains. Sans parler de Boccace et des

autres Italiens dont la lecture a formé son esprit en lui donnant une

direction, il serait injuste de ne pas citer l'Espagnol Francisco

Delicado qui paraît avoir eu une influence immédiate sur le talent

du Divin. Ce Francisque ou François Délicat, dont la vie, le rôle

et les oeuvres sont encore mal connus, vivait en Italie. Il était à

Rome en même temps que l'Arétin et alla à Venise la même année que

lui. Il publia, en 1528, avant que l'Arétin ne composât ses _Journées

putanesques_, une nouvelle dramatique intitulée _La Lozana Andaluza_,

qui pourrait bien être le prototype des _Ragionamenti_, ayant elle-même

pour mobile la fameuse _Célestine_. L'Arétin entendait l'espagnol, comme

il apparaît à la lecture de ses dialogues. Il a dû connaître _La Lozana

Andaluza_ et sans doute son auteur, qui était un lettré et un savant.

Quoi qu'il en soit, il ne le mentionne nulle part.

_La Lozana Andaluza_ fut composée à Rome pendant le séjour qu'y fit

Délicat, de 1523 à 1527. Il la retoucha à Venise avant de l'y publier.

J'attribuerais volontiers à ce Francisque Délicat un ouvrage qui a été

longtemps donné comme étant de l'Arétin et qui a comme titre le nom

d'un fameux éditeur vénitien. Je veux parler du _Zoppino_, dans lequel

on reconnaîtra volontiers bien des traces du goût espagnol. En tout

cas, le _Zoppino_ n'est pas de l'Arétin, tout le monde est d'accord à

ce sujet. D'autre part, au _Mamotreto_ ou cahier XXXIX de la _Lozana

Andaluza_, Délicat mentionne le _Zoppino_ qui ne devait paraître à

Venise qu'en 1539, après les _Six Journées_ ou _Caprices_ de l'Arétin.

Et l'on trouverait bien des ressemblances entre la _Lozana Andaluza_

et le _Zoppino_ qui tous deux, sans doute, furent composés à Rome et

retouchés à Venise. Délicat devait écrire l'italien, et dans son séjour

à Venise il se mit au courant du dialecte vénitien auquel il a emprunté

un certain nombre de locutions qui paraissent dans le _Zoppino_. Il ne

cite pas une fois l'Arétin, sans doute parce que celui-ci ne l'avait pas

cité non plus. Il intitule son dialogue: _Ragionamento del Zoppino_,

etc., imitant en cela l'Arétin, à moins que celui-ci n'ayant connu le

_Zoppino_ à Rome n'en ait imité le titre avant qu'il ne fût imprimé.

Néanmoins, l'Arétin échappe, quant à son ouvrage même des _Caprices_, à

tout reproche d'imitation et de plagiat, de même que Francisque Délicat

ne peut être appelé un imitateur de la _Célestine_, bien qu'elle ait

été le modèle de la _Lozana Andaluza_ dont elle diffère de toutes les

façons. Mes hypothèses sur l'influence et les ouvrages de Francisque

Délicat n'infirment point, du reste, mes opinions touchant _la Putain_,

_la Zafetta_ et _le Tarif_ qui me semblent devoir être remis au compte

de l'imagination féconde du Divin. Il ne s'est caché de les avoir écrits

que parce qu'à Venise, attaquer nommément la renommée des mérétrices

de la République et même des courtisanes romaines, cela pouvait être

infiniment plus dangereux que de se moquer du roi de France, et surtout

cela ne devait rien rapporter.

* * * * *

On a pensé que le Divin, dont le nom est populaire en France, y était

trop mal connu, et l'on a choisi pour le faire connaître les ouvrages

dans lesquels sa personnalité s'est affirmée le plus et qui lui font une

place à part parmi les écrivains de tous les temps. On n'a donné ici que

les seize _Sonnets luxurieux_ qui paraissent être de l'Arétin. On sait

que ces sonnets ont été portés jusqu'à 26, nombre qui ne répond pas à

celui des figures de Jules Romain.

Il n'existe pas encore de travail définitif touchant l'histoire de ces

sonnets; néanmoins celui[15] du savant Alcide Bonneau, à l'érudition

élégante et inépuisable duquel on doit la plupart des travaux publiés

par Liseux, fait autorité. Pour ce qui a trait aux fameux dessins de

Jules Romain, gravés par Marc-Antoine Raimondi, ils ont complètement

disparu. On a donné récemment une réimpression des sonnets, copiée

sur l'édition de Liseux. On y a ajouté les fac-similés d'une série

de calques datant du XVIIIe siècle et qui auraient été faits sur

les gravures de Marc-Antoine[16]. Mais n'y a-t-il pas là-dessous

quelque supercherie? Ces images coïncident presque entièrement avec

la description qu'avait donnée Bonneau de l'apparence que devaient

avoir les gravures disparues. Mais sont-ce bien là des calques datant

du XVIIIe siècle ou bien ne s'agirait-il pas plutôt d'une habile

reconstitution faite d'après la description de Bonneau et où l'on a mis

quelques différences pour que l'authenticité des calques parût moins

discutable? Je ne sais. Toujours est-il que cette publication a été

saisie après son apparition et son éditeur poursuivi.

On ne comprend pas bien dans ces conditions pourquoi la Bibliothèque

nationale n'en possède pas un exemplaire. Sans doute, l'institution du

_Dépôt légal_ ne fonctionne pas avec toute la régularité désirable; mais

un ouvrage ayant été saisi, le premier geste de l'autorité devrait être

d'en pourvoir la Bibliothèque, dont on se désintéresse trop. On dit que

les magistrats, en cas de saisie comme celle dont il est question ici,

s'empressent de compléter leurs collections. Et sans doute il y a trop

de collectionneurs dans la magistrature pour que d'un ouvrage saisi il

ne reste un seul exemplaire destiné à la Nationale.

