Où Joseph Rouletabille est impatiemment attendu

Le 15 janvier suivant, c'est-à-dire deux mois et demi après les

tragiques événements que je viens de rapporter, _L'Époque_ publiait, en

première colonne, première page, le sensationnel article suivant:

«Le jury de Seine-et-Oise est appelé aujourd'hui, à juger l'une des plus

mystérieuses affaires qui soient dans les annales judiciaires. Jamais

procès n'aura présenté tant de points obscurs, incompréhensibles,

inexplicables. Et cependant l'accusation n'a point hésité à faire

asseoir sur le banc des assises un homme respecté, estimé, aimé de tous

ceux qui le connaissent, un jeune savant, espoir de la science

française, dont toute l'existence fut de travail et de probité. Quand

Paris apprit l'arrestation de M. Robert Darzac, un cri unanime de

protestation s'éleva de toutes parts. La Sorbonne tout entière,

déshonorée par le geste inouï du juge d'instruction, proclama sa foi

dans l'innocence du fiancé de Mlle Stangerson. M. Stangerson lui-même

attesta hautement l'erreur où s'était fourvoyée la justice, et il ne

fait de doute pour personne que, si la victime pouvait parler, elle

viendrait réclamer aux douze jurés de Seine-et-Oise l'homme dont elle

voulait faire son époux et que l'accusation veut envoyer à l'échafaud.

Il faut espérer qu'un jour prochain Mlle Stangerson recouvrera sa raison

qui a momentanément sombré dans l'horrible mystère du Glandier.

Voulez-vous qu'elle la reperde lorsqu'elle apprendra que l'homme qu'elle

aime est mort de la main du bourreau? Cette question s'adresse au jury

«auquel nous nous proposons d'avoir affaire, aujourd'hui même».

«Nous sommes décidés, en effet, à ne point laisser douze braves gens

commettre une abominable erreur judiciaire. Certes, des coïncidences

terribles, des traces accusatrices, un silence inexplicable de la part

de l'accusé, un emploi du temps énigmatique, l'absence de tout alibi,

ont pu entraîner la conviction du parquet qui, «ayant vainement cherché

la vérité ailleurs», s'est résolu à la trouver là. Les charges sont, en

apparence, si accablantes pour M. Robert Darzac, qu'il faut même excuser

un policier aussi averti, aussi intelligent, et généralement aussi

heureux que M. Frédéric Larsan de s'être laissé aveugler par elles.

Jusqu'alors, tout est venu accuser M. Robert Darzac, devant

l'instruction; aujourd'hui, nous allons, nous, le défendre devant le

jury; et nous apporterons à la barre une lumière telle que tout le

mystère du Glandier en sera illuminé. «Car nous possédons la vérité.»

«Si nous n'avons point parlé plus tôt, c'est que l'intérêt même de la

cause que nous voulons défendre l'exigeait sans doute. Nos lecteurs

n'ont pas oublié ces sensationnelles enquêtes anonymes que nous avons

publiées sur le «Pied gauche de la rue Oberkampf», sur le fameux vol du

«Crédit universel» et sur l'affaire des «Lingots d'or de la Monnaie».

Elles nous faisaient prévoir la vérité, avant même que l'admirable

ingéniosité d'un Frédéric Larsan ne l'eût dévoilée tout entière. Ces

enquêtes étaient conduites par notre plus jeune rédacteur, un enfant de

dix-huit ans, Joseph Rouletabille, qui sera illustre demain. Quand

l'affaire du Glandier éclata, notre petit reporter se rendit sur les

lieux, força toutes les portes et s'installa dans le château d'où tous

les représentants de la presse avaient été chassés. À côté de Frédéric

Larsan, il chercha la vérité; il vit avec épouvante l'erreur où

s'abîmait tout le génie du célèbre policier; en vain essaya-t-il de le

rejeter hors de la mauvaise piste où il s'était engagé: le grand Fred ne

voulut point consentir à recevoir des leçons de ce petit journaliste.

Nous savons où cela a conduit M. Robert Darzac.

«Or, il faut que la France sache, il faut que le monde sache que, le

soir même de l'arrestation de M. Robert Darzac, le jeune Joseph

Rouletabille pénétrait dans le bureau de notre directeur et lui disait:

«Je pars en voyage. Combien de temps serai-je parti, je ne pourrais vous

le dire; peut-être un mois, deux mois, trois mois... peut-être ne

reviendrai-je jamais... Voici une lettre... Si je ne suis pas revenu le

jour où M. Darzac comparaîtra devant les assises, vous ouvrirez cette

lettre en cour d'assises, après le défilé des témoins. Entendez-vous

pour cela avec l'avocat de M. Robert Darzac. M. Robert Darzac est

innocent. _Dans cette lettre il y a le nom de l'assassin_, et, je ne

dirai point: les preuves, car, les preuves, je vais les chercher, mais

_l'explication irréfutable de sa culpabilité_.» Et notre rédacteur

partit. Nous sommes restés longtemps sans nouvelles mais un inconnu est

venu trouver notre directeur, il y a huit jours, pour lui dire: «Agissez

suivant les instructions de Joseph Rouletabille, _si la chose devient

nécessaire_. Il y a la vérité dans cette lettre.» Cet homme n'a point

voulu nous dire son nom.

«Aujourd'hui, 15 janvier, nous voici au grand jour des assises; Joseph

Rouletabille n'est pas de retour; peut-être ne le reverrons-nous jamais.

La presse, elle aussi, compte ses héros, victimes du devoir: le devoir

professionnel, le premier de tous les devoirs. Peut-être, à cette heure,

y a-t-il succombé! Nous saurons le venger. Notre directeur, cet

après-midi, sera à la cour d'assises de Versailles, avec la lettre: _la

lettre qui contient le nom de l'assassin!_»

En tête de l'article, on avait mis le portrait de Rouletabille.

Les parisiens qui se rendirent ce jour-là à Versailles pour le procès

dit du «Mystère de la Chambre Jaune» n'ont certainement pas oublié

l'incroyable cohue qui se bousculait à la gare Saint-Lazare. On ne

trouvait plus de place dans les trains et l'on dut improviser des

convois supplémentaires. L'article de _L'Époque_ avait bouleversé tout

le monde, excité toutes les curiosités, poussé jusqu'à l'exaspération la

passion des discussions. Des coups de poing furent échangés entre les

partisans de Joseph Rouletabille et les fanatiques de Frédéric Larsan,

car, chose bizarre, la fièvre de ces gens venait moins de ce qu'on

allait peut-être condamner un innocent que de l'intérêt qu'ils portaient

à leur propre compréhension du «mystère de la Chambre Jaune». Chacun

avait son explication et la tenait pour bonne. Tous ceux qui

expliquaient le crime comme Frédéric Larsan n'admettaient point qu'on

pût mettre en doute la perspicacité de ce policier populaire; et tous

les autres, qui avaient une explication autre que celle de Frédéric

Larsan, prétendaient naturellement qu'elle devait être celle de Joseph

Rouletabille qu'ils ne connaissaient pas encore. Le numéro de _L'Époque_

à la main, les «Larsan «et les «Rouletabille «se disputèrent, se

chamaillèrent, jusque sur les marches du palais de justice de

Versailles, jusque dans le prétoire. Un service d'ordre extraordinaire

avait été commandé. L'innombrable foule qui ne put pénétrer dans le

palais resta jusqu'au soir aux alentours du monument, maintenue

difficilement par la troupe et la police, avide de nouvelles,

accueillant les rumeurs les plus fantastiques. Un moment, le bruit

circula qu'on venait d'arrêter, en pleine audience, M. Stangerson

lui-même, qui s'était avoué l'assassin de sa fille... C'était de la

folie. L'énervement était à son comble. Et l'on attendait toujours

Rouletabille. Des gens prétendaient le connaître et le reconnaître; et,

quand un jeune homme, muni d'un laissez-passer, traversait la place

libre qui séparait la foule du palais de justice, des bousculades se

produisaient. On s'écrasait. On criait: «Rouletabille! Voici

Rouletabille!» Des témoins, qui ressemblaient plus ou moins vaguement au

portrait publié par _L'Époque_, furent aussi acclamés. L'arrivée du

directeur de _L'Époque_ fut encore le signal de quelques manifestations.