On a dit que l'éditeur était parvenu à se faire rendre son édition.

Cependant, je crois qu'elle ne lui a pas été rendue, mais qu'il en

a tiré une nouvelle, les exemplaires que l'on vend maintenant me

paraissant plus petits et moins beaux que ceux que j'ai vus en 1904.

Néanmoins, je ne pourrais pas affirmer le fait, parce qu'en 1904, ne

m'occupant pas encore de l'Arétin, je n'ai pas regardé avec beaucoup

d'attention la publication qui venait de paraître.

En se servant du recueil du _Cosmopolite_[17], Alcide Bonneau a pu

reconstituer avec beaucoup de vraisemblance l'ouvrage fescennin du

Divin. Ce n'est pas que parmi les autres sonnets il n'y en ait pas qui

puissent être aussi attribués à l'Arétin. Ainsi le sonnet qui sert de

préambule à la _Corona de Cazzi_, comme on a appelé postérieurement

les _Sonnets luxurieux_, peut fort bien être également de l'Arétin. Le

premier quatrain est aussi le premier du sonnet qui sert de poème à la

_Tariffa delle Puttane di Venegia_, que, pour ma part, j'attribue à

l'Arétin.

Pour ce qui regarde les _Ragionamenti_, on a traduit ici la première

partie qui se compose de trois Journées. Il y manque l'Avertissement

dans lequel l'Arétin dédie son ouvrage à sa guenon en jouant sans doute

sur le mot _mona_[18] qui avait à Venise un autre sens que l'on entend

assez si l'on a parcouru les priapées que le Vénitien Baffo composa au

XVIIIe siècle. La troisième Journée est la plus célèbre. Dès le XVIe

siècle, elle était imitée plutôt que traduite en français, et aussi en

espagnol (1549). C'est d'après cette paraphrase intitulée _Colloquio de

las Damas_ et due à Fernand Xuarès que Gaspard Barth composa sa fameuse

traduction latine intitulée _Pornodidascalus_.

La seconde partie est également formée de trois Journées qu'Alcide

Bonneau a respectivement intitulées: l'_Éducation de la Pippa_,

les _Roueries des Hommes_, la _Ruffianerie_. Dans la première de

ces Journées, la Nanna enseigne à sa fille, la Pippa, l'art d'être

mérétrice. Le second jour, il s'agit des bons tours que les hommes

s'ingénient à jouer aux courtisanes trop confiantes. Et le troisième

jour, la Nanna et la Pippa, assises dans leur jardin, écoutent la

Commère et la Nourrice parler de la Ruffianerie, c'est-à-dire des

rapports entre les putains et les maquerelles. On a souvent donné le

_Zoppino_, le _Ragionamento des Cours_ et le _Dialogue du Jeu_ comme

étant la troisième partie des _Ragionamenti_. C'est là une erreur. Le

_Zoppino_ n'est pas de l'Arétin et les _Six journées_ forment une oeuvre

distincte et complète. Le _Ragionamento des Cours_ n'a pas encore été

traduit; il mérite cependant de l'être. Quant au _Dialogue du Jeu_, on

en a traduit des fragments, et il n'est pas indigne non plus qu'on en

publie une version complète.

Les traductions que l'on donne ici paraîtront souvent plus exactes que

celles qui les ont précédées. Le traducteur de l'édition de Liseux,

malgré tous ses mérites, n'a pas évité quelques contresens regrettables

comme celui-ci au deuxième dialogue où il traduit _spazzare ogni gran

camino_ par «balayer la poussière des plus larges chemins». Ce qui

n'était évidemment pas ce que voulait dire le Divin, les ramoneurs

étant de son temps plus communs que les cantonniers. On a aussi serré

le texte italien de plus près. C'est ainsi qu'on a rendu _schiavina_,

non pas seulement par «manteau», mais par «esclavine», et que traduire

_le fu renduto da me migliaccio per torta_ par «je lui rendis mille

pour un» a paru une étrange façon de faire passer dans l'officine de

l'usurier une locution populaire qui sortait sans doute du fournil du

boulanger. On n'a pas reculé non plus devant les répétitions que n'avait

pas évitées l'Arétin qui écrivit ses _Ragionamenti_ en 48 jours. Il a

paru que l'office du traducteur ne doit pas être d'améliorer le style

de son auteur, et l'on n'est pas éloigné de croire, au demeurant, que

les répétitions ne sont nullement un indice de mauvais style comme on

pense communément aujourd'hui, où l'on alourdit et embarrasse souvent la

phrase en voulant se servir de mots différents là où la répétition d'un

mot serait aussi bien raisonnable.

Enfin, on a mis des notes partout où cela a été possible. On souhaite

qu'elles éclaircissent un texte très agréable à la vérité, mais rempli

d'allusions à des événements, à des coutumes, à des personnages dont le

public n'a pas idée aujourd'hui.

En ce qui concerne les sonnets, on en a parfois adouci les termes, et

malgré cela on est persuadé que ces poèmes n'ont pour ainsi dire rien

perdu de leur vivacité gaillarde. D'ailleurs, le lecteur est libre de

remplacer les mots qui lui paraissent faibles par les plus forts qu'il

connaisse, et suppléant ainsi par la perspicacité de son entendement à

ce que le traducteur a dû gazer, par pudeur, il formera avec certitude

son opinion sur l'oeuvre du Divin Pierre Arétin dont on a écrit en son

temps qu'il était _la règle de tous et la balance du style_.

L'oeuvre du divin Arétin, première partie Introduction et notes par Guillaume Apollinaire · 第 12 / 61 题