Les uns applaudirent, les autres sifflèrent. Il y avait beaucoup de

femmes dans la foule.

Dans la salle des assises, le procès se déroulait sous la présidence de

M. De Rocoux, un magistrat imbu de tous les préjugés des gens de robe,

mais foncièrement honnête. On avait fait l'appel des témoins. J'en

étais, naturellement, ainsi que tous ceux qui, de près ou de loin,

avaient touché les mystères du Glandier: M. Stangerson, vieilli de dix

ans, méconnaissable, Larsan, M. Arthur W. Rance, la figure toujours

enluminée, le père Jacques, le père Mathieu, qui fut amené, menottes aux

mains, entre deux gendarmes, Mme Mathieu, toute en larmes, les Bernier,

les deux gardes-malades, le maître d'hôtel, tous les domestiques du

château, l'employé de poste du bureau 40, l'employé du chemin de fer

d'Épinay, quelques amis de M. et de Mlle Stangerson, et tous les témoins

à décharge de M. Robert Darzac. J'eus la chance d'être entendu parmi les

premiers témoins, ce qui me permit d'assister à presque tout le procès.

Je n'ai point besoin de vous dire que l'on s'écrasait dans le prétoire.

Des avocats étaient assis jusque sur les marches de «la cour»; et,

derrière les magistrats en robe rouge, tous les parquets des environs

étaient représentés. M. Robert Darzac apparut au banc des accusés, entre

les gendarmes, si calme, si grand et si beau, qu'un murmure d'admiration

plus que de compassion l'accueillit. Il se pencha aussitôt vers son

avocat, maître Henri-Robert, qui, assisté de son premier secrétaire,

maître André Hesse, alors débutant, avait déjà commencé à feuilleter son

dossier.

Beaucoup s'attendaient à ce que M. Stangerson allât serrer la main de

l'accusé; mais l'appel des témoins eut lieu et ceux-ci quittèrent tous

la salle sans que cette démonstration sensationnelle se fût produite. Au

moment où les jurés prirent place, on remarqua qu'ils avaient eu l'air

de s'intéresser beaucoup à un rapide entretien que maître Henri-Robert

avait eu avec le directeur de _L'Époque_. Celui-ci s'en fut ensuite

prendre place au premier rang de public. Quelques-uns s'étonnèrent qu'il

ne suivît point les témoins dans la salle qui leur était réservée.

La lecture de l'acte d'accusation s'accomplit comme presque toujours,

sans incident. Je ne relaterai pas ici le long interrogatoire que subit

M. Darzac. Il répondit à la fois de la façon la plus naturelle et la

plus mystérieuse. «Tout ce qu'il pouvait dire» parut naturel, tout ce

qu'il tut parut terrible pour lui, même aux yeux de ceux qui «sentaient»

son innocence. Son silence sur les points que nous connaissons se dressa

contre lui et il semblait bien que ce silence dût fatalement l'écraser.

Il résista aux objurgations du président des assises et du ministère

public. On lui dit que se taire, en une pareille circonstance,

équivalait à la mort.

«C'est bien, dit-il, je la subirai donc; mais je suis innocent!»

Avec cette habileté prodigieuse qui a fait sa renommée, et profitant de

l'incident, maître Henri-Robert essaya de grandir le caractère de son

client, par le fait même de son silence, en faisant allusion à des

devoirs moraux que seules des âmes héroïques sont susceptibles de

s'imposer. L'éminent avocat ne parvint qu'à convaincre tout à fait ceux

qui connaissaient M. Darzac, mais les autres restèrent hésitants. Il y

eut une suspension d'audience, puis le défilé des témoins commença et

Rouletabille n'arrivait toujours point. Chaque fois qu'une porte

s'ouvrait, tous les yeux allaient à cette porte, puis se reportaient sur

le directeur de _L'Époque_ qui restait, impassible, à sa place. On le

vit enfin qui fouillait dans sa poche et qui «en tirait une lettre». Une

grosse rumeur suivit ce geste.

Mon intention n'est point de retracer ici tous les incidents de ce

procès. J'ai assez longuement rappelé toutes les étapes de l'affaire

pour ne point imposer aux lecteurs le défilé nouveau des événements

entourés de leur mystère. J'ai hâte d'arriver au moment vraiment

dramatique de cette journée inoubliable. Il survint, comme maître

Henri-Robert posait quelques questions au père Mathieu, qui, à la barre

des témoins, se défendait, entre ses deux gendarmes, d'avoir assassiné

«l'homme vert». Sa femme fut appelée et confrontée avec lui. Elle avoua,

en éclatant en sanglots, qu'elle avait été «l'amie» du garde, que son

mari s'en était douté; mais elle affirma encore que celui-ci n'était

pour rien dans l'assassinat de son «ami». Maître Henri-Robert demanda

alors à la cour de bien vouloir entendre immédiatement, sur ce point,

Frédéric Larsan.

«Dans une courte conversation que je viens d'avoir avec Frédéric Larsan,

pendant la suspension d'audience, déclara l'avocat, celui-ci m'a fait

comprendre que l'on pouvait expliquer la mort du garde autrement que par

l'intervention du père Mathieu. Il serait intéressant de connaître

l'hypothèse de Frédéric Larsan.»

Frédéric Larsan fut introduit. Il s'expliqua fort nettement.

«Je ne vois point, dit-il, la nécessité de faire intervenir le père

Mathieu en tout ceci. Je l'ai dit à M. de Marquet, mais les propos

meurtriers de cet homme lui ont évidemment nui dans l'esprit de M. le

juge d'instruction. Pour moi, l'assassinat de Mlle Stangerson et

l'assassinat du garde «sont la même affaire». On a tiré sur l'assassin

de Mlle Stangerson, fuyant dans la cour d'honneur; on a pu croire

l'avoir atteint, on a pu croire l'avoir tué; à la vérité il n'a fait que

trébucher au moment où il disparaissait derrière l'aile droite du

château. Là, l'assassin a rencontré le garde qui voulut sans doute

s'opposer à sa fuite. L'assassin avait encore à la main le couteau dont

il venait de frapper Mlle Stangerson, il en frappa le garde au coeur, et

le garde en est mort.

Cette explication si simple parut d'autant plus plausible que, déjà,

beaucoup de ceux qui s'intéressaient aux mystères du Glandier l'avaient

trouvée. Un murmure d'approbation se fit entendre.

«Et l'assassin, qu'est-il devenu, dans tout cela? demanda le président.

--Il s'est évidemment caché, monsieur le président, dans un coin obscur

de ce bout de cour et, après le départ des gens du château qui

emportaient le corps, il a pu tranquillement s'enfuir.»

À ce moment, du fond du «public debout», une voix juvénile s'éleva. Au

milieu de la stupeur de tous, elle disait:

«Je suis de l'avis de Frédéric Larsan pour le coup de couteau au coeur.

Mais je ne suis plus de son avis sur la manière dont l'assassin s'est

enfui du bout de cour!»

Tout le monde se retourna; les huissiers se précipitèrent, ordonnant le

silence. Le président demanda avec irritation qui avait élevé la voix et

ordonna l'expulsion immédiate de l'intrus; mais on réentendit la même

voix claire qui criait:

«C'est moi, monsieur le président, c'est moi, Joseph Rouletabille!»

Le mystère de la chambre jaune · 第 71 / 77 题